Guerre des monnaies : le krach du franc faible et ses leçons

croix rouge credits j vaughan (licence creative commons)

La Suisse apparaît soudain comme un formidable laboratoire de ce qui pourrait se passer à l’échelle mondiale lors d’une apocalypse monétaire généralisée.

Par Michel Leter.

croix rouge credits j vaughan (licence creative commons)Chacun sait que le logo de la Croix-Rouge est le négatif du drapeau suisse, croix rouge sur fond blanc au lieu de la croix blanche sur fond rouge. On peut se demander si après le krach du 15 janvier, la Confédération helvétique ne va pas adopter le drapeau d’Henri Dunant.

On ignore en revanche généralement qu’Henri Dunant n’avait pas été seul à recevoir ce prix Nobel. Il partagea cette distinction avec un économiste de l’école française, Frédéric Passy, récompensé pour son action infatigable en faveur de la paix dans l’esprit de ses maîtres Bastiat et Cobden, qui avaient organisé le congrès de la Paix de Paris en 1849. Aliam vitam, alio mores, autres temps, autres mœurs, les Prix Nobel de la Paix sont désormais des officiers de la guerre au capital…

13 et 14 janvier 2015 : craquements en zone euro

La veille du krach suisse de l’euro, la perspective des élections législatives grecques du 25 janvier pesait toujours sur les anticipations. Les anticapitalistes qui dictent la tendance sur le pseudo-marché des changes (FOREX, devenu le plus grand marché du monde avec un volume journalier équivalent au PIB annuel d’un pays comme l’Allemagne) rêvent en secret que les gauchistes de Syriza l’emportent, espérant que la vertueuse Allemagne sera ainsi contrainte de renoncer à sa morale budgétaire stricte. Le 13 janvier Benoît Coeuré, un gouverneur français, qui par le passé s’était fait remarquer pour ses positions « hawkish » (haussières) qui tranchaient avec les prises de position « dovish » (baissières) de la France se montre désormais soucieux d’éviter tout mouvement de panique à la hausse en prévenant que les élections grecques n’influenceraient pas le résultat de la décision de la BCE sur le QE prévue pour le 22 janvier. Les pseudo-marchés sont priés de le croire. Comme si l’oracle n’était pas assez nébuleux Coeuré déclare pour faire bonne mesure : « Nous sommes prêt à prendre la décision d’acheter des obligations souveraines dès le 22 janvier, mais cela ne veut pas nécessairement dire qu’il est certain que nous le ferons ».

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Le 14 janvier, deux autres événements allaient précipiter l’euro jusqu’au niveau symbolique que la BCE lui avait attribué lors de son lancement en 1999. Tout d’abord, on apprenait la démission du Président italien, Giorgio Napolitano. L’aversion pour le risque, toujours favorable au dollar, grandissait en raison du retour de l’incertitude politique en Italie, qui détient la médaille de bronze des pays les plus endettés du monde.

Cette nouvelle s’ajoutait à celle de la validation par la Cour de justice européenne du programme OMT (Opérations Monétaires sur Titres, euphémisme qui désigne les programmes d’achats de la BCE qui permettent de contourner l’interdiction statutaire de monétiser les dettes souveraines). Cette validation va à l’encontre du sentiment de la Cour constitutionnelle allemande de Karlsruhe, qui avait pourtant fait appel à la Cour européenne pour confirmer ses doutes sur la légalité du programme OMT de la BCE. Les OMT sont donc légitimes pour la Cour de Justice européenne tant qu’il n’y a pas d’implication directe du programme dans une assistance financière à un État et tant que la BCE motive ses recours aux OMT. Cette décision sous influence marginalise encore davantage le discours « hawkish » de Jens Weidmann qui, parmi les gouverneurs de la BCE, est le seul à contredire ouvertement la fiction de la « divergence » Euro/Dollars diffusée par la Fed et par le Département d’État. En effet, même si la BCE ne compte pas utiliser le programme OMT, cela lui laisse les mains libres quant au QE et notamment sur la taille de cet éventuel QE car la CJE stipule dans son communiqué que remettre en cause le caractère « illimité » de l’OMT remettrait son efficacité en question. Pour s’assurer que les pseudo-marchés ont bien reçu le message, le gouverneur italien Visco ne s’est pas fait prier de déclarer que la zone Euro avait besoin d’un QE massif pour contrer la déflation.

Or, chacun sait que la déflation a bon dos et n’est en rien responsable des problèmes de la zone mais que son grand défaut est d’augmenter le niveau des dettes souveraines que seule une inflation soutenue permet de raboter, vertu insigne à laquelle les politiques sont prêts à tout sacrifier en intensifiant la seule guerre qui vaille d’être menée : la guerre au capital.

15 janvier 2015, le coup de tonnerre du sabordage du franc faible par la BNS : une répétition générale du grand krach ?

Alors que la perspective d’un QE de la BCE avait déjà été largement absorbée par les cours laissant penser à une possible correction à la hausse sur l’euro, une nouvelle inattendue allait provoquer le grand retour d’une volatilité « sauvage » sur la paire Euro/franc suisse (EUR/CHF) : la Suisse abandonnait subitement le cours plancher du franc suisse face à l’euro qu’elle bloquait à 1,20 depuis 2011.

Ce verrouillage était une des raisons majeures du maintien du cours de l’euro au-dessus de celui du dollar, l’action de la Banque Nationale Suisse (BNS) pour maintenir le franc suisse à un taux plancher s’effectuant au prix d’achats massifs d’euros, justifiés par le sophisme traditionnel de la balance du commerce. Tributaires de la zone euro, les exportations suisses devaient, d’après les banquiers centraux suisses, être en mesure de concurrencer les exportations allemandes en zone euro alors que la valeur de marché du franc suisse, compte tenu des excellents fondamentaux économiques de la Suisse qui ne doivent rien à son système bancaire, plaident pour un franc suisse fort qui bénéficierait à la formation du capital donc à l’investissement.

Confronté à la dégringolade de l’euro et à la perspective d’une chute plus lourde encore, qui donne à penser à certains analystes que la BNS auraient disposé d’informations confidentielles sur l’imminence d’un QE à l’européenne, la BNS a jugé (bien que disposant d’encore 300 milliards d’euro de réserve) qu’elle n’aurait plus les liquidités suffisantes pour faire face et a jeté l’éponge en catastrophe laissant la réalité reprendre ses droits, ce qui s’est traduit en deux jours par une chute vertigineuse de l’euro de quelque 2000 pips par rapport au franc suisse, qui à la clôture, vendredi 16 janvier, allait jusqu’à passer sous le seuil de parité à 0,9908 francs suisses pour 1 euro ! Et dire que la BNS avait vaincu les partisans du oui lors de la dernière votation sur l’or en mettant en avant la nécessité de sauvegarder l’indépendance de la BNS, moyennant de généreuses distributions de liquidités pour financer les politiques des cantons. Ces politiques sociales vont devoir certainement être renforcées compte tenu du chômage qui risque de frapper les entreprises suisses suite au renchérissement de leurs produits à l’exportation.

On observera que ce mini-krach ne doit rien au mythe du capitalisme financier. Où sont « les odieux hedge funds et autres vautours de la finance » ? s’interroge l’analyste suisse Stéphane Montabert.

leter1La Suisse apparaît soudain comme un formidable laboratoire de ce qui pourrait se passer à l’échelle mondiale lors d’une apocalypse monétaire généralisée (nous entendons naturellement apocalypse dans son sens étymologique de « révélation »). Dès que les fondamentaux de l’économie réelle reprennent leurs droits, le capital est récompensé (les détenteurs de francs suisses sont aujourd’hui 30% plus riches qu’il y a quelques jours, l’or bondit (l’once d’or en euro est passé de 1043 à 1090 euros); preuve que le capitalisme financier est bien un mythe et les marchés boursiers qui vivent de la création monétaire ex nihilo sont bien au contraire les fers de lance de l’anticapitalisme, la bourse suisse s’est effondrée. « UBS et Crédit suisse cédaient respectivement plus de 13% et 14% dans un indice SMI qui dévissait de 9,7% à 13h27 jeudi 15 janvier. Du jamais vu depuis 2008 » écrit Simone Wapler dans L’Investisseur Or & Matière premières.

Le laboratoire suisse de l’apocalypse monétaire nous rappelle que les pseudo-marchés sont un jeu de dominos. Ainsi vendredi 16 à la mi-journée, on apprenait que la chute de l’euro par rapport au franc suisse avait suscité un vent de panique en Pologne où environ 40% des crédits immobiliers sont libellés en francs suisses représentant un volume de quelque 31 milliards d’euros, selon la Commission polonaise de surveillance des banques. D’après les experts, si la situation actuelle devait persister, la traite mensuelle pour un crédit immobilier moyen de 300.000 zlotys, soit 69.000 euros augmentera de quelques 200-300 zlotys, soit 46-69 euros (source Le Figaro).

Si l’ouragan ne touchait que la Pologne « c’est-à-dire nul part », comme disait Jarry dans Ubu roi, les investisseurs feraient contre mauvaise fortune bon cœur mais l’œil du cyclone ne devrait pas tarder à se déplacer sur une France confite dans une pose antiterroriste qui l’invite à mettre entre parenthèse la réduction de ses déficits, sans cesse repoussée à ce « temps considérable » des calendes grecques. Les autruches de Bercy, qui fanfaronnent à chaque émission d’OAT (Obligations Assimilables au Trésor) sur la faiblesse des taux consentis à la France, oubliaient de nous préciser que la bonne santé de nos emprunts était due essentiellement aux achats massifs d’obligations françaises par la BNS. La perspective d’une dégradation, prélude à un éventuel défaut de la France, prend forme à moins d’un QE massif de la BCE qui noierait le poisson pour quelques mois encore. Encore un crédit pour l’agence France Trésor, monsieur le bourreau !

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Mais le pire n’est pas toujours sûr. Le krach du franc faible, outre qu’il pourrait propulser l’or à un niveau plus conforme à sa valeur, annonce peut-être, une apocalypse (une révélation) du capital pour ceux, notamment les plus démunis, qui le désignait comme leur pire ennemi. On est alors en droit d’espérer que le laboratoire suisse serve de modèle et que le retour en force de la volatilité inaugure un retour du capital, qui est pour l’instant l’arlésienne des crises financières. En effet, il est évident qu’en cas de nouvelle crise qui serait la réplique puissance 10, 100 ou 1000, de celle de 2008, les actifs de la Fed seraient insuffisants pour absorber le choc, à l’image de ceux de la BNS, car depuis 2008, en raison de l’interventionnisme des banques centrales, le tableau de la planète financière, loin de s’assainir, s’est noirci dans la mesure où les actifs toxiques se sont multipliés et que les dettes souveraines ont flambé (les « crash tests » bancaires sont des farces car les actifs les plus toxiques, les obligations d’État, demeurent hors bilan en raison non pas de la prédation capitaliste mais des exigences de la réglementation néo-socialiste fondée sur la spoliation légale du capital). Aucun plan Paulson ne sera assez doté pour empêcher l’effondrement de la haute finance néo-socialiste… Mais on ne doute pas que nos journalistes et nos économistes seront à leur poste pour nous répéter à l’envi que cette énième crise du capitalisme est la crise de trop et qu’il serait temps de militer pour le « retour du politique » et « la moralisation du capitalisme ».

Ceux qui ont eu la patience de me lire jusqu’ici et qui souhaiteraient commencer à réfléchir sur ce capital dont nous ne savons plus rien, ont toujours la ressource de lire ma modeste contribution, Le Capital I L’invention du capitalisme, premier livre d’une série de quatre (un de plus que Marx) que je vais tenter de consacrer au capital et qui est disponible en librairie depuis ce même 15 janvier qui a vu l’abandon du cours plancher du franc suisse par la BNS… heureux présage ?

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