États-Unis : le mariage gay devant la Cour Suprême

Un sondage CNN indique en 2015 que 57% des Américains pensent que les homosexuels devraient avoir un droit constitutionnel de se marier. Mais quelle est la position de la cour suprême ?

Partager sur:
Sauvegarder cet article
Aimer cet article 0
mariage homo credits Peetje2 (licence creative commons)

La liberté d’expression n’est pas gratuite!

Mais déductible à 66% des impôts

N’oubliez pas de faire un don !

Faire un don

États-Unis : le mariage gay devant la Cour Suprême

Publié le 20 janvier 2015
- A +

Par Rémy Valero.

mariage homo credits Peetje2 (licence creative commons)

Le 16 janvier, la Cour Suprême des États-Unis d’Amérique a décidé d’accorder un writ of certiorari à un groupement d’affaires liées au mariage homosexuel. En droit constitutionnel américain, un writ of certiorari est accordé par la Cour de manière discrétionnaire et permet à une affaire donnée d’être traitée par les neuf juges les plus puissants du pays.

La Cour Suprême avait à plusieurs reprises refusé de délivrer des writs of certiorari dans des cas similaires. Elle a en effet l’habitude de ne pas s’intéresser aux affaires qui n’ont pas encore causé de dissensions au sein des juridictions inférieures. Plusieurs cours d’appel fédérales de circuit avaient jugé que l’exclusion du mariage homosexuel allait à l’encontre de la Constitution. C’était le cas pour les cours d’appel dont les juridictions englobaient le Texas et 23 autres États américains. Mais le 6 novembre 2014, la cour d’appel fédérale du 6ème circuit, qui siège à Cincinnati, a estimé le contraire, posant alors un conflit entre différentes juridictions fédérales.

Le 26 juin 2013, dans le cadre de l’affaire United States v. Windsor, la Cour Suprême a jugé un pan de la Defense of Marriage Act (DOMA) inconstitutionnel. La DOMA est une loi fédérale promulguée en 1996. Dans l’une de ses sections, elle limite la définition du mariage – au niveau fédéral – à une union entre un homme et une femme. Le mariage homosexuel n’était donc pas reconnu par l’État fédéral, ce qui posait de nombreux soucis, notamment au niveau fiscal. Dans une décision opposant 5 juges à 4, la Cour Suprême a décidé que cet aspect de la loi était inconstitutionnel, violant le principe d’égalité devant la Loi, implicitement reconnu dans le Cinquième Amendement par le biais de la clause de procédure légale régulière (due process of law).

La différence notable entre l’affaire United States v. Windsor et les affaires qui seront bientôt jugées par la Cour Suprême réside donc dans l’enjeu étatique et non plus fédéral de telles législations. La DOMA était une loi fédérale, et en ce sens, elle n’interdisait pas aux États fédérés de célébrer des unions homosexuelles (une telle interdiction serait sans nul doute inconstitutionnelle), mais elle ne reconnaissait pas de tels mariages au niveau national. Il est ici question d’États fédérés interdisant les mariages homosexuels, ce que les Américains appellent same-sex marriage ban. Ces interdictions sont très souvent inscrites dans les constitutions des États fédérés, à l’instar de la Constitution du Dakota du Nord, dont l’amendement a été soutenu par plus de 70% des votants en 2004 : « Le mariage consiste seulement en l’union légale entre un homme et une femme. Aucune autre union domestique, bien qu’appelée mariage, ne peut être reconnue comme tel ou se voir attribuer le même effet juridique. »

Comment reconnaître l’inconstitutionnalité de telles interdictions ? Cette question sera largement débattue devant la Cour Suprême, mais l’on peut déjà prévoir que l’égale protection des lois sera évoquée.

Cette garantie est établie par le 14ème amendement de la Constitution des États-Unis d’Amérique, passé après la guerre civile américaine et dont on ne peut nier le lien fort avec l’anti-esclavagisme.
L’amendement interdit aux États fédérés d’imposer des législations violant l’égalité des citoyens devant la Loi.1 La garantie d’égale protection des lois a joué un rôle majeur dans l’histoire américaine et notamment durant le mouvement des droits civiques.

Ce fut notamment le cas dans l’affaire Brown v. Board of Education en 1954 qui mit fin à la ségrégation des écoles publiques noires et blanches, actant la mort de la doctrine de « separate but equal » qui autorisait les États fédérés à séparer Noirs et Blancs tant que ceux-ci disposaient de conditions égales. La garantie d’égale protection des lois a aussi été citée dans l’affaire Loving v. Virginia (1967) où la Cour jugea inconstitutionnelle une loi de l’État de Virginie interdisant le mariage interracial.

Le juge Anthony Kennedy de la Cour Suprême rendra sûrement le vote décisif. La Cour Suprême est en effet divisée entre conservateurs (Scalia, Thomas, Alito) et progressistes (Ginsburg, Kagan, Breyer, Sotomayor). Cette personnalité modérée change régulièrement la balance des décisions. Il a rejoint le camp progressiste en prenant position dans l’arrêt United States v. Windsor.

Il ne faut pas s’y méprendre : rien n’indique que la cour accepte le mariage homosexuel, même si elle a admis au niveau national le principe d’égalité de la loi relative au mariage homosexuel dans sa décision précédente United States v. Windsor. Les enjeux sont différents, puisque ce dernier ne concernait que le niveau fédéral (et non fédéré). La Constitution et la jurisprudence de la Cour Suprême admettent une large marge d’indépendance juridique et politique des États fédérés. Plus que la division entre conservateurs et progressistes, il faut aussi prendre en compte la division entre fédéralistes et nationalistes (les partisans de l’échelon local, c’est-à-dire des États fédérés, et ceux du gouvernement national, ou fédéral, NDLR) : certains juges sont moins enclins que d’autres à intervenir dans les affaires locales et tendent pour se faire à interpréter la Constitution de manière très étroite – c’est notamment le cas du juge Antonin Scalia, qui est aussi hostile à l’extension des pouvoirs de la Cour Suprême aux dépens du pouvoir législatif.

L’enjeu est aussi politique : les élections américaines se tiennent l’année prochaine. Le Parti Républicain répugne désormais à aborder des questions de société suite aux débordements de certains de ses représentants sur l’avortement en 2012. Il serait donc dans l’intérêt des Républicains que l’affaire soit jugée au plus vite pour ne pas perturber le bon déroulement de l’année électorale.

  1. Il faut ici distinguer deux choses : l’equal protection clause implicitement reconnue dans le Cinquième Amendement qui s’applique uniquement au pouvoir fédéral, et l’equal protection clause du Quatorzième Amendement qui, elle, n’a rien d’implicite et qui s’applique uniquement aux États fédérés.
Voir les commentaires (9)

Laisser un commentaire

Créer un compte Tous les commentaires (9)
  • Il y a une erreur, « Mais le 6 novembre 2014, la cour d’appel fédérale du 6ème circuit, qui siège dans le Connecticut, a estimé le contraire, posant alors un conflit entre différentes juridictions fédérales. »

    Le 6ème circuits de la cours d’appel fédéral ne siège pas au Connecticut mais à Cincinnati dans l’ État de L’ Ohio. Le Connecticut, lui, fait parti du 2nd Circuit.

    Cordialement

  • Ce serait bien que le mariage gay soit validé, ainsi les débats sur le sujet seront clos et permettront aux présidentielles 2016 de porter sur l’économie plutôt que les débats de société, surtout que 60% des Américains soutiennent cela.

  • « qui siège dans à »

  • Je ne vois pas en quoi le mariage symmétrique est « progressiste ». Il est juste égalitaire.

    • Il est « progressiste » parce que pendant des siècles et des siècles, le mariage s’est fait entre un homme et une femme. C’était même souvent tellement évident que certains législateurs ont oublié de le préciser. Et le terme « égalitaire » n’est pas adapté, d’ailleurs : il est toujours interdit de se marier à son frère, sa mère, son chien, etc.

  • Les commentaires sont fermés.

La liberté d’expression n’est pas gratuite!

Mais déductible à 66% des impôts

N’oubliez pas de faire un don !

Faire un don
0
Sauvegarder cet article

La tentative d’assassinat de Donald Trump bouleverse l’Amérique et la course à la Maison-Blanche. C’est un événement de plus à ajouter à un homme politique qui se voit déjà comme un héros américain.

 

Les images sont rapides et terribles. Quelques secondes de coups de feu, trois de la part de l’assaillant, avant que les forces de sécurité ne répliquent et l’abattent. Donald Trump est touché à l’oreille. À quelques centimètres près, il recevait la balle en pleine tête. Cette tentative d’assassinat, comme Gerald Ford (1975) e... Poursuivre la lecture

Des élections à l’immunité du président, plusieurs décisions ont causé du remous.

La Cour suprême des États-Unis vient de terminer sa « saison » et est maintenant prête pour des vacances. Les neuf juges, nommés à vie, ont pris d’importantes décisions cette année, et certaines auront une portée encore plus durable que celles rejetant les protections fédérales sur l’avortement il y a deux ans.

On a notamment mis fin à la « doctrine Chevron », décision vieille de 40 ans où, par défaut, toute loi du Congrès pouvait être interprétée ... Poursuivre la lecture

démocrates
0
Sauvegarder cet article

36,2 millions d’électeurs potentiels, soit 4 millions de plus qu’en 2020, et environ 15 % du total de l’électorat américain. Tel est le poids que peut représenter l’électorat hispanique lors de l’élection présidentielle de novembre 2024, qui s’annonce difficile pour le président Biden.

 

Article de Isabelle Vagnoux, Aix-Marseille Université (AMU).

Certes, traditionnellement, ces Américains de plus de 18 ans, d’origine hispanique, ne sont pas tous inscrits sur les listes électorales, et leur taux de participation deme... Poursuivre la lecture

Voir plus d'articles