« Chose promise » par Alain Boyer

Analyse d’une étude sur les promesse et les conventions écrite par un libéral de gauche.

Par Drieu Godefridi.

Drieu

La thèse de l’auteur est celle de l’universalité de la norme, principe ou idée Pacta sunt servanda (PSS) : nous sommes tenus par nos pactes et nos promesses. Les conventions sont la loi des parties qui les ont faites, comme le stipule l’article 1134 du Code civil. Un libéral s’intéressera à Chose promise car le PSS ne peut pas lui être indifférent. De plus, son auteur est un libéral de gauche qui présente la spécificité de n’être pas seulement de gauche, mais réellement libéral : il va jusqu’à citer Hayek sans insulter aussitôt sa pensée réactionnaire dans une infrapaginale. Tout à fait accessoirement Alain Boyer est un homme que j’aime, à la fois pour son génie et en raison des faiblesses que nous partageons. Il me pardonnera, je l’espère, l’impartialité revendiquée de cette recension.

La promesse est un propre de l’homme, et c’est dans sa capacité à promettre, et tenir, que l’humanité fonde son unité.

L’auteur revisite un impressionnant panthéon de philosophes, principalement Hobbes et Rousseau, mais encore Kant, Nietzsche, Locke, Pascal, Montaigne, Hayek et quelques autres, pour illustrer l’universalité du principe PSS, et notamment l’idée que même une personne insensée devra y sacrifier (première partie). La théorie des jeux est mise à profit pour montrer que le principe PSS est inhérent, depuis les premiers hominidés, à la pratique de la chasse, car sans la promesse, la « tentation du lièvre » – ie, abandonner la chasse en commun pour son profit personnel immédiat – est irrésistible (deuxième partie). Dans la troisième partie, l’auteur montre l’antériorité de la promesse sur l’idée même de religion et de « commerce » avec la divinité ; ainsi le sacrifice est-il « un moyen radical de s’interdire la possibilité de revenir sur un don » (page 339).

Si l’on adhère à la posture de l’auteur consistant à ne pas entrer dans les arguties des différentes déclinaisons possibles de la promesse et de la convention sur le plan juridique – Chose promise n’est pas un traité de droit -, force est de constater que la démonstration manque de rigueur.
Ainsi de l’idée même de promesse. L’auteur précise qu’il entend le principe PSS comme recouvrant à la fois la promesse et la convention, comme s’il ne s’agissait que des deux modalités d’une même réalité. Mais il s’agit de deux réalités distinctes. La promesse est un engagement unilatéral, dont l’auteur conserve la maîtrise ; le promettant est comme le despote de son engagement. La convention est la rencontre de deux consentements, dont les auteurs perdent la maîtrise ; la convention devient le despote des deux parties. Un système juridique peut consacrer le principe PSS au sens strict – pacta sunt servanda – sans donner aucun effet de droit à la promesse. Même lorsque des effets de droit sont reconnus à certaines promesses, comme c’est le cas dans la plupart des systèmes juridiques contemporains, il s’agit généralement de pré-conventions (ainsi du célèbre « promesse de vente vaut vente », plus généralement de la promesse de contracter). En droit romain comme dans la plupart des occurrences du principe PSS qui nous sont connues, sont visés les seuls pactes, c’est-à-dire les conventions, et non les promesses. Ranger conventions et promesses sous un même vocable qui, historiquement, ne rend compte que des conventions, induit une confusion dans le raisonnement. « Un raisonnement logique dans lequel un terme est employé en des sens différents est un raisonnement fallacieux, une fallace », rappelle l’auteur (page 97) : on ne saurait mieux dire.

Autre illustration de ce laxisme conceptuel, la discussion de ce que l’auteur appelle les promesses conditionnelles. Il écrit que les promesses peuvent être affectées de conditions dépendant, ou non, de la volonté des parties. Désireux de clarifier son exposé, l’auteur précise « On réservera tout de même ici l’expression « promesse conditionnelle » à ce que Hobbes appelle des « pactes » ou « conventions » (covenants) : une promesse mutuelle d’agir d’une certaine façon, à la condition que le ou les autres partenaires du pacte effectuent ou aient effectué leur part de l’engagement. » (page 12). Que de confusion dans ce paragraphe ! D’abord, on vient de l’écrire, au triple point de vue moral, juridique et conceptuel, la promesse n’est pas une convention. Ensuite, une promesse unilatérale affectée d’une condition qui dépend de la seule volonté du promettant est dénuée de sens, car elle revient à ne rien promettre (engagement purement potestatif). Enfin et surtout, si Hobbes parle de convention c’est parce qu’il parle de convention, pas de promesse, et ce que l’auteur prend pour une condition particulière n’est autre que l’exceptio non adimpleti contractus des Romains, inhérente à tout contrat synallagmatique, et valable jusqu’à nos jours. Cette exception signifie qu’en règle, lorsqu’un contrat porte des obligations réciproques, le manquement de l’une des parties à ses obligations délie l’autre partie, des siennes.

L’auteur définit comme enthymématique la promesse qui porte des conditions implicites, « comme quand un homme s’engage au service d’un autre il suppose évidemment que cet autre le nourrira » (citant Rousseau, page 222) et de s’exclamer « Quel bonheur que la grande philosophie ! ». On aura reconnu le principe d’exécution de bonne foi des conventions, qui est de bon sens, comme l’exceptio mentionnée ci-dessus, et que l’auteur mentionnait dès la page 5.

La sujétion au PSS de la figure de l’Insensé, empruntée à Hobbes, ne convainc pas. L’idée est que même une personne insensée sera amenée à faire des concessions au principe du respect des conventions. L’auteur explique qu’il y va de l’« intérêt » de l’insensé, qu’il serait « irrationnel » de sa part de ne pas respecter le PSS, et que le violer serait « très imprudent » (page 66). Outre que ces diverses considérations – intérêt, rationalité, prudence – ne sont pas identiques, on est en droit de se demander quel sens leur donner dans le cas d’un insensé qui, par hypothèse et comme l’écrit l’auteur, est un « irrationaliste » (page 51).

Confessons une faible dilection pour la théorie des jeux, cette pseudo-logique mathématisée d’une certaine philosophie anglo-saxonne, à peu près la seule chose en ce vaste monde qui nous donne envie de lire Hegel, mais reconnaissons son utilité à penser la gestion d’engagements réciproques. Pour qu’il soit rationnel et conforme à son intérêt que le chasseur n’abandonne pas ses partenaires au profit du lièvre immédiat, explique l’auteur, il convient que le chasseur éprouve un sentiment d’obligation à l’égard du groupe auquel il appartient : « C’est cela, le cœur de la notion d’engagement (promesses, pactes…) : s’interdire de succomber à la tentation, même forte, entre le moment performatif de la promesse et celui de sa réalisation. » (page 205). Ce qui va sans conteste mais qui prouve par la même occasion que la promesse n’explique et ne fonde, par elle-même, rien du tout. De plus, comment ne pas regretter qu’un auteur aussi attentif, par ailleurs, à la distinction kantienne entre l’agir par devoir et l’agir conformément au devoir, identifie promesse et engagement ? On ne soutiendra pas que les deux distinctions se recoupent, mais dans un sens au moins l’engagement participe de l’intériorité du sujet, et sa distinction de la promesse, qui peut n’être que purement verbale, n’aurait-elle pas gagné à s’inscrire au cœur de la démonstration ?

Dans un passage de la conclusion qui résume son propos, l’auteur écrit que le PSS est « le vrai secret de l’humanité, et au moins aussi important historiquement que la maîtrise du feu. Une part de ce qu’il y a de beau en l’idée d’humanité. La promesse est première, et ni la propriété ni le troc ni le don ni la religion ni la domination ne nous le sont apparus autant. On peut se passer des dieux, et peut-être même, dans de petites sociétés autarciques, de propriété et de troc. On peut, on doit rêver d’une société sans domination arbitraire. Mais aucune communauté humaine (…) ne peut se passer de promesse. » (page 385). Qu’aucune société humaine ait jamais pu faire l’économie de la domination arbitraire paraît incertain, si l’on songe un instant à la substance de la relation entre un enfant et ses parents. S’il faut hiérarchiser la promesse et la domination, il ne semble guère douteux que la domination soit historiquement, anthropologiquement, juridiquement, sémantiquement et philosophiquement première.

Au fondement de l’identité personnelle, la promesse est le lien dernier de la société des hommes.
La difficulté de cette thèse, qui n’est pas neuve, est que portée à un tel niveau de généralité, elle est irréfutable.

Comment nier que les idées de promesse et de convention, même soigneusement distinguées, sont inhérentes aux sociétés humaines ? Toutes les cultures, note l’auteur, connaissent la promesse : « en ce sens, l’hypothèse acquiert quelque réfutabilité » (page 10, note 6) : or, justement, à ce niveau de généralité, non. Page 382, l’auteur rappelle qu’une proposition irréfutable n’est pas nécessairement dénuée de sens. Certes, mais si l’on prétend assigner un principe unitaire et unifiant à l’humanité, des propositions réfutables sont objectivement préférables à celles qui ne le sont pas.

N’eut-il pas été plus fécond, par exemple, de tenter de déterminer précisément ce qui, dans ce principe PSS, revêt une part d’universalité, depuis les Romains jusqu’à nos jours ? De comprendre pourquoi la convention porte des effets de droit dans tous les systèmes juridiques, au contraire justement de la promesse ? De mettre en lumière la source éventuellement évolutionniste du PSS, question que l’auteur effleure dans une note de la page 260, puis page 380 ? L’auteur était parfaitement positionné pour une telle étude à la fois historique, philosophique, anthropologique et juridique, lui si sensible au caractère factice de la plupart des oppositions entre Anciens et Modernes (page 4) ; nous sommes par définition plus vieux que les Anciens, note-t-il. Au lieu de quoi Alain Boyer fait de la philosophie hors-sol, comme si l’histoire n’existait pas, une philosophie purement conceptuelle et en même temps tellement dépendante de l’histoire de la philosophie ! On ne peut se défendre, au fil des 388 pages de Chose promise, d’un sentiment de circularité ; l’auteur ratisse largement autour de son principe, il le pique et l’asticote, le prenant et le reprenant, le montrant, le magnifiant, le sublimant, pour revenir au point initial.

Regrettons les trop nombreux ornements grecs, anglais, latins et commentatifs qui alourdissent le texte ; les fréquentes digressions, quelques lapalissades (pas de pacte avec Hitler !, comme l’avait compris Churchill, page 382) et des jugements esthétiques qui n’apportent rien au propos (si la beauté était ce qui porte l’obligation des conventions, gageons qu’elles seraient fragiles). Lors de la soutenance de thèse de l’un de mes amis, son directeur lui reprocha l’absence de thèse, et de s’être livré à une « promenade philosophique ». An-historique et a-juridique, d’une stupéfiante érudition dont personne ne douterait même si l’auteur ne la mettait constamment en avant, Chose promise est une belle randonnée philosophique qui ne livre qu’une partie de sa promesse.