Quand la Chine s’effondrera…

chinoise credits hugh (licence creative commons)

L’effondrement du modèle chinois est une bonne nouvelle : il permet de rappeler une vérité libérale essentielle : le rôle de l’État n’est pas de diriger l’économie.

Par Philippe Fabry.

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En 2012, Nouriel Roubini avait annoncé que la Chine pourrait « s’effondrer » en 2013. Ce ne fut pas le cas, mais si la prédiction a sans doute un peu trop anticipé la date, il est probable qu’à deux ou trois ans près, elle se vérifiera.

Il y a quelques jours est apparue cette information : selon Patrick Artus, la croissance réelle ne serait pas de 7%, mais de 2%. Certes, c’est encore un chiffre dont doit rêver François Hollande, mais pour la survie du modèle économique, social et politique chinois, c’est très insuffisant : on peut brider la liberté d’expression et la liberté politique des individus, maintenir un système de corruption au profit d’une mafia de quatre-vingt millions de membres (le Parti Communiste Chinois) dès lors qu’en contrepartie la population a le sentiment que l’économie tourne suffisamment bien pour que demain soit meilleur qu’aujourd’hui, et que les gens préfèrent travailler pour profiter du mouvement plutôt que de se révolter. Il est peu probable que la tendance de l’économie chinoise s’inverse, car son problème n’est pas conjoncturel mais structurel : un secteur bancaire pourri, un gouvernement économique interventionniste aux politiques keynésiennes plus dispendieuses encore que celles d’Occident, qui ont servi à alimenter une bulle immobilière colossale, une forte augmentation des salaires diminuant d’autant plus la compétitivité chinoise qu’ailleurs le progrès technologique diminue les coûts de production (aux USA grâce à la fracturation hydraulique et à la robotique, notamment)… et l’héritage désastreux d’une politique démographique qui conduit aujourd’hui à un vieillissement accéléré de la population (il y aura un inactif pour un actif à l’horizon 2030).

La Chine va s’effondrer, et c’est tant mieux

Enfin, bien sûr, ce n’est pas « tant mieux » pour le peuple chinois. Ce n’est sans doute pas « tant mieux » pour la géopolitique régionale et mondiale non plus. En revanche, c’est « tant mieux » pour l’idée que la conscience collective se fait d’un bon gouvernement. En effet, pour nombre de nos contemporains, et spécialement des politiciens et journalistes, la Chine est un modèle en ce qu’elle est (ou était jusqu’à présent) une sorte d’URSS qui aurait réussi : en acceptant de s’ouvrir à la mondialisation des échanges, en autorisant la propriété privée, et dans une certaine mesure la libre entreprise, tout en maintenant un système autoritaire et centralisé, la Chine aurait mis au point le modèle politico-économique le plus efficace, fondé sur la martingale semi-planificatrice conservant une forme d’absolutisme technocratique en abandonnant le collectivisme total qui avait coulé le modèle russe.

Difficile de croire que les technocrates et leurs amis connivards1 occidentaux n’aient pas cru voir dans l’étincelant succès de la Chine des années 2000 une source d’inspiration. Difficile de penser, en particulier, que les Eurocrates n’aient pas vu dans ce type de gouvernement une bonne option pour les décennies à venir.

Jadis, de nombreux commentateurs et intellectuels étaient fascinés par l’idée d’une société entièrement dirigée, comme en URSS, par de savants planificateurs. Après la chute de l’Empire du Mal, ils se sont retrouvés orphelins, mais on retrouvé de quoi rêver avec la Chine de la fin des années 1990. Que de journalistes nous ont vanté ces élites dirigeantes chinoises hypercompétentes, capables de piloter avec maestria une économie d’un milliard et trois cent millions d’âmes quand dans nos économies la croissance était à la peine ! Était-il, alors vraiment besoin d’être un libéral acharné pour comprendre le danger intellectuel qu’il y a à accorder un tel crédit à un gouvernement central et autoritaire ?

Durant des années, le régime chinois a semblé une preuve que si le capitalisme fonctionnait mieux que le collectivisme, leçon tirée de la chute de l’URSS, le capitalisme dirigé par un État puissant et autoritaire fonctionnait mieux que le capitalisme libéral, preuve en étant les suites de la crise de 2008. Certes, on me dira que le capitalisme américain qui a souffert en 2008 n’était pas libéral, mais je répondrai :

– même avec toutes les erreurs dirigistes pratiquées sous Clinton et Bush, l’Amérique est restée nettement plus libérale que la Chine, cela semble incontestable
– je parle ici de la perception des choses par le public, les journalistes et les politiciens : pour ces gens, l’Amérique, c’est le capitalisme libéral. Point. Ce préjugé structure donc leur raisonnement, et si l’on veut comprendre leur logique et les conséquences de l’observation du succès chinois, on doit en avoir conscience.

L’effondrement du modèle chinois est à ce titre une bonne nouvelle puisqu’il permettra de rappeler avec violence cette vérité (libérale) essentielle : le rôle de l’État n’est pas de diriger l’économie, non seulement il est illégitime à le faire, mais il est en outre inefficace. Toute efficacité n’est qu’une illusion fondée sur des chiffres trafiqués qui implique à terme une chute d’autant plus dure que le triomphe apparent aura été spectaculaire.

Et géopolitiquement, disais-je, ce n’est pas sans risque. Dans les années 1930, le banquier Hjalmar Schacht était considéré comme le magicien du Reich, qui avait permis à Hitler de redresser spectaculairement l’Allemagne. Pourtant, il a fallu à l’Allemagne se lancer dans la prédation de toute l’Europe pour payer la facture économique d’un redressement qui était en réalité bien plus frauduleux que miraculeux.

  1. J’appelle ainsi les partisans du capitalisme de connivence