Pierre Manent : l’hétérodoxe

socrate credits wally gobetz (licence creative commons)

Pierre Manent explore les sources de notre aspiration à vivre dans une communauté politique et les solutions pour la réconcilier avec les données de la modernité.

Par Jean Sénié.

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Pierre Manent est parti à la retraite en juin 2014. C’est bien entendu sur le plan académique, départ de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, qu’il faut comprendre son geste et non sur celui de la recherche philosophique. Il a affiché la volonté de continuer son enquête sur les formes politiques1 et ces travaux sur les philosophes de la modernité émergente2. À cette occasion ses disciples, amis et collègues ont décidé de lui rendre un hommage sous trois formes. C’est ainsi qu’un colloque s’est tenu les 12 et 13 juin autour du l’œuvre de Pierre Manent, qu’un cahier des Amis de la Mention Études Politiques a été rédigé en l’honneur du professeur3, et qu’un livre a été publié4.

Le livre consacré à l’étude de la philosophie de Pierre Manent est composé de nombreuses contributions qui mettent en lumière les ressorts de cette pensée qui, loin de n’être qu’une histoire savante de la philosophie – ce qui suffirait déjà à lui accorder des lettres de noblesses – est aussi une réflexion sur la politique qui entend prendre en compte les évolutions de notre condition de Modernes5.

Le professeur

Les textes, même s’ils n’insistent pas dessus, à l’exception des deux derniers, « Le séminaire de Pierre Manent » et « Pierre Manent directeur de thèse », comprennent pour la plupart une mission plus ou moins directe du rôle d’intercesseur ou de médiateur qu’occupe pour eux Pierre Manent. Cela peut aller du souvenir ému d’une lecture lumineuse d’un texte d’Aristote en séminaire jusqu’à la lecture de son Tocqueville comme une clé de compréhension de la modernité.

Ressortent quelques traits qu’on ressent effectivement à la lecture des textes du philosophe. Celui-ci a toujours un souci de clarté qui le fait sacrifier les effets de styles ou les tournures amphigouriques à la limpidité du propos. Cela ne veut pas pour autant dire que le style de Pierre Manent est plat, puisqu’il acquiert au fil de ce travail d’épure une rigueur, une élégance toute classique. Ce soin pédagogique s’enracine dans un double souhait, celui non pas de proposer une vulgarisation de la philosophie politique, mais de faire participer tout un chacun et celui de débattre, c’est-à-dire de proposer de manière convaincante ses arguments.

Le recueil regorge d’allusions à la disponibilité de l’auteur sur lesquelles nous ne nous appesantirons pas. Il faut toutefois noter qu’elles traduisent deux réalités : d’une part Pierre Manent a occupé un rôle important dans la formation des chercheurs étudiant la politique au sens large et, d’autre part, il a proposé une pensée féconde qui en a irrigué plusieurs autres.

Un libéral ?

Avant de venir à la question de sa pensée, de ses postulats et de ses applications, il convient de reprendre une image convenue de Pierre Manent comme chevalier blanc du libéralisme. Cette image provient de sa filiation idéologique, et amicale, avec Raymond Aron. Cependant, plutôt que de plaquer les conceptions du second sur le premier, il convient de reprendre le dossier.

L’intérêt de Pierre Manent pour la philosophie libérale, en tant que concomitante de notre modernité politique est en partie conjoncturelle. Le libéralisme, « de résistant qu’il était contre la tyrannie soviétique est devenu triomphant, arrogant, « ignare et vantard », comme la loi de Platon »6. C’est particulièrement visible dans un livre de 2006, La Raison des nations7, où le philosophe se livre à une critique en règle, non seulement de l’individualisme, mais aussi des conséquences politiques du libéralisme, notamment à travers sa manifestation européenne8.

L’image d’un Pierre Manent chantre du libéralisme doit ainsi être révisée. Si elle n’est pas entièrement dénuée de fondement, elle ne correspond ni au parcours intellectuel, ni à la réalité du discours actuel que tient le philosophe. Il s’inscrit dans une toute autre famille de pensée, même si les dialogues entre celle-ci et la famille libérale sont féconds, celle du conservatisme9. En voulant répondre à une question en apparence simple « qu’est-ce qui fait que les hommes vivent ensemble et pourquoi ? » l’auteur a retrouvé toute une tradition qui remet en cause ce que peut avoir d’insupportable la modernité libérale privée de toutes ses racines.

Penseur du politique

Il faut le répéter, Pierre Manent n’a pas conçu le questionnement de ses œuvres comme une grande entreprise d’exégèse de la philosophie occidentale, aussi brillante soit-elle. Ses recherches ont commencé par porter sur l’avènement de la modernité politique et sur ses enjeux pour s’élargir à ce qui fait la politique, c’est-à-dire à la question de la coexistence volontaire des hommes autour d’un but. Les Métamorphoses de la cité constitue à cet égard un premier aboutissement d’une réflexion diachronique sur les formes politiques10. Une des leçons tirées par Jean-Vincent Holeindre mérite d’être citée : « une science politique non oublieuse de ses origines antiques pourrait tirer les leçons de cette observation : plutôt que de consacrer l’essentiel de ses efforts à l’ « examen de la crise de la représentation » ou à l’élaboration d’une théorie pure et éthérée de la démocratie, la science politique pourrait s’interroger avec Pierre Manent sur la rupture entre la démocratie moderne et sa forme politique, la nation »11.

C’est bien ce qui ressort de l’ensemble des interventions, la nécessité de prendre au sérieux la réflexion philosophique de Pierre Manent. Celui-ci essaie de penser les difficultés auxquelles nous sommes soumis12. Qui plus est, il cherche des solutions qui soient capables de réconcilier notre aspiration profonde à vivre dans une communauté politique avec les données de la modernité, soit l’individualisme, la consommation de masse, etc.

C’est toute la construction de cette pensée que relate ce livre, indispensable pour saisir la complexité de Pierre Manent et d’une grande aide pour saisir celle du monde contemporain.

Sur le web 

  1. Comme définit sur le site de l’EHESS : « entendant par cette expression les quelques grands types de l’association humaine dont la succession articule notre histoire : la tribu, la cité, l’empire, la nation, la cosmopolis). Ces «formes politiques» n’ont guère été étudiées jusqu’à présent. »
  2. Voir son dernier livre en date, Pierre Manent, Montaigne : la vie sans loi, Paris, Flammarion, 2014.
  3. Benjamin Brice, Giulio De Ligio et Jean Vincent Holeindre (dir.), «La question de l’homme et le problème politique : Études et témoignages sur Pierre Manent et son œuvre», Cahiers de l’AMEP, n°1, premier volet, juin 2014.
  4. Giulio De Ligio, Jean-Vincent Holeindre et Daniel J. Mahoney (dirs.), La politique et l’âme : Autour de Pierre Manent, Paris, CNRS Éditions, 2014.
  5. Le livre se divise en trois parties et conclusion. Une très utile notice bibliographique à la fin de l’ouvrage vient rappeler les titres de l’œuvre de Pierre Manent, notamment en ce qui concerne sa production en langue anglaise ainsi que ses traductions.
  6. Panagiotis Christias, « L’Homme moderne au marché du Monde. Pierre Manent critique du libéralisme ? », dans Giulio De Ligio, Jean-Vincent Holeindre et Daniel J. Mahoney (dirs.), La politique et l’âme : Autour de Pierre Manent, Paris, CNRS Editions, 2014, p. 453.
  7. Pierre Manent, La Raison des nations, Paris, Gallimard, Collection « L’esprit de la cité », 2006. 112 p.
  8. Jean-Claude Casanova « Heurs et malheurs du parti européen », dans Giulio De Ligio, Jean-Vincent Holeindre et Daniel J. Mahoney (dirs.), La politique et l’âme : Autour de Pierre Manent, Paris, CNRS Editions, 2014, p. 473-499. ; voir aussi l’entretien de Pierre Manent avec Alexander Kazam.
  9. Le terme n’est pas entendu dans son acception démonétisée qui en fait l’avant-chambre du fascisme rampant.
  10. Pierre Manent, Les Métamorphoses de la cité, Paris, Flammarion, 2010.
  11. Jean-Vincent Holeindre, « Quelle science politique ? », dans Giulio De Ligio, Jean-Vincent Holeindre et Daniel J. Mahoney (dirs.), La politique et l’âme : Autour de Pierre Manent, Paris, CNRS Editions, 2014, p. 48-49.
  12. On notera au passage que Pierre Manent, s’il n’en fait pas étalage dans ses textes, accorde une grande importance à l’actualité politique dont il est un fin connaisseur.