Non conformisme

Décriée par la meute, les pratiques BDSM sont beaucoup plus répandues qu’on ose le croire, au cinéma comme ailleurs.

Par Guillaume Nicoulaud

Laissez-moi vous montrer une image qui devrait vous rappeler quelque chose.

Carrie Fisher Star Wars Ep VI - image promo

En supposant que vous n’avez pas vécu dans une grotte isolée ces trente dernières années, vous avez sans doute reconnu Carrie Fisher dans le rôle de la princesse Leia – Star Wars, épisode VI, Le retour du jedi (1983). À l’époque, je n’avais que huit ans et jusque-là, la princesse Leia n’était à mes yeux qu’une gourde un peu coincée coiffée comme une vieille fille. Comme certainement un bon nombre d’entre nous, cette scène a complètement changé mon point de vue.

Nouvelle image :

Lucy Liu - Payback - image promo

Cette fois-ci, c’est Lucy Liu dans Payback (1999). Évidemment, nous sommes un certain nombre (environ 99,9% des mâles hétérosexuels qui peuplent cette planète) à ne pas avoir attendu la sortie de ce film pour placer Lucy dans notre panthéon personnel des filles les plus attirantes qui soient. Certes. Reste que dans Payback – pardon mesdames – elle est juste irrésistible.

Si je vous montre ces deux images, c’est qu’elles ont un point commun qui ne vous a peut-être pas sauté aux yeux de prime abord : on est là en plein univers BDSM ; soit l’ensemble des pratiques entre adultes consentants qui tournent autour du sadomasochisme et des jeux de domination/soumission. Leia tenue en laisse, Lucy en dominatrice : on est en plein dedans.

En principe, à ce stade de mon exposé, vous devriez commencer à être un brin mal à l’aise. Passez outre.

Jillian Keenan est une jeune et jolie journaliste new-yorkaise dotée d’une très belle plume qui, il y a une paire d’années, a fait un coming out un peu spécial. Jillian a avoué que, dans l’intimité du couple qu’elle forme avec son mari, elle appréciait particulièrement recevoir des fessées. Voilà : Jillian est une kinkster ; son truc à elle, c’est l’univers BDSM et elle l’a écrit en pleine page dans les colonnes du New York Times.

nsbm hollande rené le honzecTrès clairement, il faut avoir une sacrée épine dorsale pour avouer ce genre de penchants en public. Si vous avez le moindre doute là-dessus, je vous invite à parcourir rapidement les commentaires auxquels elle a dû faire face : en application de la Great Internet Fuckward Theory, elle a eu droit à une attaque en règle de tout ce qu’internet compte de trolls nocifs ; lesquels l’ont accusée d’à peu près tout jusqu’à suggérer qu’elle était somewhat pédophile (lisez sa réponse, ça vaut le détour.)

Bref, Jillian a mis les deux pieds dans le plat. Elle a brisé un tabou et, comme tous ceux qui font preuve de ce genre de courage, elle est devenue une victime du biais de conformité.

Je m’explique : les pratiques BDSM n’ont absolument rien de nouveau – un demi-millénaire avant notre ère, des étrusques n’hésitaient pas à afficher ce genre de penchants sur les murs de leurs tombes – mais surtout, elles sont beaucoup plus répandues qu’on ose le croire.

Au cinéma, comme évoqué plus haut, mais aussi dans la publicité, les arts plastiques, la littérature, la musique, les magazines, la mode etc. on ne compte plus les références plus ou moins explicites à cet univers. Fifty Shades of Grey, pour prendre un exemple récent, a été traduit dans 52 langues et s’est vendu à plus de cent millions d’exemplaires dans le monde ; en France, c’était le best-seller toutes catégories confondues de l’année 2013. Faites donc un tour dans le moindre sex-shop et vous pourrez vérifier par vous-même que le petit secret de Jillian est plus que largement partagé.

Alors pourquoi un tel déferlement d’agressivité ? Eh bien c’est une pure logique de meute, du biais de conformité comme s’il en pleuvait : l’opinion dominante, celle qui est exprimée en public, juge que Jillian est anormale alors on s’empresse de faire allégeance avec d’autant plus de courage qu’on sait que presque personne n’osera prendre sa défense.

Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi il était à ce point difficile de se dire libéral en France ? Pourquoi même celles et ceux qui, de toutes évidences, partagent l’essentiel de vos opinions n’osent pas l’admettre ? Pourquoi aucun parti, de gauche comme de droite, n’ose se réclamer du libéralisme ? On y est : c’est du biais de conformité. Prendre la meute à rebrousse-poil, ça demande du courage, c’est prendre un risque personnel et il se trouve que nos élites – contrairement à Jillian – en sont parfaitement incapables.


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