« Charlotte » de David Foenkinos

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« Charlotte » de David Foenkinos

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 9 septembre 2014
- A +

Par Francis Richard.

charlotte-david-foenkinos-L-HZft1ePrendre une personne ayant existé pour modèle de personnage de roman est toujours un exercice délicat. Même si l’on prend la précaution de dire qu’il s’agit d’un roman justement, ce qui permet de prendre quelques libertés nécessaires pour combler les lacunes.

David Foenkinos a pris ce risque avec Charlotte. Il s’est inspiré de l’autobiographie extraordinaire de Charlotte Salomon, née en 1917 à Berlin et morte à Auschwitz en 1943. David Foenkinos ne cite pas directement le nom de ce sinistre camp de la mort, mais il se laisse terriblement deviner :

« Tout juste aperçoit-on une inscription au-dessus de la grille d’entrée.
Arbeit macht frei.
Le travail rend libre. »

Ce livre – cette citation le montre – est composé de phrases qui n’occupent pas plus que la longueur d’une ligne. Le narrateur, qui ressemble comme un frère à l’auteur, explique qu’il a cité ou évoqué Charlotte dans plusieurs de ses romans, mais que, pour écrire le présent livre, il a mis du temps à lui trouver forme et contenu :

« Je commençais, j’essayais, puis j’abandonnais.
Je n’arrivais pas à écrire deux phrases de suite.
Je me sentais à l’arrêt à chaque point.
Impossible d’avancer.
C’était une sensation physique, une oppression.
J’éprouvais la nécessité d’aller à la ligne pour respirer.
Alors, j’ai compris qu’il fallait l’écrire ainsi. »

Cette façon de faire donne évidemment un ton particulier au livre. Peut-être permet-elle à l’auteur de dire justement l’indicible, en reprenant son souffle après chaque phrase, comme si elle était scandée, comme s’il s’agissait d’un poème épique en prose.

La principale source de l’auteur est l’œuvre autobiographique singulière de son héroïne :

« Vie ? Ou Théâtre ? est une conversation entre les sensations.
La peinture, les mots et la musique aussi.
Une union des arts nécessaire à la cicatrisation d’une vie abîmée.
C’est le choix qui s’impose pour la recomposition du passé. »

Qu’a-t-il ressenti en découvrant l’œuvre ?

« Une émotion esthétique majeure.
Je n’ai cessé d’y penser depuis.
Sa vie est devenue mon obsession.
J’ai parcouru les lieux et les couleurs, en rêve et en réalité.
Et je me suis mis à aimer toutes les Charlotte.
Mais l’essentiel est à mes yeux Vie ? Ou Théâtre ? »

De cette œuvre constituée de dessins, de textes, d’indications musicales, que dit Charlotte à celui à qui elle la confie ? « C’est toute ma vie. », phrase qui se prête à plusieurs possibilités d’interprétation, qu’envisagent l’auteur sans parvenir à trancher entre elles, parce qu’elles lui semblent toutes vraies :

« Je vous donne une œuvre qui raconte toute ma vie.
Ou: je vous donne une œuvre aussi importante que ma vie.
Ou encore : c’est toute ma vie, car ma vie est finie.
Est-ce que ça veut dire qu’elle va mourir ? »

Cette vie est celle d’une artiste juive géniale, dans un contexte familial particulier (les membres de sa famille, surtout les femmes, se suicident génération après génération) et dans un contexte historique particulier (depuis 1933, la haine a accédé au pouvoir en Allemagne). Aussi, pendant tout le récit, qui se déroule en Allemagne, puis en France, où Charlotte consent à se réfugier après avoir vu son père pleurer, la tragédie est-elle omniprésente.

Quand Charlotte part pour la France pendant qu’il en est encore temps, Alfred, son premier amour, approche sa bouche de son oreille :

« Elle pense qu’il va dire: je t’aime.
Mais non.
Il murmure une phrase importante.
Une phrase à laquelle elle pensera sans cesse.
Qui sera l’essence de son obsession.
Puisses-tu ne jamais oublier que je crois en toi. »

C’est sans doute cette phrase qui donnera à Charlotte Salomon le courage de composer Vie ? Ou Théâtre ?, son œuvre incomparable, sans laquelle David Foenkinos n’aurait pas eu matière pour un tel chant antique à sa mémoire.

  • David Foenkinos, Charlotte, Gallimard, 2014, 224 pages.


Sur le web

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  • Quelle histoire de vie !.
    Les ressources humaines c’est quelques fois la descente aux enfers

  • Charlotte, la vraie, est là :

    http://flibustier20260.blogspot.fr/2010_07_01_archive.html et billets suivants ;

    Et là aussi : http://infreequentable.over-blog.com/article-au-nom-du-pere-109738450.html (et suivants) ;

    Et encore là : http://infreequentable.over-blog.com/article-parcours-olympiques-118628176.html (et suivants…)

    C’est un agent secret, pas tout à fait secret, homme à tout faire de la république, dont personne jamais ne parlera :
    – Dans le dernier opus, il évite un attentat nucléaire sur la soirée inaugurale des JO de Londres en 2012.
    – Dans le précédent, il participe notamment à diverses phases de l’actualité de l’époque (vous pouvez vérifier) ;
    – Dans l’actuel, il finit de récupérer les « milliards volés » de la République, chose commencée ici (http://infreequentable.over-blog.com/article-operation-juliette-siera-i-53516182.html et suivants).

    Bien sûr, aucun éditeur n’a souhaité publier ces histoires-là, parce qu’elles pourraient faire sauter les institutions plusieurs dizaines de fois, et la « police politique » veille jusqu’à avoir été vraiment menaçante…

    Bon d’accord, les institutions sont assez mal barrées pour ne pas aller « dans le mur » sous peu (pas besoin de ça…) ;
    et Internet permet presque de passer à travers à condition de s’exiler, jusqu’à prochaine censure.
    Ils ont bien essayé à plusieurs reprises, loi Hadopi ou non, alors on trouvera la suite chez les américains (hébergé sur les serveurs irlandais et d’ailleurs) : eux au moins ils ont des juges indépendants pour ce faire.

    Bien à tous !

    I-Cube (l’exilé)

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