La France des causes perdues

Edward_Snowden - cc by sa

Aux yeux du Monde, la lutte de géants du Net pour plus de transparence et moins de surveillance n’est pas tout à fait désintéressée. Et alors ?

Par Baptiste Créteur.

Edward_Snowden - cc by saPour Le Monde, le combat des géants du Net contre la surveillance ne serait pas vraiment désintéressé : ils ne sont pas seulement fondamentalement contre la surveillance, mais veulent aussi respecter les souhaits de leurs utilisateurs et clients qui préfèrent ne pas être surveillés.

Concrètement, les grandes entreprises américaines du web reçoivent régulièrement des demandes de transmission d’informations de la part du renseignement américain, dont la légalité est sujette à caution. Peu importe que les serveurs soient situés hors des États-Unis.

Cette surveillance massive a été révélée notamment par Edward Snowden, non parce que les entreprises ne voulaient pas révéler à leurs utilisateurs qu’ils étaient potentiellement surveillés – ces entreprises luttent depuis des mois pour obtenir plus de transparence sur les demandes transmises par les services de renseignement – mais parce qu’il leur était tout simplement interdit de le faire.

La philanthropie selon Le Monde

Ces entreprises luttent donc pour que la surveillance américaine, mal contrôlée (les agents s’amusent à partager les conversations érotiques qu’ils espionnent, sans doute un mal nécessaire pour sauver le monde) et à la légalité discutable. Mais ce combat n’est pas noble : pour le Monde, il ne suffit pas que la cause soit juste, il faudrait aussi que la lutte soit désintéressée.

Cette bataille médiatique, puis juridique, des géants américains de l’Internet, ne relève pas de la philanthropie, mais d’un intérêt bien compris. L’avantage compétitif de nombre d’entre eux pourrait s’effilocher si la confiance de leurs utilisateurs dans la protection de leurs données s’effondrait. La question soulevée par l’affaire du courriel irlandais – une donnée gérée par une entreprise américaine à l’étranger est-elle soumise à la loi américaine ? – est d’autant plus cruciale pour Microsoft, et les autres entreprises du Net, que ces dernières ont trouvé à l’étranger un relais de croissance très important.

On ne peut que se féliciter du combat mené par les entreprises américaines victimes de la surveillance subie par leurs utilisateurs. Qu’elles le mènent par pur intérêt est loin d’être certain, mais l’idée qu’elles pourraient perdre du poids face à des entreprises étrangères pèse sans doute plus dans la balance quand le gouvernement américain prend ses décisions que les considérations éthiques dont il ne s’était jusque là pas vraiment encombré.

Et même si les entreprises agissaient par pur intérêt, la position du Monde ne serait pas défendable. Il faudrait au contraire se féliciter des vertus du marché ici mises en évidence : par intérêt, les entreprises défendent une position éthique. Ce ne sont pas tant leurs intérêts qu’elles défendent que ceux de leurs utilisateurs.

Défendre les causes perdues ?

En France, journalistes et politiciens ne veulent mener que des combats désintéressés. Une bonne cause est une cause perdue. Mieux vaut mourir au champ d’honneur socialiste (sic) que gagner grâce aux vertus du marché.

On comprend mieux pourquoi l’argent jeté par les fenêtres n’émeut pas les journalistes et fait sourire les politiciens : non seulement ce n’est pas le leur, mais en plus ils font une bonne action, une action désintéressée. Voilà pourquoi on prolonge l’agonie d’Altia et Heuliez à coup de dizaines de millions d’euros, pourquoi on subventionne tant de projets aux perspectives de viabilité et de succès quasi nulles.

Et voilà plus généralement pourquoi on persiste, malgré leur échec évident depuis plus de 30 ans, à mener des politiques socialistes, à droite comme à gauche. Cela ne cessera que lorsqu’il n’y aura vraiment plus d’argent à brûler ; on brûle déjà aujourd’hui en s’endettant l’argent qu’on n’a pas encore pris aux Français. Quand plus personne ne voudra prêter, il ne restera plus qu’à aller directement se servir chez les Français. Et quand il n’y aura vraiment plus rien, comme on l’a vu ailleurs, on arrêtera les dommages – à contrecœur.

Le problème des socialistes est qu’ils finissent toujours par manquer d’argent des autres. – Margaret Thatcher

À moins, bien sûr, qu’on ne change d’idée, et qu’on arrête de se demander si ceux qui agissent bien y trouvent un intérêt ou non. Ou qu’on pose les choses de la même façon pour tout le monde.

Les journalistes sont-ils vraiment désintéressés quand ils revendiquent le pluralisme pour maintenir leurs niches fiscales les subventions versées à leurs employeurs ? Les intermittents sont-ils désintéressés quand ils font des jérémiades pour maintenir leurs privilèges ? Les acteurs du monde de la culture pleurent-ils de façon désintéressée leurs subventions menacées ? Est-ce vraiment un souci d’égalité qui conduit les bénéficiaires d’avantages divers à manifester leur colère quand l’idée de remettre ces avantages en question est soulevée ?

Cessons donc de mener des actions philanthropiques avec l’argent des autres tout en prétendant être désintéressés. On le voit, l’intérêt des entreprises les conduit à défendre de justes causes (en l’occurrence la transparence et le respect de la vie privée sur Internet).

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