L’élite morale

élite morale (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)

La tâche de notre temps consistera à reconnaître deux conceptions rivales de l’élitisme.

Par Emmanuel Brunet Bommert.

« On dit, pour parler des gens qui ont un revenu élevé : les privilégiés. Or, la notion de privilège, ce n’est pas ça. Un privilégié est quelqu’un qui bénéficie d’un avantage payé par quelqu’un d’autre. »
– Jean-François Revel

gravitas credits taifaghta licence creative commonsLe mot confiance, du latin con- (« ensemble ») et fidere (« se fier »), représente le fait de croire soit en l’avis soit en l’action d’autrui. C’est-à-dire de donner foi autant à sa parole qu’à ses agissements, d’en reconnaître la qualité, s’étant révélée jusque-là bienfaisante et qu’aucun doute ne s’est élevé à son encontre.

On nomme élite, terme dérivé du verbe élire, ceux crédités de la confiance d’un grand nombre, se trouvant choisis, sans que ce ne soit nécessairement le fait d’une élection majoritaire. Ainsi, médecins, scientifiques et artistes, comme la plupart des intellectuels, ont une influence sur le reste de la population.

La notion d’élite est rattachée à la confiance. Puisque c’est uniquement par elle que l’on peut tirer une autorité morale. Sans, le prestige d’un titre ne suffit plus. Car même le médecin le mieux certifié n’aura aucune prééminence, s’il ne fait qu’accumuler les erreurs tout au long de sa carrière.

Élite naturelle et élite autoritaire

Toutefois, s’il y a d’un côté une élite naturelle, qui tire son importance de son activité pour la société, il y en a nécessairement une autre, qui la tient de son activité à son encontre : l’élite autoritaire.

Cette seconde s’appuie sur la force, n’existant que par elle, s’étendant vers tous les individus qu’il lui est possible de contraindre comme c’est le cas dans la nature. Dans nos sociétés, c’est la puissance et plus précisément son pouvoir de nuisance, qui détermine la valeur et non plus la confiance qu’on pourrait lui accorder.

En conséquence, l’élite se fait autoritaire lorsqu’elle représente une menace et voit se développer son influence en touchant un nombre croissant de personnes. Ceci l’autorise à prélever des ressources, à imposer ses croyances, contraignant de quelque façon que ce soit à agir d’une manière inadmissible autrement. En élite de privilèges, elle s’avère tout autant capable de frapper d’interdictions que céder des permissions à qui bon lui semble, élevant ses partenaires à son rang et condamnant par exemple ses opposants à une vie de misère.

L’autorité par le service

rené élite moraleÀ l’opposé, l’autorité naturelle s’acquiert par le service. C’est en agissant pour le bien commun, au bénéfice et non aux dépens de la société, que l’on peut acquérir une fonction. Ce ne sont ni les diplômes ni les accréditations qui font nécessairement le meilleur avocat ou l’architecte génial, mais la maîtrise du sujet, la prestation – suite logique du désir à devenir le ou la meilleur(e) de son domaine – suffisant à garantir le respect naturel de tous.

Cette dernière permet à l’élite d’accéder à la reconnaissance, de voir sa parole créditée d’attention. Notamment dans les affaires communes, où le public concède d’autant mieux du crédit qu’il l’a déjà plus ou moins inconsciemment accordé. Ce règne de l’excellence est aussi ferme qu’il peut-être impitoyable. Le moindre signe d’inconstance peut donner lieu à des défections. Mais, peu à peu, le pouvoir tire sa légitimité de la force brute, ne devant rien en échange. L’élite n’émerge plus naturellement quand elle est dépossédée de la confiance de la société, ce pouvoir l’a transformée à son avantage. L’autorité, légitime ou non, offre à certains ce qu’elle peut interdire à tous car magnanime envers ceux qui se soumettent aisément. Aussi, les gens ne se disent plus : « Je te soutiens car j’ai confiance en ton jugement : tu peux me guider. » mais « J’obéis car j’ai foi en ta puissance : gratifie moi de tes bienfaits. »

Ceux dont la soumission est totale s’attendent à tirer de l’autorité des privilèges concédés aux dépens de tous. C’est la déférence propre au clergé que l’élite de pouvoir recherche dans la société, se sachant capable du droit tout à fait excessif de vie ou de mort. Ceux-là qui, dans la liberté de choix ou de penser auraient eu une volonté de réforme n’en ont plus la possibilité : la confiance s’est muée en une sorte d’adoration, si bien que l’élite authentique ne peut subsister plus longtemps.

La tâche de notre temps consiste à savoir reconnaître ces deux élites rivales. Attendu que l’une propose des preuves pour s’élever à la confiance – constituante d’une ère où l’on impose sa volonté par l’argument et où normalement l’on tire puissance de l’honnêteté – tandis que l’autre se hisse sur les cadavres de ceux qui lui résistent, tirant une autorité incontestable de leur dévotion, survivant par sa menace permanente pour la société.

La liberté ne s’obtient pas par la seule résistance à l’oppression. Elle consiste également en la reconnaissance d’une élite de confiance : sans elle, l’ensemble de la population se trouve sans garde-fous. Les fautes grandissent de l’incapacité à reconnaître la sournoiserie d’un oppresseur, tout comme celles de se découvrir la volonté et l’aptitude à lutter.

Une adaptation de cet article a été originalement publiée dans le livre Libres !!, rédigé sous la direction de Stéphane Geyres et de Nicolas Prin.