Le Ranch Bundy ou les risques de guerre civile en Amérique

Caricature de Cliven Bundy (Crédits Donkey Hotey, licence Creative Commons)

L’affaire du ranch Bundy, qui a fait beaucoup de bruit aux États-Unis, revêt une signification historique importante.

Par Philippe Fabry.

Caricature de Cliven Bundy (Crédits Donkey Hotey, licence Creative Commons)
Caricature de Cliven Bundy

Ces dernières semaines, l’affaire du ranch Bundy a fait beaucoup de bruit aux États-Unis, et l’affaire commence à peine à être relayée dans les grands médias français. Elle revêt pourtant une signification historique importante.

Cliven Bundy est un éleveur du Nevada, héritier d’une exploitation installée par ses ancêtres dans le dernier tiers du XIXe siècle. En 1993 une agence fédérale chargée de l’administration des terres appartenant à l’État fédéral, le Bureau of Land Management crée une taxe sur les pâturages des bêtes. Cliven Bundy, jugeant inique de devoir désormais payer pour ce que lui et ses ancêtres faisaient librement et sans intervention de l’État depuis plus d’un siècle, refuse de s’acquitter de cette nouvelle taxe. Au mois d’avril dernier, après plus de vingt ans de débats juridiques au cours desquels les arriérés se sont accumulés, le BLM a décidé de se payer en nature en saisissant une partie du troupeau de Bundy. Face à cette menace Bundy, dont le combat fait écho à l’indignation des Tea Party face à la fiscalité et l’intervention de l’État dans l’économie depuis la crise de 2008 et l’élection de Barack Obama, a trouvé de larges soutiens, moraux, mais aussi physiques : par le jeu des réseaux sociaux se sont trouvés rassemblés, le jour de la saisie, des milices armées autour de l’éleveur qui ont fait face aux toutes aussi armées forces fédérales. Ainsi, à la mi-avril, pouvait-on voir près de Bunkerville, Nevada, agents fédéraux américains et miliciens américains, tous armés de fusils d’assaut, se faire face dans ce qui aurait pu dégénérer en un épisode de guerre civile si l’État fédéral n’avait pas reculé. Pour mieux sauter ? La façon dont l’affaire semble en train d’évoluer sur le terrain médiatique, où sont mises en évidence des déclarations racistes de Cliven Bundy, montre à l’évidence un changement de stratégie par lequel on espère isoler le rancher de ses soutiens et revenir plus tard quand il ne sera plus accompagné. Il est très possible que l’affaire se termine ainsi, de manière anecdotique. Cela ne doit pas nous faire croire qu’il ne s’agit que d’une anecdote.

Pour l’éleveur, lui et sa famille étaient là avant l’État fédéral, et l’instauration d’une taxe est une agression caractérisée. Pour Bundy, et tous ceux qui ont pris les armes pour venir le défendre contre l’État fédéral, ce dernier n’a aucune légitimité à exiger de l’argent dont l’emploi sera ensuite décidé à Washington, et distribué à d’autres.

Inversement, d’autres Américains considèrent que ces hommes armés qui campent sur des terres fédérales sont des terroristes qui menacent la paix civile. Du côté Bundy, il se dit que l’État fédéral cherche à étouffer les petits ranchers pour s’emparer des terres au profit d’intérêts privés, en particulier pétroliers : on oppose les « petits », indépendants et isolés, aux « gros », proches du pouvoir et bénéficiant de sa bienveillance. Du côté de ses détracteurs, on dénonce des conceptions réactionnaires, racistes, antisociales et dangereuses.

On assiste en réalité à la radicalisation d’une fracture toujours plus profonde dans la société américaine, et qui pourrait bien finir par dégénérer en authentique guerre civile.

Dans mon livre Rome, du libéralisme au socialisme, Leçon antique pour notre temps, j’essaie de montrer :

  • qu’à l’histoire de la grande puissance de l’Antiquité, son ascension fulgurante puis son effondrement spectaculaire, a fait écho au XXe siècle l’ascension de l’Amérique au premier rang des nations et l’implosion et le déclassement de l’URSS, et que ces parallèles s’expliquent par un ordre politique très libéral au début de la République romaine, une mutation social-démocrate puis socialiste dictatoriale avec l’arrivée de l’Empire, et enfin une évolution totalitaire au Bas-Empire ;
  • que l’histoire américaine, jusqu’à aujourd’hui, suit de manière remarquable la trajectoire romaine.

Ainsi, au IIe siècle avant J.-C., après que Rome a battu Carthage et est devenue la puissance dominante de Méditerranée, l’ordre libéral traditionnel romain a commencé à s’effriter : les grandes guerres extérieures avaient considérablement enrichi les Romains les mieux placés dans l’État, à savoir les sénateurs, qui tiraient de ces guerres des flots d’esclaves et de vastes terres qu’eux seuls avaient les moyens d’acquérir massivement, voire de s’attribuer gratuitement : comme ils contrôlaient le pouvoir politique, ils contrôlaient la distribution des terres annexées et se servaient généreusement. Grâce à l’abondance de la main-d’œuvre servile, l’exploitation de ces terres était très peu coûteuse et cette concurrence déloyale ruina un grand nombre de petits propriétaires romains, lesquels constituaient dans la République l’équivalent de nos classes moyennes. Cette connivence entre la direction politique de Rome et les intérêts économiques privés des sénateurs provoqua le déclassement de toute une frange de la population romaine qui dès lors se mit à exiger de l’État des moyens de subsistance, la redistribution des richesses, revendication portée par les célèbres Gracques, puis par les plus fameux encore meneurs du parti des populares, la « gauche » : Marius, César, Octave. En face se structura le parti des optimates, les conservateurs, la « droite », composé à la fois, de manière paradoxale, des sénateurs enrichis par la connivence avec l’État, et les libéraux ennemis de l’intervention de l’État et arc-boutés sur le mos majorum, la tradition républicaine, de la même façon qu’aujourd’hui on trouve dans la plupart des droites occidentales les libéraux partisans de moins d’État et des conservateurs partisans de la protection de la richesse installée par l’État, et que plus spécifiquement la droite américaine, le camp républicain, se divise entre membres des Tea Party, mouvement populaire hostile à l’État et aux taxes et se référant à la Constitution, et les partisans du Big government, un État interventionniste et favorable au complexe militaro-industriel.

L’on sait que la radicalisation de ce clivage déboucha, à Rome, sur la terrible guerre civile qui accoucha de l’Empire, un régime socialiste-autoritaire, établi par les chefs victorieux des populares, assez proche du fascisme en ce qu’il était à la fois très redistributeur de richesses et très protecteur des intérêts de la classe riche.

L’affaire Bundy nous enseigne que l’Amérique n’est certainement pas à l’abri d’une telle évolution à long terme. Aux États-Unis, l’assistanat progresse à grande vitesse : le Bureau of Labor statistics a révélé qu’en 2013, dans un foyer américain sur cinq personne ne travaille et l’on ne vit que d’aides publiques. Conséquence de la crise de 2008, qui fut provoquée par une intervention très importante de l’État au profit des banques depuis plusieurs décennies ; où l’on retrouve les dégâts de la connivence entre classe politique et intérêts économiques particuliers. De l’autre côté, des Américains déterminés sont prêts à prendre les armes pour ne pas payer les taxes qui financent ces aides. Il est très probable que d’autres affaires Bundy surgiront, et l’État fédéral ne reculera pas indéfiniment.

— Philippe Fabry, Rome, du libéralisme au socialisme, Leçon antique pour notre temps, Jean-Cyrille Godefroy Éditions, avril 2014, 159 pages.

À Lire aussi :