Redressement productif ou laissez-faire : qu’est-ce que la liberté du commerce ?

Arnaud Montebourg se félicite de mettre fin au « laisser-faire libéral ». Quelques rappels historiques s’imposent.

Par Jean-Yves Naudet

Un article de l’Aleps

« C’est la fin du laisser-faire »

arnaud-montebourgCette expression (y compris la faute d’orthographe) résume tout l’illettrisme économique de la classe politique. Bien sûr il revenait au plus illettré de la classe de la donner en pâture au public français : c’est l’inénarrable ministre de l’économie, Arnaud Montebourg, qui confirme ainsi qu’il n’a rien compris à ce qu’est « le laissez-faire, laissez-passer ». Au passage, on aura aussi noté qu’il ne connaît rien aux politiques menées par la Commission européenne, qu’il a taxées de « libérales ». Je propose de remettre les choses à l’endroit.

Legendre et Colbert

C’est à propos du décret dit « Montebourg » élargissant la liste des secteurs économiques dans lesquels l’État peut s’opposer à la prise de contrôle des entreprises que cette phrase a été prononcée. « La fin du laisser-faire » : c’est aussi le titre de l’interview d’Arnaud Montebourg dans le journal Le Monde.

Je ne reviendrai pas sur le contenu du décret lui-même, traité dans notre Lettre la semaine dernière, mais sur l’expression du ministre qui, à coup sûr, ne peut prétendre passer pour « un ministre du redressement intellectuel » disions-nous dans cette même Lettre.
Écrire de cette manière « laisser-faire » est un choix ou une erreur de grande signification. Le laisser-faire fait penser au laisser-aller, au laxisme dans l’attitude, au négligé et au débraillé ; le laisser-faire, c’est l’esprit post-soixante-huitard, y compris dans la dégradation des mœurs.

Ce que les libéraux défendent est radicalement différent, c’est le « laissez-faire ». Mais M. Montebourg doit en ignorer le sens : quand le verbe est à l’impératif, cela change tout. Il faut remonter au XVII° siècle et à Colbert. Celui-ci recevait une délégation de chefs d’entreprises, menée par Legendre. Colbert, en interventionniste fondateur du colbertisme, leur demande « que puis-je faire pour vous aider ?». Dans son esprit, cela signifie : subventions, privilèges, monopoles, réglementations, fermeture des professions… La réaction de Legendre a laissé Colbert perplexe : « Laissez-nous faire ». Nous n’avons pas besoin de votre aide et de vos fonctionnaires, pas besoin que l’État se mêle de ce que nous savons faire nous-mêmes. Mais au moins ne nous mettez pas de bâtons dans les roues, rendez-nous notre liberté, le reste, nous nous en chargeons.

Rien à voir avec le laxisme implicite du « laisser-faire » à la Montebourg, mais l’usage responsable de la liberté par des entrepreneurs capables d’anticiper les besoins des clients et de rendre les services que ceux-ci attendent.

De Gournay à la reconnaissance constitutionnelle

Moins d’un siècle plus tard, Vincent de Gournay, suivi par François Quesnay et les physiocrates, de Mirabeau père à l’abbé Baudeau en passant par Dupont de Nemours, précisait la formule : « Laissez-faire, laissez-passer ». Laissez-nous faire, c’est la liberté d’entreprendre dans toutes ses dimensions, la liberté contractuelle et la concurrence, et laissez-passer, c’est la liberté du commerce, celle des échanges, alors si limitée en France, même entre les provinces, jusqu’à ce que Turgot arrive à convaincre Louis XVI de la nécessité de la liberté de circulation des marchandises, à commencer par « les grains ».

Notre droit l’a consacré sous le nom de « liberté du commerce et de l’industrie ». Ce principe a même valeur constitutionnelle depuis la décision du 16 janvier 1982 du Conseil constitutionnel : ce qui s’est passé depuis montre quel respect nos politiques ont pour la Constitution ! Ce n’est que la conséquence cohérente des articles de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen sur la liberté et sur le droit de propriété. Nier le « laissez-faire, laissez-passer », c’est nier les droits naturels de l’homme. Nos ministres ont-ils conscience qu’ils nient ainsi la déclaration de1789, qu’ils sont si fiers de défendre dans leurs discours !

Pour Montebourg, l’Europe est libérale

Le reste de l’interview du ministre en dit long sur sa méconnaissance de la réalité économique. Ce qu’il souhaite « c’est un État éclairé qui oriente et construit les choix industriels et économiques de la Nation ». C’est beau comme la planification de la regrettée Union Soviétique. C’est la liberté de Monsieur Montebourg de souhaiter ce modèle économique et nous voilà bien loin de la sociale démocratie revendiquée par François Hollande. La suite est intéressante : « Ce que nous faisons en France démontre justement qu’il existe des alternatives au laisser-faire qui domine en Europe. Les orientations définies par l’Union, poussées par des gouvernements majoritairement conservateurs et la Commission, sont libérales ».(…) « Si on écoutait les libéraux, on pourrait tout aussi bien décider de mettre en vente notre industrie de défense, fermer le ministère de l’économie et de l’industrie, en somme remplacer la démocratie par les marchés ».

Le ministre ne voit pas la contradiction entre les deux phrases : le libéralisme triomphe dans la politique européenne ; et le libéralisme, c’est la liberté des marchés et la fermeture des ministères économiques. Car la réalité européenne est tout sauf libérale, la Nouvelle lettre l’a montré sous la plume de Jacques Garello pendant la campagne des élections européennes. L’Europe de la réglementation, des politiques communes, à commencer par la politique agricole, des directives tatillonnes, c’est tout sauf l’Europe libérale. C’est la réglementation publique qui impose son arbitraire aux marchés. Où Monsieur Montebourg a-t-il vu qu’on avait fermé le ministère de l’économie ou celui de l’industrie ? Il accuse l’Europe de libéralisme, en agitant l’épouvantail du libéralisme ; or la définition qu’il en donne montre que l’Europe n’est pas libérale !

L’ordre politique n’est pas l’ordre marchand

Au-delà de l’ignorance des hommes politiques, ce morceau de bravoure du ministre permet de rappeler quelques fondamentaux. Le but du libéralisme n’est pas de remplacer la démocratie par les marchés, cela n’a aucun sens, sauf à confondre les domaines. Dans l’ordre politique, on peut être pour la démocratie, si elle repose sur l’État de droit, donc sur le respect des droits fondamentaux, qui s’impose à tous, même à l’État ou aux majorités. Le vote majoritaire peut être légitime pour remplacer pacifiquement les dirigeants ; il ne l’est plus pour remettre en cause des droits fondamentaux, à commencer par le droit de propriété ou celui d’entreprendre. La démocratie ne signifie pas qu’une majorité spolie une minorité, ni qu’une majorité vienne perturber la liberté personnelle dans l’économie. La démocratie n’est pas légitime en dehors de son domaine.

Dans l’ordre marchand, si on veut parler de démocratie, il faut se référer au « plébiscite quotidien du marché », donc au vote des clients. Et aucune décision émanant d’une majorité électorale ne peut remettre en cause les libres choix des individus lorsqu’ils dépensent leurs revenus, rémunérations des services qu’ils ont rendus à la communauté. On ne peut remplacer la liberté responsable et personnelle par l’arbitraire majoritaire et collectif.

Voilà quelques principes élémentaires de la vie économique, que l’on ne saurait trop rappeler quand on veut participer au redressement intellectuel des Français, et surtout de nos éminents ministres de l’envergure d’Arnaud Montebourg

Sur le web.