Inde : Narendra Modi et la dignité de classe moyenne

Narendra Modi (Crédits Al Jazeera English, licence Creative Commons)

Avec les élections de mai 2014, les Indiens ont gagné leur dignité.

Par Gurcharan Das (*)
Un article du Cato Institute.

Si les Indiens avaient gagné leur liberté politique en août 1947 et leur liberté économique en juillet 1991, ils ont conquis leur dignité en mai 2014. C’est en effet la signification de la victoire écrasante de Narendra Modi. Les espoirs et les rêves d’une nouvelle classe moyenne pleine d’aspirations ont été affirmés pour la première fois dans l’histoire de l’Inde. Modi a permis à des millions d’Indiens de croire que leur avenir est ouvert, et non prédéterminé, et qu’il peut être modifié par leurs actions. Dans un très bon livre, Bourgeois Dignity (« La dignité bourgeoise »), Deirdre McCloskey explique que la même chose s’est produite au cours de la grande transformation de l’Occident au 19ème et début du 20ème siècle, lorsque la révolution industrielle a créé une classe moyenne qui a marqué profondément l’évolution des sociétés occidentales. L’électeur type qui a choisi Modi n’était pas un nationaliste hindou. C’était une personne jeune, « moyenne », qui a récemment migré d’un village vers une petite ville. Elle a obtenu son premier emploi et son premier téléphone portable, et aspire à une vie meilleure que celle de son père. Modi, fils autodidacte d’un garçon servant le thé dans les gares (un « chai-walla »), l’a inspiré avec son message de développement et de gouvernance transparente ; il lui a fait oublier sa caste, sa religion et son village. Le jeune homme a été convaincu que son combat n’est pas celui contre d’autres Indiens, mais contre un État qui ne lui donnerait pas un certificat de naissance sans devoir payer un pot de vin. Le fils du chai-walla a apaisé les autres incertitudes de classe moyenne indienne de ce jeune homme allant voter. Notre jeune a découvert qu’il n’avait pas à parler anglais pour aller de l’avant. « Si le chai-walla peut aspirer à diriger notre nation sans l’anglais, il n’y a rien de mal si je suis mal à l’aise en anglais », s’est-il dit. « Je peux moi aussi être moderne dans ma langue maternelle ».

Quand il a vu Modi effectuer le « Aarti », un rituel hindou, sur un écran captivant à la télévision, au Ghat de Dashashwamedh sur le Gange à Varanasi, il s’est senti profondément ému. Soudain, il n’avait plus honte d’être hindou. L’intelligentsia « laïque » anglophone avait accumulé un mépris pour ses pratiques « superstitieuses » et lui avait fait se sentir inférieur et inadapté. Au cours de sa longue campagne de théâtre politique, Modi a décolonisé son esprit et lui a rendu sa dignité.

Selon une analyse de ses discours par Walter Andersen, un ancien fonctionnaire du Département d’État des États-Unis, Modi a prononcé le mot « développement » 500 fois pour chaque fois qu’il a mentionné le mot « Hindutva », le mouvement du nationalisme hindou. Pour un jeune qui appartient à la génération post-réforme et qui s’est élevé de sa propre initiative par son travail acharné, « développement » est un mot code pour désigner les opportunités sur le marché concurrentiel – ce qu’Adam Smith appelait le « système naturel de liberté ». Ce système s’épanouit dans le Gujarat, et il n’est pas surprenant que cet État occupe la première place parmi tous les États indiens dans le classement de l’indice de la liberté. Dans un système naturel de liberté, l’État contribue à créer un environnement qui permet aux individus libres de poursuivre leurs intérêts paisiblement sur un marché ouvert et transparent. Après cela, une « main invisible » permet d’élever progressivement les gens vers une vie de classe moyenne digne, et d’augmenter le niveau de vie de tous.

Sous cette dignité on trouve la liberté que les réformes apportent lorsque les prises de décisions économiques se déplacent des bureaux des politiciens et des bureaucrates vers les acteurs du marché. Lorsque Modi a dit que nous devrions faire du développement un jan andolan, un mouvement de masse, il a légitimé le capitalisme fondé sur des règles (par opposition à un capitalisme de copinage). À cet égard, il est comme Margaret Thatcher et Deng Xiaoping, qui ont donné à leurs peuples la foi dans le marché. C’était le travail qu’un réformateur comme Manmohan Singh était censé effectuer. Mais il n’a même pas réussi à vendre les réformes économiques à Sonia Gandhi et au Parti du Congrès. Modi doit apprendre de l’échec de Singh et convertir le RSS, un groupe nationaliste hindou, à son programme de développement, en marginalisant son ordre du jour « Hindutva ».

McCloskey explique que la même chose s’est produite dans l’occident du 19ème siècle, quand la vision des aspirations de la classe moyenne pour une vie meilleure a triomphé sur toutes les autres visions, alors que les gens s’accommodaient des institutions du marché.

Contrairement à l’humeur pessimiste en Occident, l’Inde est dans une période d’optimisme. Ayant acquis une dignité âprement disputée, l’électeur indien est empli de confiance en lui après l’élection de Modi. Mais il est aussi impatient et sans merci. Si Modi ne livre pas ses promesses de développement et de gouvernance transparente, cet électeur n’hésitera pas à le sanctionner lors de la prochaine élection. La balle est dans le camp de Narendra Modi.


(*) Gurcharan Das est ancien PDG de Procter en Inde et directeur général de Procter & Gamble dans le monde entier. Auteur de India Unbound et de The Difficulty of Being Good. Chroniqueur au Times of India, Dainik Bhaskar, Eenadu, il écrit souvent pour le Wall Street Journal, le Financial TimesForeign Affairs et Newsweek.