Van Gogh/Artaud – Le suicidé de la société, au Musée d’Orsay à Paris

Antonin Artaud, cet hypersensible était à même de comprendre cet autre hypersensible qu’était Vincent Van Gogh

Partager sur:
Sauvegarder cet article
Aimer cet article 0

La liberté d’expression n’est pas gratuite!

Mais déductible à 66% des impôts

N’oubliez pas de faire un don !

Faire un don

Van Gogh/Artaud – Le suicidé de la société, au Musée d’Orsay à Paris

Publié le 1 juin 2014
- A +

Par Francis Richard.

vincent-van-gogh

Vendredi matin, à la première heure, je suis allé visiter l’exposition consacrée à Vincent Van Gogh, dont la fluidité du parcours a été guidée par le texte d’Antonin Artaud, Van Gogh – Le suicidé de la société. J’avais été prévenu. Il fallait, même muni d’un billet, arriver tôt. Trois quarts d’heure avant l’heure j’ai donc émergé de la station de métro Solférino, boulevard Saint-Germain. Il était tout de même suffisamment tôt pour que j’aille prendre un café. J’ai donc avisé le Solférino, qui se trouve à l’angle de la rue de Solférino, à deux pas du siège du PS…

— Bonjour Madame. J’aimerais un express.
— Bonjour Monsieur. Désolée, nous ne servons plus d’express, seulement du champagne.
— …
— Que voulez-vous, Monsieur, c’est la crise.

Sur ce, très pince-sans-rire, la patronne m’a préparé un express, en souriant. Je suis bien à Paris, me dis-je, et je me sens de plus en plus Fransuisse, comme on me surnomme ici…

musee-d-orsay

Quand je vois la foule qui se presse pour voir l’exposition Van Gogh/Artaud, je ne peux m’empêcher de penser à cette phrase d’Antonin Artaud qui se trouve à la dernière page de son Van Gogh – Le suicidé de la société et par laquelle il s’adresse à ceux qui visitent à l’époque, en 1946, l’exposition consacrée au peintre à L’Orangerie : « Les mêmes, qui à tant de reprises montrèrent à nu et à la face de tous leurs âmes de bas pourceaux, défilent maintenant devant Van Gogh à qui, de son vivant, eux ou leurs pères et mères ont si bien tordu le cou. »

Alors, au moment de franchir le seuil de l’expo temporaire de cette année, je m’efforce de défiler devant les œuvres du peintre hollandais, en faisant abstraction de ce que je sais de l’homme, pour ne plus voir qu’elles. C’est bien difficile, parce que dans la première salle sont suspendus trois autoportraits dans l’ordre chronologique, et parce qu’il est impossible de ne pas voir la transformation physique du peintre en quelques mois, son visage se creusant de plus en plus et ses yeux devenant de plus en plus inquiétants. C’est bien difficile parce que sont exposées des toiles qu’il a peintes à l’hôpital Saint-Paul à Saint-Rémy-de-Provence, où il avait demandé lui-même à être interné après s’être coupé l’oreille pour se punir d’avoir menacé son hôte, Paul Gauguin, avec un rasoir.

À défaut d’avoir pu faire venir Le champ de blé aux corbeaux, une projection en est faite à mi-parcours, en très grand format. Le texte inouï d’Artaud sur cette œuvre, vraisemblablement la dernière du peintre, est dit par Alain Cuny, qui l’a enregistré en 1995. J’en frémis encore, tellement il est suggestif. C’est avec émotion que j’ai vu, de mes yeux vu, La nuit étoilée, dont je ne me souvenais pas qu’elle se trouve de manière permanente au Musée d’Orsay. Sur Les lauriers-roses, peints à Arles en 1888, l’obsédé textuel que je suis a repéré le titre du livre posé sur la table. C’est La joie de vivre d’Emile Zola…

Antonin Artaud a raison. Il est impossible de décrire les toiles de Vincent Van Gogh aussi bien qu’il l’a fait lui-même dans ses lettres à son frère Théo. Il faut donc se contenter de dire avec Artaud que : « Van Gogh est peintre parce qu’il a recollecté la nature, qu’il l’a comme retranspirée et fait suer, qu’il a fait gicler en faisceaux sur ses toiles, en gerbes comme monumentales de couleurs le séculaire concassement d’éléments, l’épouvantable pression élémentaire d’apostrophes, de stries, de virgules, de barres dont on ne peut plus croire après lui que les aspects naturels ne soient faits. » Ce que dit Artaud est d’autant plus vrai que ces apostrophes, ces stries, ces virgules, ces barres, visibles quand on a le nez sur ses toiles, ne sont plus perceptibles à bonne distance pour les contempler.

De très courts extraits de films dans lesquels Artaud a joué défilent sur un écran, des films muets comme des parlants. Il crève l’écran par sa présence, souvent celle d’un halluciné qui ne peut laisser personne indifférent. Artaud était comédien, acteur, metteur en scène, écrivain et… dessinateur. De son autoportrait du 17 décembre 1946 se dégage une solitude mélancolique qui ne peut qu’émouvoir.

Artaud, cet hypersensible était à même de comprendre cet autre hypersensible qu’était Vincent Van Gogh et son livre, pourtant très bref, en dit plus sur le peintre, et d’une autre manière, que bien des livres écrits précédemment et depuis. Cela dit, même si je n’avais pas lu Artaud, les œuvres de Van Gogh exposées à Paris ce printemps m’auraient confirmé un trait de caractère que je ressens en les voyant et qui n’est peut-être pas assez souligné, obnubilés que nous sommes par sa fin tragique : Vincent Van Gogh avait une grande compassion pour ses semblables.

Au sortir du Musée d’Orsay, mes pas me conduisirent en bord de Seine, où une jeune femme solitaire pianotait sur son smartphone…

bord-de-seine


Sur le web.

Voir les commentaires (4)

Laisser un commentaire

Créer un compte Tous les commentaires (4)
  • Les auteurs sur Contrepoints sont bien conscients de ce que l’action humaine peut dépasser le champ de l’économie… mais il est difficile d’en parler.

  • La barbarie se fout des hypersensibles, qu’ils crèvent dans des bureaux open space ces connards inadaptés à la connerie ambiante des porcs satisfaits de leur cul rose.

  • « Les mêmes, qui à tant de reprises montrèrent à nu et à la face de tous leurs âmes de bas pourceaux, défilent maintenant devant Van Gogh à qui, de son vivant, eux ou leurs pères et mères ont si bien tordu le cou. »

    Quelle belle critique de la bourgeoisie et de son hypocrisie implacable.

  • Van Gogh n’ avait il pas compris ou pressenti la photographie et a porté génialement son art la Peinture au delà de cette nouvelle technologie ?

  • Les commentaires sont fermés.

La liberté d’expression n’est pas gratuite!

Mais déductible à 66% des impôts

N’oubliez pas de faire un don !

Faire un don
métro parisien avec pass navigo
3
Sauvegarder cet article

Navigo, un véritable tour de passe-passe !

En effet, il est ahurissant de voir la polémique qu’engendre l’augmentation du prix du passe Navigo qui devait passer de 75,20 euros mensuel à environ 90 euros en tenant compte partiellement de l’augmentation du coût de l’énergie mais également d’une baisse de la fréquentation en période covid.

 

À quoi donne accès le passe Navigo

Le passe Navigo donne un accès à l’ensemble du réseau transport en commun francilien soit :

13 lignes de train, 14 lignes de métro, 1500 lign... Poursuivre la lecture
10
Sauvegarder cet article

Le vendredi, c’est poisson et la morue en est un excellent qu’on peut par exemple déguster en brandade. Sans rapport aucun, signalons qu’Anne Hidalgo fait actuellement parler d’elle alors que la ville dont elle a la charge serait en très fâcheuse posture budgétaire.

Il est vrai que la situation économique du pays et l’inflation galopante finissent par toucher tout le monde, même la Ville des Lumières. Ajoutons-y une petite guerre à l’Est, un méchant covid qui a nettement pénalisé les activités touristiques et voilà la capitale français... Poursuivre la lecture

6
Sauvegarder cet article

Anne Hidalgo avait promis de ne pas augmenter les impôts à Paris. C’était pour rire.

Elle a décidé de taper les Parisiens au portefeuille par surprise au moment qui fait le plus mal. L’inflation galopante a déjà commencé à rogner leur pouvoir d’achat et leur épargne. Une récession dure pointe le bout de son nez. Joli contexte pour accroître brutalement la pression fiscale de 570 millions supplémentaires. Au groupe Changer Paris, nous avions prévenu les Parisiens qu’Anne Hidalgo entrainait la mairie sur une trajectoire financièrement in... Poursuivre la lecture

Voir plus d'articles