Les politiques ont-ils un effet positif ou négatif sur les cycles économiques ?

L’idée assez largement répandue selon laquelle l’État doit renflouer les banques relève du capitalisme de connivence caractérisé par une ingérence forte du politique dans l’économique comme le souhaitait JM Keynes et non des idées libérales qui soutiennent qu’une banque ne peut devenir « too big to fail ».

Par Thomas A. Harbor, Institut Coppet.

keynesSi l’ingérence du politique dans le monde économique est souvent envisagée à la manière d’un bloc monolithique, on oublie bien souvent de diviser les sphères de l’économie dans lesquelles le champ politique s’est   graduellement immiscé depuis le XXe siècle. La maitrise du cycle, auparavant libre de toute intervention publique, fait aujourd’hui partie de ces sphères de l’économie soumises à la régulation étatique. L’idée d’une maitrise du cycle par l’État semble presque naturelle aujourd’hui tant elle a été assimilée, à travers les manuels scolaires par exemple. Pourtant le cycle est un phénomène né avec l’activité humaine sur terre, un phénomène intrinsèquement lié à la nature des actions des agents économiques. Le cycle est aussi « naturel » que le phénomène de polarisation des richesses en un point et leur diffusion radioconcentrique (donc inégalitaire) à partir de ce point.

Il est dans l’intérêt électoral du politique de stimuler le cycle en période d’expansion au travers des politiques pro-cycliques. Hyman Minsky a d’ailleurs montré que c’était dans l’expansion que se préparaient les crises, et le politique n’y est pas pour rien… loin de là ! Le politique va en général favoriser une croissance à court terme qui contient en elle les germes d’une crise à moyen terme. A travers l’expansion monétaire et la baisse artificielle des taux d’intérêt, les politiques pro-cycliques favorisent la concentration excessive de capitaux en certaines branches de l’économie ce qui conduit à des trends haussiers sur certains de ces branches avec des hausses que l’on qualifie d’inconsidérées. Mais l’intérêt électoral du politique le pousse à impulser ce genre de bulles, spécialement dans des systèmes avec des mandats courts comme en France ou aux Etats-Unis, pays dans lesquels la politique économique se divise en deux grandes périodes : la première moitié est consacrée aux réformes alors que la seconde moitié se penche plutôt sur les chantiers qui permettront une réélection plus aisée.

Cela se vérifie au moment où intervient la crise. L’histoire de la Réserve Fédérale Américaine (FED) prouve que même le pacte Keynésien n’est pas appliqué en temps de boom  comme de crise. Le pacte Keynésien, dont Paul Samuelson résume l’idée générale avec l’expression de « synthèse néo-classique », prévoit baisse des impôts et hausse des taux directeurs lorsque le crédit s’emballe ou que la phase d’expansion s’arrête brutalement. Concernant les taux directeurs, cette synthèse néo-classique suit la mécanique de marché. En phase de boom inconsidéré, le marché aurait de lui-même provoqué une augmentation des taux. Dans le cadre institutionnel mis en place par JM Keynes et ses héritiers, la Banque Centrale doit calquer la politique des taux d’intérêt sur le marché pour que le taux directeur se répercute sur le Taux de Base Bancaire et le Taux Interbancaire de manière à ce que ceux-ci suivent le cycle. Mais qu’a fait la FED entre 2001 et 2008 ? Sept années pendant lesquelles M3 s’est manifestement emballé sans que la FED n’augmente les taux mécaniquement pour mettre fin au boom immobilier qui a par la suite été aggravé par les crédits subprimes. L’action publique artificialise le crédit et les taux directeurs qui ne reflètent alors plus la réalité du marché, ces indicateurs sont aujourd’hui en décalage total avec le cycle puisque qu’ils sont « décrétés » par les autorités monétaires. Il est clair que l’action publique a failli par manque de réaction lors de la crise des subprimes, ce qui a aggravé l’ampleur du cycle tant dans sa phase d’expansion que de crise. Mais la période de boom immobilier et par conséquent de forte croissance convenait très bien à MM. Alan Greenspan (gouverneur de la FED) et G.W Bush qui n’avaient aucun intérêt à annoncer publiquement qu’ils souhaitaient limiter cette période de bulle provoquée par le décalage entre les non-décisions de la FED et le cycle. Cessons d’accuser la finance « néolibérale, dérégulée et déréglementée » d’être responsable de la crise de 2008 alors que les autorités monétaires ont décidé de mettre en place le cadre réglementaire et institutionnel dans lequel s’est déroulée la crise.

De même, en phase de récession, il n’y a pas symbiose entre les intérêts du politique et ceux du cycle. L’économie envisagée dans sa nature dynamique et cyclique nous pousse à penser que les phases de récession représentent un « mal nécessaire » à l’assainissement du tissu économique. Les agents non-solvables doivent faire faillite pour que seuls les agents économiques les plus solides subsistent. Dans une optique libérale, l’État ne doit pas renflouer les banques en cas de crise du système bancaire. L’idée assez largement répandue selon laquelle l’État doit renflouer les banques relève du capitalisme de connivence caractérisé par une ingérence forte du politique dans l’économique comme le souhaitait JM Keynes et non des idées libérales qui soutiennent qu’une banque ne peut devenir « too big to fail ». C’est le système Keynésien qui a mis en place l’aléa moral : les garanties de dettes bancaires par l’État et le renflouement des ces mêmes banques par l’État en cas de faillite. Les libéraux considèrent que de telles garanties augmentent les risques puisqu’il y a garantie étatique, il s’agit là d’une simple interprétation psychologique du comportement des acteurs sur un marché face au risque. Lorsque le politique intervient dans l’économie pour « sauver des emplois », il rend compte d’une vision totalement statique de l’économie, ce qui revient presque à une négation du cycle. L’action publique préfère renflouer des agents peu solvables pour conserver de l’emploi à court terme, ce qui  va encore une fois dans l’intérêt électoral du politique. Ce phénomène est particulièrement présent dans les pays ayant un marché du travail très rigide. La France en est hélas un bon exemple, la réglementation est un moyen pour l’action publique de tenter de contrôler la cyclicité de l’économie. Mais encore une fois, les résultats sont plus que contestables. C’est notamment ce que montre Olivier Blanchard, spécialiste du marché du travail et chef économiste du FMI, lorsqu’il parle de l’effet d’hystérèse du chômage. Les pays ayant un marché du travail rigide prennent du retard lorsque la machine économique mondiale se remet en route, la reprise est donc beaucoup plus tardive dans ces pays en raison de leur volonté farouche de contraindre le cycle lorsqu’il est en phase d’assainissement.

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