Qui choisirait le socialisme ?

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Quel est le pourcentage de la population qui choisirait de vivre dans un régime socialiste si on lui en laissait le choix ? L’analyse de Robert Nozick.

Par Robert Nozick.

enjoy-socialism.jpgArticle publié dans Reason, mai 1978, pp. 22-23 et repris dans Socratic Puzzles, Harvard University Press, 2000. Traduit par Hervé de Quengo.

Quel est le pourcentage de la population qui choisirait de vivre dans un régime socialiste ? Les pays communistes ne nous aident pas à répondre à cette question, car il n’offrent à leurs citoyens aucun choix, que ce soit au travers d’élections ou via l’émigration. Qu’en est-il de l’expérience électorale des sociétés démocratiques, telles que l’Angleterre ou la Suède ? Elle non plus ne nous permet pas d’éliminer l’intérêt personnel (supposé) de notre sujet, à savoir le désir de participer à des relations socialistes interpersonnelles d’égalité et de communauté.

Pour déterminer le pourcentage de ceux qui voudraient particulièrement vivre dans un régime socialiste, nous avons besoin d’une situation où les gens ont le choix entre deux options raisonnablement séduisantes : l’une socialiste et l’autre non socialiste. Même s’il ne s’agit pas du cas optimal permettant de répondre à notre question, l’expérience israélienne des kibboutz s’en rapproche autant que possible.

Non seulement les kibboutz ont offert des possibilités de relations personnelles socialistes dans une communauté socialiste, mais ces communautés ont de plus été largement admirées pour les importantes fonctions qu’elles remplissent : défricher la terre, aider à l’autodéfense juive et « normaliser » le tissu professionnel du peuple juif. À la différence de ce qui se passait pour les communautés utopiques de l’Amérique du dix-neuvième siècle ou pour les communes du vingtième siècle, faire partie d’un kibboutz entraînait le respect et le soutien du reste de la société, grâce à l’aide aux membres en difficulté. En outre, aucun peuple ne pouvait fournir de terreau plus fertile à un engagement socialiste que les juifs ashkénazes. Aucun peuple n’est plus enclin qu’eux à être porté vers une position idéologique « idéaliste », en particulier si elle insiste sur la solidarité de groupe. En fait, il y avait une entrée sélective en Israël au début du siècle ; nombreux étaient ceux qui venaient afin d’aider à construire le socialisme et qui faisaient de leur mieux pour inculquer leurs idéaux à leurs enfants.

Les kibboutz sont désormais une possibilité très confortable. Ils sont en général économiquement très prospères. Un niveau élevé d’activité culturelle est disponible pour chaque membre. Ils bénéficient d’un système d’éducation largement admiré (système que les membres des kibboutz, malgré leurs convictions socialistes, n’ont pas été très disposés à partager avec les enfants plus pauvres des zones environnantes). Ils offrent des possibilités dans l’agriculture, l’industrie, les arts et les services, tout comme dans les tâches administratives et politiques dans le grand mouvement kibboutz. Sans aucun doute, il y a certains métiers qu’il n’est pas facile de pratiquer dans un kibboutz (dans le domaine de la physique expérimentale des particules, par exemple), bien qu’il y ait eu des tentatives pour avoir des professeurs d’université habitant un kibboutz avoisinant.

Robert Nozick
Robert Nozick

En Israël, le kibboutz est une communauté prospère, largement respectée et encouragée (notamment par des dispositions fiscales), qui offre des possibilités hétéroclites de travail et de loisir. Il semble honnête de dire que la raison principale qu’un Israélien peut avoir pour ne pas y vivre est tout simplement qu’il ne veut pas vivre de cette façon.

La population des kibboutz représente 3,5% de la population juive d’Israël et environ 6% de la population juive ashkénaze (dans les kibboutz, la population est à 85% ashkénaze). Nous connaissons donc maintenant approximativement le nombre des gens qui choisiraient, dans des conditions très favorables, de vivre dans un régime socialiste : à peu près six pour cent.

Certes, il faut un peu affiner l’estimation. Certaines personnes hors des kibboutz souhaiteraient certainement y vivre mais en sont empêchées par l’opposition ferme de leurs conjoints, tout comme certains membres demeurent au sein des kibboutz en raison des préférences de leurs conjoints. Certains de ceux qui désireraient partir restent dans les kibboutz parce qu’il n’y a pas de droits à la retraite qu’ils pourraient emporter, tandis que certains de ceux qui vivent dans les moshav [villages fonctionnant en coopératives. NdT] peuvent également chercher un certain mode de vie socialiste (4,5% de la population israélienne, la répartition étant égale entre ashkénazes et séfarades, vit dans des moshav, certains combinant une production communale avec une consommation familiale).

Soyons généreux et supposons que 50% de plus choisiraient le socialisme. Ceci nous conduit de six à neuf pour cent. Dans des conditions aussi idéales que peut en fournir le monde réel, 9% des gens choisiraient de conformer leur vie aux principes socialistes.

Cette minorité devrait certes avoir partout le droit de le faire, en s’associant avec ceux qui partagent les mêmes idées pour vivre selon leurs vœux. (C’est une vertu d’un système de liberté que de permettre aux préférences minoritaires d’être satisfaites, tout comme le marché libre s’occupe aussi des goûts de la minorité – par exemple, par des enregistrements de musique de la Renaissance ou de chansons chasidiques.) De plus, cette minorité peut essayer de persuader le reste d’entre nous des vertus supérieures de leur idéal.

Mais c’est tout. Ils n’ont pas le droit de nous obliger à vivre de cette façon. Nous pouvons comprendre, néanmoins, pourquoi ils sont tentés de le faire. Dans le cas le plus favorable à l’acceptation libre des idéaux socialistes, avec les communautés socialistes les plus séduisantes et les plus respectées, avec la population la plus réceptive, seuls neuf pour cent (estimation généreuse) choisiraient de vivre ainsi. Les perspectives sont par conséquents sombres quant à un quelconque avènement volontaire du socialisme, où que ce soit. Comme nous le montre Israël, il n’y aurait pas assez de volontaires.