Les inégalités posent-elles problème ?

Les inégalités sont considérées comme le principal ennemi alors qu’elles sont à la base du marché libre.

Par Axel Kaiser [*]

inégalitésPour bien des gens, le simple fait de poser cette question est inacceptable. Ils considèrent bien évidemment les inégalités comme un grave problème. Le président Obama déclarerait sans doute que « l’inégalité est notre premier ennemi ». Une déclaration de ce genre, très certainement dans l’air du temps, ne serait pas incongrue. Comme John Stuart Mill nous avait prévenus, l’opinion des intellectuels définit largement le développement institutionnel d’un pays et peut présenter des conséquences désastreuses.

Par conséquent, il est pertinent d’examiner de manière critique les prémices égalitaristes de manière à établir ce qu’elles réfutent et ce qu’elles proposent. Avant tout, cet exercice nécessite d’analyser l’origine des inégalités. Elle est, comme Courcelle-Seneuil l’avait noté il y a déjà 150 ans, le simple fait de la nature humaine dans son expression la plus pure.

Nous sommes tous différents. Nous sommes inégaux. Nos talents, nos capacités, notre intelligence, notre ardeur au travail ainsi que d’autres facteurs qui définissent nos revenus varient d’une personne à l’autre. Dans une société libre, ces inégalités permettent à chacun de faire le meilleur usage de son talent, sa chance et ses compétences au service des autres. C’est le principe de la division du travail, magistralement expliqué par Adam Smith dans La richesse des nations.

Dans un « système de liberté naturelle », comme Smith l’appelle, on trouve des banquiers et des ingénieurs. On trouve aussi des avocats, des forgerons, des sportifs, des fermiers et des ouvriers. Peut-être que nombre d’entre eux changeront de profession et que certains commenceront pauvres et finiront riches, et vice-versa.

Dans un tel système, nos revenus vont dépendre de la manière dont les autres membres de la société valorisent chacune de nos contributions. C’est un système qui comble les besoins et les désirs des autres, au sein duquel les mérites ne jouent pas, et ne peuvent pas jouer, un rôle important.

Lorsque vous allez acheter de la viande de porc, vous ne vous souciez guère de savoir si le boucher a chassé le cochon lui-même avec un couteau dans les bois ou s’il a été produit en masse avec un effort minimal. Vous ne vous souciez pas non plus de savoir si le producteur est quelqu’un de bien ou non. Vous ne payez pas en fonction du mérite. Vous achetez le produit, c’est tout. S’il est bon et coûte un prix raisonnable, vous l’achetez. Si ce n’est pas le cas, vous allez chercher une autre option. Dans cette perspective, comme Ludwig von Mises l’a expliqué, le consommateur est impitoyable et le producteur obligé de le satisfaire pour pouvoir survivre.

La liberté de faire des choix en fonction de ses propres valeurs est l’essence de la démocratie de marché. Cela explique pourquoi Alexis Sanchez, célèbre footballeur chilien, gagne bien plus à taper dans la balle qu’une infirmière à sauver des vies, même si le premier est moins méritant que le second. L’aspect fascinant de ce système, même si cela semble aller à l’encontre des idées largement répandues sur la justice, est qu’il est celui qui permet le plus important progrès économique et social pour tous les membres de la communauté.

Imaginez qu’un ingénieur japonais découvre demain le moyen de produire pour un coût quasiment nul une énergie propre. Non seulement cet ingénieur deviendrait millionnaire mais le revenu de l’essentiel de la population mondiale connaîtrait également une croissance exponentielle. C’est l’histoire du capitalisme, qui ne produit certainement pas d’égalité mais de la richesse. Lorsque Friedrich Hayek a observé que les inégalités constituaient une composante fondamentale de l’économie libre, au grand dam des socialistes, il ne faisait que constater le résultat des principes de la division du travail qui forment les fondations du bien-être dans notre civilisation.

Dans ce contexte, déclarer les inégalités comme un ennemi serait équivalent à déclarer la liberté ou la diversité humaine comme des ennemis. Si ce n’était pas le cas, et si la liberté n’était pas considérée comme un ennemi, il ne serait pas nécessaire de remplacer la coopération volontaire entre individus par l’intervention publique. C’est ce que les égalitaristes proposent, sachant que seul l’État peut parvenir par la coercition à des résultats politiques recherchés comme l’égalité. La meilleure illustration que la quête de l’égalité est, malgré les efforts considérables de John Rawls, nécessairement incompatible avec la liberté se trouve dans les régimes socialistes totalitaires. Leur maxime était que l’inégalité, et donc le marché libre, était le premier ennemi.

Le résultat est bien connu. Naturellement, ce n’est pas ce à quoi la plupart des égalitaristes s’attendaient. Cependant, le chemin qu’ils entendent suivre, souvent avec les meilleures intentions du monde, mène immanquablement à la restriction des libertés individuelles et affecte le bien-être de la société dans son ensemble. À l’opposé, la voie libérale classique offre liberté mais aussi assistance seulement à ceux qui ne sont pas capables de réussir au sein de l’économie de marché. Autrement dit, pour les vrais libéraux, les inégalités ne sont pas un problème. Le problème, c’est la pauvreté. L’important est que chacun s’en sorte mieux, pas que tout le monde soit égal. Si un libéral classique avait à choisir entre multiplier par deux le revenu actuel de tous les Chiliens ou de tous les Américains, du plus riche au plus pauvre, et donc de maintenir les inégalités relatives en l’état, ou de diviser par deux le revenu des 15% les plus riches pour rendre le pays plus égalitaire, il choisirait la première option. En revanche, un égalitariste comme Obama, convaincu que les inégalités sont plus graves que la pauvreté, préférera la seconde option, causant du tort à une frange de la population sans améliorer les conditions de vie de qui que ce soit.


Sur le webTraduction Victoria Melville pour Contrepoints.

[*] Axel Kaiser est le directeur exécutif du think tank chilien Fundación para el Progreso. Il poursuit actuellement ses études de doctorat à l’université de Heidelberg (Allemagne). Il est également chroniqueur au Journal Finaciero et El Mercurio.