Ce que Bundy Ranch nous apprend

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Bundy Ranch : ce nom ne doit à peu près rien vous dire si vous vous tenez au courant des informations exclusivement par les canaux habituels de la presse nationale. Pourtant, c’est une affaire riche d’enseignement qui vient de se dérouler aux États-Unis où, du reste, les médias traditionnels ont joué le service minimum.

bundy ranchEn substance, l’affaire débute il y a plus de vingt ans, dans le Nevada. À cette époque, l’administration fédérale demande à un rancher, un certain Bundy, de payer une taxe pour son exploitation d’une partie des champs en pâturages pour ses bêtes. Le problème est que le ranch est installé depuis 1870, et que sa famille y fait brouter ses bœufs sans jamais avoir payé une telle taxe, apparue en 1993, bien après l’arrivée du ranch, et la création du Bureau Of Land Management, office fédéral en charge des terres qui appartiennent à l’État fédéral américain et non plus à l’État local (Nevada, en l’occurrence) ou à une personne privée.

Les vingt années qui suivent seront ensuite parsemée de batailles légales pour déterminer si, en définitive, le rancher doit payer ou non une taxe, et si cette taxe doit aller à l’État fédéral ou à l’État du Nevada. La question sera d’ailleurs tranchée, en défaveur du rancher. Tout ceci pourrait donc se résumer à des arguties juridiques obscures, si ce n’était l’action musclée, la semaine dernière, du Bureau fédéral qui, décidé à recouvrer les sommes dues depuis 20 ans, s’est mis en tête de, littéralement, se payer sur la bête en effectuant une ponction sur le cheptel du rancher.

bureaucratie : rien ne pourra plus l'arrêter !

Ponction qui s’est mal passée puisque ce dernier s’y est opposé et a menacé d’utiliser la force à sa disposition, force d’autant plus crédible que le Nevada autorise les milices armées. L’affaire s’est rapidement envenimée : les réseaux sociaux aidant, la bataille du rancher contre l’État fédéral a rapidement mobilisé des centaines d’Américains voisins de Bundy qui se sont empressés de s’agglutiner à différents endroits pour exprimer leur mécontentement et montrer qu’à l’instar du Bureau, lourdement armé, les citoyens américains pouvaient eux aussi se regrouper armés jusqu’aux dents et protester très visiblement.

La confrontation aurait pu tourner à la fusillade rangée ; cependant, la médiatisation locale, l’utilisation des réseaux sociaux, et le spectre du siège de Waco, le tout à l’approche d’élections auront largement contribué à refroidir une situation très tendue qui se conclut de façon relativement calme : le Bureau repart bredouille.

L’affaire est fort intéressante à plus d’un titre.

On peut, comme le fait justement remarquer Breitbart, noter que, sur le strict plan juridique, la position tenue par les Bundy n’est pas solide. On peut aussi, et c’est l’intérêt de ce qui vient de se passer, largement comprendre qu’un peuple puisse résister à une taxe qu’il juge inique ou indue. Car après tout, comment qualifier une démocratie qui utiliserait son armée contre son propre peuple pour lui extorquer de l’argent ? N’est-il pas écrit, dans la constitution américaine tout comme, d’ailleurs, la constitution française, que l’État, s’il peut prélever des taxes, doit s’assurer du consentement à l’impôt de ses citoyens ?

Ce consentement est tout sauf une simple formule rhétorique puisqu’il fonde véritablement le principe même de la démocratie (le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple). Dès lors qu’un nombre d’individus ne consent plus à un impôt, s’en explique et est prêt à se battre pour le refuser, sans qu’on puisse qualifier le reste de ses activités comme ouvertement criminelles et néfastes au reste de la société, il devient délicat de continuer à parler de consentement, tout comme il est plus compliqué de faire croire à l’équité de la ponction opérée.

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Cette affaire montre aussi la perception fondamentalement différente des Américains vis-à-vis de leur État : ce dernier doit rester à leur service ; beaucoup refusent de considérer la relation hiérarchique telle qu’elle est vécue en France avec l’État et les politiciens en haut de la pyramide, et le peuple en bas. Là où beaucoup de citoyens américains se contentent de tolérer le gouvernement comme un moindre mal, le citoyen français est bien plus souvent qu’à son tour considéré comme la piétaille à la merci des administrations. Pour rappel, les ministres, le Président et de façon générale, l’ensemble de l’appareil d’État ne sont en toute logique que les valets du peuple qui les nourrit. Seuls le faste et le luxe insolent dans lesquels ils vivent permettent de camoufler cette réalité qu’ils font, objectivement, tout pour nous faire oublier. De ce point de vue, certains citoyens américains ont conservé la tête sur les épaules et savent qui, au final, paye les factures.

Un autre élément intéressant de cette affaire est, là encore, l’importance des relais internet qui ont permis, bien plus efficacement que les médias traditionnels, de faire connaître les tenants et les aboutissants de l’affaire. Il faut, comme avec toute source d’information, trier le bon grain de l’ivraie et garder une saine distance pour apprécier les différentes positions (du gouvernement fédéral, du gouvernement local et des ranchers impliqués), mais force est de constater que le travail d’information a été, de la part des médias traditionnels américains, assez frustre, et pour les médias français, parfaitement nul.

Bien sûr, les informations locales américaines intéressent en général assez peu les médias français. On peut aussi comprendre qu’il aurait été impossible de parler d’un tel mouvement de protestation de citoyens en France sans immédiatement faire passer les participants pour des enragés anarchistes ou des fascistes rabiques, à la solde d’une extrême-droite xénophobe, poujadiste et pas du tout bisou. Et surtout, montrer qu’un groupe décidé de citoyens peut faire plier un État sur un sujet aussi sensible que l’impôt aurait été le pas de trop pour la presse française, qui, pour rappel, ne survit que grâce à la ponction fiscale. La façon dont a été traitée la récente révolte des bonnets rouges en dit assez long à ce sujet.

Comme le note Ron Paul avec une certaine sagacité, cette affaire n’est probablement pas terminée. Le gouvernement fédéral a dû laisser tomber pour refroidir les ardeurs des uns et des autres et éviter un dérapage qui aurait probablement conduit à un bain de sang. Mais comme tout gouvernement, il ne peut pas laisser tomber le pouvoir aussi facilement. L’impôt est pour lui un symbole extrêmement puissant qu’il ne peut permettre de laisser piétiner sur de basses considérations philosophiques et laisser s’ancrer dans l’esprit des gens l’idée séditieuse que ce serait bel et bien le peuple qui serait aux commandes.

bonnets rouges - stop au sadisme fiscalIl y a donc de fortes chances que le Bureau recommence, un jour ou l’autre, son harcèlement fiscal. Et il y a aussi de bonnes chances que les médias traditionnels, inféodés au pouvoir, représentent les prochains retournements comme un retour à l’ordre et à la morale (fiscale) supérieure, que des bouseux avaient eu l’impudence de piétiner.

De la même façon que les Bonnets Rouges ont été décriés par une presse très mal à l’aise avec un mouvement qui ne s’inscrivait pas dans les schémas traditionnels, de la même façon que les participants aux Manifs Pour Tous ont subi un traitement de choix par les forces de l’ordre et le pouvoir en place qui ne pouvait laisser la sédition s’installer, on peut imaginer que le Ranch Bundy déclenchera une belle tornade de caricatures et d’approximations dans la presse française si jamais elle venait à s’en occuper.

Ce n’est pas une coïncidence : un peuple libre qui s’affranchit des impôts, pour ces médias et ces politiciens, ce serait une catastrophe.

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