Jésus, marionnette pour militants ventriloques

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Le pape François est-il marxiste ? Jésus était-il socialiste ? Ce sont des questions sottes, mais l’Église a les questions qu’elle mérite.

Par Nils Sinkiewicz.

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Ce n’est pas si lointain et on n’a sans doute pas fini d’en parler : la publication de l’exhortation apostolique Evangelii Gaudium en novembre dernier a suscité son lot de critiques mettant en doute la compétence du pape François en matière économique et sa compréhension de la théorie du ruissellement. Allant plus loin que Sarah Palin, qui trouvait certains propos du Saint-Père trop progressistes (liberal) à son goût, Rush Limbaugh n’a pas hésité à taxer de marxiste le successeur de Benoit XVI, au risque d’une surenchère polémique qui en dit plus long sur les connaissances de l’éditorialiste que sur les sympathies présumées du Saint-Siège pour le matérialisme historique, la lutte des classes, la théorie de la plus-value et la critique de l’État bourgeois.

Si agaçantes qu’elles soient, de telles accusations n’ont rien d’étonnant. « La parole du Pape, ce n’est pas rien », s’indigne-t-on. Mais comment le pape échapperait-il aux exégèses sauvages quand le Christ Lui-même en fait régulièrement les frais ? On ne compte plus en effet les tentatives d’impliquer Jésus dans les débats les plus polémiques, notamment sur les vices et vertus supposés des systèmes socialiste et capitaliste.

Ainsi, les promoteurs du capitalisme n’hésitent pas à faire de Jésus un fiscal conservative doublé d’un apôtre de la charité volontaire et de l’esprit d’entreprise, croyant trouver dans la parabole des talents (Mt 25:14-30) une apologie de l’investissement. On apprend par exemple que Pierre (pêcheur), et Jésus (charpentier) étaient capitalistes parce qu’ils vendaient le fruit de leur travail. Peut-être un jour verra-t-on dans la multiplication des pains une incitation à subventionner les boulangers qui font tant pour ceux qui ont faim. Paul croise les doigts.

Chez les détracteurs du capitalisme, au contraire, on affirme sans sourciller que Jésus était le premier socialiste, voire le premier communiste – éventuellement le premier keynésien. Pourquoi ? Parce qu’estimant « plus difficile pour un riche d’entrer dans le royaume des cieux que pour un chameau de passer par le trou d’une aiguille », et ayant à cœur de défendre le plus petit d’entre les siens, Jésus ne pouvait qu’approuver toute forme de redistribution respectant ce que l’Église appellerait la « destination universelle des biens » et « l’option préférentielle pour les pauvres ». Peut-être un jour verra-t-on dans la multiplication des pains une condamnation du profit réalisé par les boulangers sur le dos de ceux qui ont faim. Paul touche du bois.

Cherche-t-on par là à rabaisser le Christ à notre niveau, ou bien espère-t-on, à travers ces lectures politiques de l’Évangile, élever nos petites opinions au rang de vérités révélées ? Et surtout, le pape n’a-t-il pas sa part de responsabilité dans la banalisation de ces lectures idéologiquement orientées dont il a lui-même pâti dernièrement ?

Le Saint-Siège a toujours pris position sur les questions dites temporelles – d’ailleurs la distinction spirituel / temporel, très commode pour délimiter les rôles respectifs du pouvoir civil et de l’Église, n’a guère de sens pour cette dernière, ses enseignements même les plus spirituels ayant une incidence concrète sur notre vie ici-bas. Mais il y a les effets secondaires : plus l’Église juge les institutions humaines à la lumière de l’Évangile et de la Tradition, plus l’Évangile et la Tradition apparaissent comme des sauf-conduit à tous ceux qui, par paresse intellectuelle ou par opportunisme, espèrent annexer leur crédo à celui des apôtres.

Au-delà des risques liés à l’implication de l’Église dans des questions trop vite soustraites au débat, c’est bien de l’autorité des Écritures, de la Tradition et du souverain pontife qu’il s’agit. Plus la réflexion de l’Église déborde du champ de l’infaillibilité pontificale, plus grand est le risque d’amender aujourd’hui ce qui a été dit hier (mais sans l’admettre, comme l’ont fait Pie XII sur la tolérance religieuse, Paul VI sur la liberté religieuse et les auteurs du Catéchisme sous Jean-Paul II) ou, dans le cas contraire, de sacrifier la compréhension du monde au souci de cohérence. L’habitude prise par beaucoup de faire dire à Jésus ou au pape ce qui les arrange n’est jamais que le pendant polémique de cette confusion toujours plus poussée, dans les documents pontificaux, entre ce que dit l’Évangile et ce qu’il faut en retenir pour notre compréhension du monde.

Alors oui, « Le pape est-il marxiste ? » est une question sotte. Mais sur ce point précis, n’en déplaise aux papolâtres, l’Église a les questions qu’elle mérite.


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