Aude De Kerros : « L’Etat culturel a détruit la création française »

Entretien avec Aude De Kerros sur son dernier livre : « 1983-2013 : les années noires de la peinture »

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Années noires de la peinture

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Aude De Kerros : « L’Etat culturel a détruit la création française »

Publié le 22 mars 2014
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Aude De Kerros est peintre, sculpteur et essayiste. Après avoir publié Sacré Art contemporain et L’art caché, elle publie un nouveau livre pour lequel Contrepoints l’a interviewée.

Entretien réalisé par PLG, pour Contrepoints

Qu’est-ce que l’Art contemporain ? Quelle est sa caractéristique principale ?

Années noires de la peinture

L’Art contemporain est une forme de création centrée, contrairement à l’art, sur le concept. Depuis les années 1960 il a connu plusieurs métamorphoses Aujourd’hui l’AC veut être une expression de la mondialisation. Pour cela il doit être hyper-visible et rentable. Ainsi l’artiste d’AC1 est devenu un concepteur d’objets, mis en forme par des designers, fabriqués en factory, sous différents formats et en nombres adaptés aux stratégies de diffusion. Ces objets sont conçus pour habiter tous les circuits de consécration, de l’espace urbain au musée et à la galerie. Cette adaptabilité à chaque lieu assure sa visibilité et sa vente. L’objet destiné aux Institutions et au grand collectionneur rapporte souvent moins que la vente de tous les produits dérivés et des droits sur l’image. Aujourd’hui l’AC fonctionne comme un produit financier composite, fondé sur un produit manufacturé sur mesure. Ce produit financier voit fabriquer sa valeur en réseau dont le centre est le grand collectionneur et ses amis. Ce système fonctionne comme un trust et une entente réunis. Il satellise marchands, salle des ventes, institutions et médias. Son privilège sur les autres marchés financiers est de ne pas être régulé.

Sur quelles structures repose l’art contemporain ?

La consécration de l’art  se faisait lentement par la reconnaissance des pairs, des amateurs et d’un marchand. L’art contemporain a changé la donne, sa valorisation se fait en réseau. Au début des années 1960, la consécration devient rapide grâce à des réseaux centrés autour de grandes galeries qui lancent un nom en deux ans. À partir de la fin des années 1990 c’est autour des grands collectionneurs que se fabrique la valeur, cette fois-ci en réseau fermé. Il faut y appartenir pour collectionner sans risques mais pour ce faire il faut une fortune hors normes. Le marché de l’AC comprend un deuxième cercle de suiveurs, collectionneurs solitaires qui ont les moyens de se faire plaisir. Ils se veulent découvreurs, à leurs risques et périls d’artistes émergeants encore accessibles parce que non cooptés par le premier cercle. Grâce à cela, ils côtoient le monde prestigieux des grandes fortunes internationales. Certains manifestent ainsi leur candidature à entrer dans la cour des grands.

Le troisième cercle, celui des innocents appartiennent à ceux qui croient en l’AC comme on croit à une religion. Ils pratiquent le culte en achetant l’œuvre d’artistes candidats à l’émergence.

L’art contemporain est devenu le réseau social des très riches

Comment expliquer que c’est l’art contemporain qui est devenu cette clé d’accès ? Qu’est-ce qui le caractérise ?

C’est un art visuel accessible au-delà des langues et des cultures car il a adopté les images de la grande consommation culturelle, dite mainstream. L’AC a capté les codes des marques internationales, du pop, de toutes les représentations partagées d’un bout de la planète à l’autre. L’AC acquiert ainsi un pouvoir fédérateur grâce à ce langage minimum, non verbal. C’est une communion dans le presque rien. Son contenu est souvent critique, nihiliste et dérisoire, il permet un consensus négatif et passe ainsi par dessus les obstacles liés à la foi religieuse, aux goûts culturels, à l’attachement national, aux convictions intellectuelles et politiques.

Mais pourquoi ce réseau s’est-il structuré autour d’un art ? Après tout, les associations de riches ne sont pas récentes…

Après la chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide culturelle, l’AC a été  reprogrammé. Il est devenu à la fois produit financier, industrie culturelle, divertissement planétaire. Il a été le prétexte le plus adapté d’évènements et de fêtes destinés à une hyper-classe internationale liée par des intérêts d’argent. Lieux de rencontre aux quatre coins du monde, occasions périodiques, sans qu’aucune idée commune ne soit nécessaire à partager… Quoi rêver de mieux ? En résumé l’art contemporain, c’est le réseau social des très riches.

Pour autant, lorsque l’on regarde la nouvelle génération d’entrepreneurs (Marc Zuckerberg, Elon, Musk, Richard Bronson, Jeff Bezos et en France Xavier Niel), semble-t-elle répondre aux mêmes codes comportementaux ? N’y a-t-il pas chez eux un rejet de ce type de réseau ?

Il m’est difficile de juger ces personnes, il faudrait que je les connaisse mieux. Cependant je constate que l’hégémonie culturelle américaine en vigueur depuis la chute du mur de Berlin se trouve confrontée à une résistance de plus en plus forte de la part des pays émergents qui ont l’ambition de développer leur singularité culturelle. Si l’Amérique défend le multiculturalisme dans tous les pays, les pays qui ont les moyens financiers souhaitent créer leurs propres industries culturelles et exprimer leur identité sur leur propre sol et rayonner au-delà en particulier auprès des pays du même bassin culturel.

En 1983 le ministère de la Culture devient le ministère de la Création. Ainsi mourut la place de Paris.

Dans votre livre vous expliquez qu’il y a un problème spécifiquement français. Pouvez-vous nous expliquer ce dont il s’agit ?

Marie Sallantin, Pierre Marie Ziegler et moi-même avons décrit, dans 1983-2013 – Les Années Noires de la Peinture – Une mise à mort bureaucratique ? 2, le système si particulier qui régit l’art en France. Nous avons évoqué avec précision le domaine des arts plastiques mais il n’en demeure pas moins que l’interventionnisme radical est aussi appliqué dans les autres domaines de l’art.

La situation actuelle est le résultat d’une longue histoire qui a mis la France au cœur de la guerre froide culturelle après la Deuxième guerre mondiale. Son pouvoir de référence et son prestige devaient disparaître au profit des deux grandes puissances en conflit. L’Amérique a gagné cette guerre en faisant de New York la place de consécration financière de l’art dans le monde et en rendant obsolète toute autre forme de consécration.

En France à partir de 1983, le ministère de la Culture se transforme en ministère de la Création. En l’espace de trois mois sont créées des institutions bureaucratiques dotées d’un budget conséquent qui vont permettre l’encadrement de la vie artistique.

Pendant trente ans, cette administration, grâce à l’action d’un nouveau corps de fonctionnaires : les Inspecteurs de la création, a dit promouvoir un art d’avant-garde, révolutionnaire, d’essence conceptuelle. En réalité ces « experts » ont dépensé, pendant 30 ans, 60 % du budget destiné à acheter des œuvres à des artistes vivants, à New York, dans des galeries newyorkaises, d’artistes « vivant et travaillant à New York ». Ainsi mourut la place de Paris.

Pourquoi cette exclusion de la peinture ?

La peinture, la sculpture, la gravure, ne surgissent pas de nulle part, elles sont la suite d’une longue histoire. C’est vrai de tous les lieux qui ont produit un grand art. L’exception française réside en ce que tous les moments de la peinture y ont été reçus et assimilés… un avenir de la peinture y est donc possible.

4e Années noires de la peintureLa direction étatique de la création en France, cas unique dans un État non totalitaire, a eu pour conséquence l’existence d’un art officiel. L’administration a fait le choix exclusif du conceptualisme et a donc rejeté de façon systématique la peinture, comme n’allant pas dans le sens de l’Histoire. En peu de temps l’État est devenu le seul réseau de consécration en France. Il a satellisé grands médias, université et quelques collectionneurs, mécènes et galeries. Ce qui est surprenant c’est que la peinture n’a pas été simplement exclue mais diabolisée. Nous en apportons la preuve dans les Années Noires. La conséquence a été que les marchands du secteur privé n’ont pas pu supporter la concurrence déloyale de l’État. L’invisibilité médiatique, la disparition des commandes et achats de l’État ajoutés à la condamnation officielle de la peinture ont rendu toute consécration impossible par des circuits privés.

La Liberté est nécessaire à l’art

Pour que l’art conceptuel puisse être « le seul art contemporain » il fallait que la peinture disparaisse. Pour que cela soit définitif, l’administration a interrompu la transmission du grand métier, en changeant le contenu des enseignements des Écoles d’Art dépendant de l’État.

En 1983,  l’État français a nationalisé banques et assurances mais a échoué dans sa tentative de monopole de l’éducation en raison d’un soulèvement populaire. La  nationalisation de l’Art a eu lieu sans provoquer une telle indignation. Aujourd’hui le conformisme de droite et de gauche s’en accommode. Il est vrai que les médias ont occulté systématiquement tout débat sur ce sujet pendant trente ans (exception faite entre novembre 1996 et mai 1997). Les élites françaises sont peu intéressées par ce sujet dont ils ne comprennent pas les tenants et aboutissants et en ignorent l’Histoire.

Les banques et les sociétés d’assurance ont été re-privatisées mais l’art est resté en France un monopole d’État. Les Inspecteurs de la création sont toujours là alors que les « ingénieurs des âmes » créés par Staline pour remplir les mêmes fonctions d’encadrement et de distribution de subventions ont disparu depuis un quart de siècle.

Ne voyez-vous aucun signe d’amélioration ces toutes dernières années ?

Les médias ont célébré en 2013 le trentième anniversaire des institutions culturelles crées en 1983 : trente ans d’art dirigé donc ! Ils y ont interviewé les fonctionnaires. Ceux-ci ont ajouté un zeste élégant d’autocritique. Colloques, rapports et écrits faisant un bilan critique de cette longue administration n’ont eu de visibilité que sur Internet, malgré la sollicitation qui a été faite aux grands médias d’en tenir compte où de publier dans leurs « pages débat » des points de vue plus critiques.

Ce positionnement dans le refus du débat concerne également les grands médias de droite où de gauche. De même, si la dissidence française dans le domaine de l’art a produit une critique cultivée et approfondie du système en place, c’est en dehors d’un positionnement politique. C’est un problème de liberté nécessaire à l’art.

Il y a cependant progrès puisque le débat sur l’art est aujourd’hui présent sur Internet de façon intense. Les internautes ont le choix, je citerais entre autres les sites : « Sauvons l’art », « Face à l’Art », « Les chroniques de Nicole Esterolle », « Le grain de sel » de Christine Sourgins, etc.

Le débat sur l’art est accueilli par ailleurs, à droite comme à gauche, par les différents sites d’information générale, de Médiapart à Causeur en passant par Contrepoints et tant d’autres supports représentant enfin le kaléidoscope de l’opinion française.

Aude De Kerros sera l’intervenante du prochain Café Liberté, lundi 24 mars. (Café le Coup d’État)

1983-2013, les années noires de la peinture, Pierre-Guillaume de Roux éditions, 21,85 euros.

—-

Entretien réalisé par PLG

  1. AC, acronyme de Art contemporain employé par Christine Sourgins dans  Les Mirages de l’Art contemporain, aux Éditions de la Table Ronde. Cela permet de distinguer cet art conceptuel qui se dit seul contemporain avec tout l’art d’aujourd’hui et la peinture notamment.
  2. Éditions Pierre Guillaume de Roux, 2013.
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  • Qui veut faire une analyse du monde de l’art contemporain doit lire ADK pour son compte rendu historique des mentalités bien documenté dans ce domaine.

    Quand Aude de Kerros dit « AC » elle évoque toujours « l’Art Conceptuel » qu’elle a définit de manière assez précise: « L’AC c’est une communion dans le presque rien » (LOL – j’aurais enlevé « presque »).

    Petit dessin vaut mieux que long discours, la mise en scène sortant tout droit d’un James Bond:

  • Le débat est encore plus simple.

    Déblatérer sur la « culture » alors qu’il y a 6 millions de chômeurs et de sous-employés en France et que le pays est mis en coupe réglée par un état mafieux-socialiste est… obscène.

    Rien de moins.

    Il ne s’agit pas de savoir si la « culture » a été « étatisée » et si le ministère a commis l’erreur de vouloir « nationaliser la création » au début des années 80.

    Il faut supprimer le ministère de la « culture », purement et simplement.

    • Les dictatures s’effondrent de l’intérieur en général. Les ministères aussi, quand plus personne n’y croit.
      Je ne crois pas sérieux d’envisager une société qui supprime ses symbôles de pouvoir au nom du chomage. Non pas cela ne serait pas souhaitable, mais cela n’est même pas à la portée de ses dirigeants, pas même MLP.

    • … et lequel de ces ministères ne faudrait-il pas supprimer en conclusion?

  • La culture étant un luxe, je propose d’inverser le dispositif.

    Plutôt que de subventionner les « œuvres » et artistes, les impertinents du spectacle, je suggère de taxer. Taxe dédiée, on sait faire ça en France.

    Ainsi le choix viendra de la demande et non d’une offre étatisée, administrée, idéologisée.

    Qui a mis en place le premier ministère de la Kultur ?

    • Malraux, de Gaulle.

    • Je serais étonné qu’ il n’ y avait pas de ministère de la Cult en 1936 Front pop ou alors il y était mais sous un autre nom ou non officiellement

      • On doit le voir (historiquement déjà) comme un embranchement évolutif de « l’Education Nationale ».

        1828 : ministère de l’Instruction publique
        1932 : ministère de l’Éducation nationale

        Goebbels innovait un embranchement de son côté, comme 1er ministre de la propagande en 1933 (alors qu’il rêvait de « Kultus » – Education. Mais même si c’était d’autres circonstances… son action y a été largement « culturelle »)

        Cependant, comme soulignent De Kerros et surtout Fréderic Martel dans un ouvrage qu’elle cite abondamment « de la culture en Amérique », c’est sous Kennedy que l’idée est née (il avait une femme d’origine française, une certaine Jackie Bouvier, toujours en Chanel d’ailleurs) …

      • Quasiment dès l’origine. Le ministère de l’Instruction publique s’occupe des arts dès 1832. En 1871 sa dénomination est « ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts ».
        http://fr.wikipedia.org/wiki/Minist%C3%A8re_de_la_Culture_%28France%29#Pr.C3.A9mices

        En 1936 Jean Zay est « ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts », mais à l’époque ce rattachement est significatif de l’esprit dans lequel l’Etat s’occupait de culture : il s’agit d’enseignement (diffusion) plus que de création. Ce que les fonctionnaires vivent comme un bridage, dont ils peuvent enfin s’affranchir par la création d’un ministère spécifique en 1959 : foin de l’esprit conservateur inhérent à toute entreprise d’enseignement, vive la « culture vivante » et la « création ».

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