Lake Placid 1980, un miracle sur glace

Connue sous le nom de « Miracle sur Glace », la rencontre de hockey qui se déroule à Lake Placid lors des Jeux Olympiques d’hiver de 1980, et qui oppose les États-Unis à l’Union Soviétique, est restée dans l’histoire.

Par Alexandre C.

USA Wins Against Soviet Union in Ice Hockey
Jeux olympiques de 1980 : l’équipe de hockey des États-Unis se jette sur le gardien Jim Craig au terme du match remporté 4 à 3 contre les Soviétiques.

 

Entre 1955 et 1991, l’Union Soviétique a affronté soixante-et-une fois les États-Unis d’Amérique dans des matches de hockey sur glace. Le bilan est sans appel en faveur de l’équipe rouge : cinquante-cinq victoires pour seulement cinq défaites et un match nul1.

La première victoire américaine intervient lors des Jeux Olympiques de Squaw Valley en 1960, lors de la ronde des médailles. Sur leur glace, les Américains battent les Soviétiques 3 buts à 2 et remporteront quelques jours plus tard la médaille d’or devant le Canada. Il faudra attendre vingt ans et 32 matches pour que l’exploit se répète à nouveau. Une disette quasiment sans égale dans le sport international. Connue sous le nom de « Miracle sur Glace »2, cette rencontre, qui se déroule à Lake Placid lors des Jeux Olympiques d’hiver de 1980, est restée dans l’histoire3, tant l’intensité de jeu entre les deux équipes avait atteint son point culminant, faisant écho à la dégradation des relations entre l’ouest et l’est. Par la suite, les Américains attendront encore dix années avant de battre à nouveau l’équipe soviétique, à l’occasion d’un match d’exhibition à Oakland le 21 juillet 1990.

Une équipe imbattable

Depuis les années 60, l’équipe soviétique de hockey sur glace est considérée comme l’une des meilleures du monde, si ce n’est la meilleure. Au niveau international, elle a remporté quatre médailles d’or olympiques de suite4 en 1964, 1968, 1972 et 1976, et elle collectionne aussi les titres mondiaux : treize titres glanés depuis 1954, auxquels on doit ajouter les titres mondiaux de 1956, 1964 et 1968 qui étaient confondus avec la compétition olympique. À l’approche des Jeux de 1980, elle fait donc figure de favorite. Il faut dire que depuis sa troisième place de 1960, elle n’a concédé qu’une seule défaite et un match nul en vingt-neuf parties lors des tournois olympiques5. À l’orée de l’édition 1980, seule la Tchécoslovaquie semble en mesure de lui contester le titre6.

À l’époque, l’URSS compte dans ses rangs des joueurs de renom : le gardien Vladislav Tretyak, considéré encore aujourd’hui comme l’un des meilleurs de l’histoire de ce sport, les attaquants Boris Mikhaïlov, également capitaine de l’équipe, et Valeri Kharlamov ou encore le défenseur Viacheslav Fetisov. Tous membres de l’Armée Rouge, ces joueurs ont le statut d’amateurs et s’entraînent dans des conditions optimales – les installations soviétiques de hockey sur glace n’avaient alors rien à envier à celles de l’ouest. Pour la plupart, ils évoluent ensemble depuis plus d’une décennie, ce qui leur a donné des automatismes et un jeu rapide et précis. Intraitables sur la glace, ils ont pris l’habitude de surclasser certains de leurs adversaires en leur infligeant des scores à deux chiffres, les États-Unis n’échappant pas d’ailleurs à quelques corrections7.

Quant au Canada, la nation reine, puisque c’est dans ce pays que le hockey moderne est né, il délaisse les compétitions internationales, considérant que le niveau de la célèbre Ligue Nationale de Hockey, la LNH8, est plus élevé que celui proposé par les Soviétiques. Le statut particulier des Jeux Olympiques, où seuls des joueurs amateurs peuvent être alignés, contrarient aussi les intérêts canadiens, qui ne peut pas utiliser les joueurs professionnels de la LNH. Et les championnats du monde, compétition annuelle, du fait du chevauchement des calendriers n’autorisent pas tous les joueurs de la Ligue d’y participer. Pour véritablement affronter les Soviétiques à armes égales, les Canadiens ont organisé avec eux deux séries de matches en 1972 et 1974, pour jauger leur niveau. Vainqueurs de justesse de la première9 et défaits dans la seconde10, les Canadiens ont compris qu’une équipe d’amateurs non préparés n’avait aucune chance contre les rouges. En 1976, le pays à la feuille d’érable décide donc de ne pas envoyer d’équipe de hockey aux Jeux Olympiques, afin de protester contre la trop grande différence de niveau qui résulte, selon eux, du caractère professionnel des joueurs soviétiques. Dès lors et jusqu’aux années 90, le Canada ne prendra à cœur qu’une seul compétition, la Canada Cup qui réunit tous les quatre ans environ, les six meilleures nations du hockey mondial11.

Parti de rien

Mais revenons aux États-Unis. En 1979, la dernière campagne aux championnats du monde a été une nouvelle désillusion avec une septième place. Pas de quoi espérer un bon résultat aux prochains Jeux qui se déroulent moins d’un an plus tard. Lors de cette compétition, le joueur canadien Marcel Dionne12 fut d’ailleurs très critique sur le style de jeu des Nord-américains, incapables d’après lui de rivaliser avec ses homologues européens : « Seuls les médias peuvent changer les choses chez nous. Dites-leur comment les équipes européennes jouent avec tant de talent. Dites-leur qu’elles jouent sans se battre. Faites-les se rendre compte que si un gamin ne sait pas patiner et tirer, mais juste se battre, il ne doit pas être autorisé à être un hockeyeur. Il y a tant d’idiots qui dirigent le hockey, si bêtes, si bêtes. Dites-leur. »13.

Alors que les Jeux de Lake Placid se profilent, la fédération américaine de hockey amateur se met en quête d’un entraîneur avec l’objectif de bien figurer dans le tournoi. Pour les dirigeants, la médaille et a fortiori le titre, paraissent inaccessibles. À l’été 79, ils jettent leur dévolu sur Herb Brooks, qui entraîne l’équipe de hockey de l’Université du Minnesota14, les Golden Gophers, vainqueurs de trois championnats universitaires depuis 1974. L’homme a aussi une solide expérience de joueur : évincé à quelques jours du début de la campagne victorieuse des Jeux de 196015, il a participé ensuite à ceux de 1964 et 1968 et a remporté une médaille de bronze aux mondiaux de 1962. Retraité, il devient entraîneur et acquiert la réputation d’être très exigeant et de pousser son équipe à l’excellence.

Ayant carte blanche, il choisit lui-même les membres de son équipe, pour la plupart issus des Gophers. Il recrute aussi chez leurs plus ardents adversaires, les Terriers de l’Université de Boston. La rivalité entre les anciens joueurs rivaux ne facilitent pas les premiers contacts plutôt froids.

Une préparation difficile

L’équipe constituée, Brooks commence l’entraînement à proprement parler. Comme Dionne, il avait fait le constat que les équipes européennes étaient plus disciplinées, plus rapides et plus mobiles que celles de la Ligue Nationale de Hockey, défaut dont héritaient malheureusement les sélections nationales. Selon lui, ces carences expliquent, en grande partie, les difficultés que les joueurs ont rencontrées en affrontant les Soviétiques lors de la Challenge Cup en février 197916. Imposant leur physique au lieu de jouer le palet, ils ont vite été dépassés par la stratégie diabolique de leurs adversaires de l’est, bien plus adroits pour contrôler le palet et marquer. D’ailleurs le résultat ne s’est pas fait attendre. Après avoir remporté le premier match, les All Stars de la LNH s’inclinent dans les deux suivants, concédant notamment une défaite 6 buts à 0 dans la dernière rencontre. Un camouflet. Plus même : une véritable leçon de hockey sur glace.

À l’opposé du jeu traditionnel défendu en Amérique du Nord, Brooks propose de développer un jeu plus rapide, plus technique comme celui des Soviétiques et de lui associer le physique typique du jeu des Canadiens. Une combinaison qu’il croit susceptible de déstabiliser la machine infernale soviétique.

La situation géopolitique mondiale rend aussi l’instant particulier. D’une part, l’invasion soviétique en Afghanistan, très critiquée par le président Jimmy Carter, a tendu les relations avec les Soviétiques, qui menacent un temps de boycotter les Jeux. De l’autre côté, les Américains doivent aussi gérer la prise d’otages d’une partie du personnel de l’ambassade américaine à Téhéran, suite à la chute de leur allié, le Chah d’Iran. C’est donc dans ces conditions pour le moins difficiles que la compétition va avoir lieu en février 1980.

Campagne olympique

Trois jours avant la cérémonie d’ouverture, un dernier test se déroule sur la glace du Madison Square Garden à New-York et oppose pour la première fois depuis les championnats du monde 1978, Soviétiques et Américains17. Avant le début du match, Boris Mikhaïlov exhibe fièrement la Challenge Cup, remportée par son équipe un an plus tôt, dans cette même patinoire. Rapidement, les Américains sont débordés par le style de jeu des Soviétiques, qui dominent outrageusement la partie. Au final, les locaux encaissent 10 buts dont trois sont à mettre à l’actif de Vladimir Krutov18. La domination soviétique est totale. Herb Brooks et ses joueurs n’arrivent donc pas en pleine confiance à Lake Placid, d’autant que leur groupe est très relevé : ils devront en effet affronter la Tchécoslovaquie, la Suède ainsi que la redoutable Allemagne de l’Ouest. Seules la Roumanie et la Norvège paraissent accessibles à la jeune et relativement peu expérimentée équipe américaine.

Le premier match face à la Suède débute très mal. Dominés en première période, les Américains sont sévèrement sermonnés par Brooks pendant la pause et finissent par arracher le match nul avec un but à 27 secondes de la fin de la rencontre. Suit une large victoire contre la Tchécoslovaquie, autant inattendue que salutaire afin de poursuivre l’aventure dans le tournoi olympique. Remotivée, l’équipe américaine parvient à remporter les trois dernières parties et termine en tête de son groupe. L’objectif affiché de se qualifier dans la ronde des médailles – un groupe dans lequel s’affrontent les deux premiers de chaque poule du tour préliminaire – est atteint. Mieux, les Américains sortent invaincus, ce qui était inespéré. En plus des États-Unis, le groupe finaliste est constitué de l’Union Soviétique, qui a remporté ses cinq matches, de la Suède et de la Finlande.

Un Miracle

Le premier match de ce tour final oppose le 22 février 1980 l’URSS aux États-Unis. À voir la manière dont les Soviétiques jouent, beaucoup, pour ne pas dire la totalité des spécialistes, voient les Américains perdre la partie. La veille du match, Dave Anderson, journaliste au New-York Times, écrit la chose suivante : « À moins que la glace ne fonde, ou que l’équipe américaine ou une autre équipe ne réalise un miracle comme le fit la formation américaine en 1960, les Russes devraient gagner facilement la médaille d’or olympique pour la sixième fois en sept tournois »19. Autant dire que l’on donne pas cher de la peau de l’équipe.

La Field House, la salle qui accueille le match, est pleine à craquer. Plus de 8000 personnes se sont ruées pour assister à une rencontre déjà historique. Les spectateurs, majoritairement américains, font bloc derrière leur équipe même s’ils savent qu’obtenir la victoire relèvera de l’exploit. La partie débute à 17h00, heure locale, et rapidement les Soviétiques installent leur jeu. Après moins de 10 minutes écoulées, Krutov inscrit le premier but sur une déviation. Les Américains recollent au score cinq minutes plus tard sur un but de Schneider avant que Makarov ne redonne l’avantage à son équipe. Le match semble déjà plus équilibré que celui du Madison Square Garden, une quinzaine de jours plus tôt. Une seconde avant la fin de la premiere période, Mark Johnson parvient, sur un palet mal renvoyé par Tretyak, à égaliser. Il y eut d’ailleurs un début de polémique à ce sujet, les Soviétiques déclarant que la période était terminée et que par conséquent le but n’aurait pas dû être accordé.

La deuxième période s’ouvre sur un coup de théâtre. Viktor Tikhonov20, l’entraîneur soviétique décide de remplacer Tretyak par Vladimir Mychkine, le deuxième gardien russe qui avait fait ses preuves en 79 lors de la Challenge Cup. D’un côté comme de l’autre, personne ne comprend le revirement de Tikhonov. Il déclarera quelques années plus tard avoir fait ici « la plus grande erreur de sa carrière »21. Quoi qu’il en soit, ce changement ne perturbe pas l’attaque soviétique, qui marque un troisième but pendant cette période, sur un avantage numérique. Acculés, les Américains ne parviennent pas à remettre le pied dans le match. Les Soviétiques s’acheminent vers la victoire et probablement vers l’or.

Pourtant, les Américains profitent d’une pénalité, en milieu de troisième période, pour passer à l’offensive. Les Soviétiques défendent vigoureusement les buts de Mychkine, envoyant quelques joueurs américains dans la bande. Cependant, Johnson réussit à trouver une nouvelle fois l’ouverture et marque un troisième but, synonyme d’égalisation. Poussés par la foule, les Américains continuent de presser la défense soviétique et, après seulement quelques secondes, marquent un quatrième but à moins de 10 minutes de la fin du match. Pour la première fois depuis longtemps, les Américains sont devant au score. Piqués au vif, les Soviétiques s’emparent du palet et tentent de reprendre l’avantage. Faisant feu de toute part, ils mitraillent littéralement le but de Craig qui effectue plusieurs arrêts décisifs. Contre toute attente, leurs adversaires tiennent le choc et se permettent même de mener quelques contre-attaques. Alors que les minutes s’écoulent, les rouges ne trouvent toujours pas la solution et ne sortent pas leur gardien pour faire entrer un sixième joueur de champ, comme le pensaient les Américains. Il semble que Tikhonov n’ait jamais cru à cette tactique, pourtant très souvent payante. La fin du match approchant, la foule américaine commence à compter les secondes restantes après un dernier palet dégagé. Les Soviétiques sont battus. Les États-Unis viennent de créer l’exploit. Un Miracle.

Ce faisant, les hockeyeurs américains prennent une sérieuse option sur la médaille d’or. Ce sera chose faite deux jours plus tard après une victoire sur la Finlande 4 buts à 222. Les Soviétiques battront, dans le même temps, les Suédois pour s’assurer l’argent.

Épilogue

Malgré cette défaite, qui ne fut pas mentionnée dans la Pravda, les Soviétiques continueront à dominer le hockey mondial dans les années 80 et ce jusqu’à la chute de l’URSS en 1991. Herb Brooks poursuivra une longue carrière d’entraîneur jusqu’à sa mort dans un accident de voiture en 200323. Preuve de sa popularité, il sera sur le banc américain, en 2002, lors des Jeux de Salt Lake City, menant l’équipe à la médaille d’argent, non sans avoir battu les Russes en quart de finale. D’ailleurs, à l’occasion de la cérémonie d’ouverture, ce sont les vingt joueurs victorieux de 1980 qui ont allumé la vasque olympique. La boucle était bouclée.


Sur le web.

  1. D’après les statistiques fournies par le site chidlovski.net et disponibles à ce lien.
  2. Miracle on Ice en anglais. Walt Disney Pictures en a fait un film, Miracle, sorti en 2004 avec Kurt Russel dans le rôle de Herb Brooks.
  3. En 2008, à l’occasion de son centième anniversaire, la Fédération Internationale de Hockey sur Glace (IIHF) a élu cette rencontre « match du siècle ».
  4. L’équipe avait aussi remporté l’or à Cortina d’Ampezzo en 1956.
  5. Défaite encaissée le 15 février 1968, lors des Jeux de Grenoble, contre la Tchécoslovaquie, lors de la ronde des médailles. L’URSS avait perdu 5 buts à 4.
  6. La Tchécoslovaquie a remporté les titres 1972, 1977 et 1978.
  7. Faire une liste serait impossible. On peut retenir une défaite 17 buts à 2 lors des championnats du monde de 1969 par exemple, pour montrer à quel point les Soviétiques s’avèrent dominateurs.
  8. La ligue regroupe des franchises américaines et canadiennes. Parmi les plus connues et les plus titrées on trouve les Canadiens de Montréal, les Bruins de Boston, les Red Wings de Detroit ou encore les Rangers de New-York.
  9. Baptisée Série du Siècle, elle est remportée par les Canadiens quatre victoires à trois et un match nul.
  10. Deux ans plus tard, les deux équipes se retrouvent. La série est remportée largement par les Soviétiques par quatre victoires, trois matches nuls et une seule défaite.
  11. La Canada Cup est une émanation des deux Séries du Siècle précédemment citées. Sur les cinq éditions, quatre reviennent au Canada (1976, 1984, 1987 et 1991) et une à l’URSS (1981).
  12.  Marcel Dionne (1951-) est un joueur qui a évolué en LNH notamment chez les Red Wings de Detroit. Il a participé à la victoire canadienne à la Série du Siècle 1972 ainsi qu’à la Canada Cup 1976. Il connait donc bien le jeu des européens.
  13. Citation faite à un journaliste du Globe and Mail présent sur place.
  14. Le Minnesota est l’une des terres du hockey américain..
  15. La légende veut que Brooks après la victoire américaine soit allé voir l’entraîneur américain Jack Riley pour lui dire « Well, you must have made the right decision, you won« .
  16. Qui remplaçait cette année-là le fameux All-Star Game.
  17. Victoire soviétique 9 buts à 5.
  18. Ce que les connaisseurs nomment hat trick ou coup du chapeau en français.
  19. Traduit de l’anglais : « Unless the ice melts, or unless the United States team or another team performs a miracle, as did the American squad in 1960, the Russians are expected to easily win the Olympic gold medal for the sixth time in the last seven tournaments« .
  20. Tikhonov remportera finalement trois médailles d’or : les deux premières avec la sélection soviétique et la dernière avec l’équipe de la CEI en 1992 à Albertville.
  21. Fetisov, qui évoluera quelques années plus tard en Ligue Nationale dira à ce propos « Coach crazy« , littéralement coach fou, marquant bien son désaveu quant à ce choix stratégique plus qu’hasardeux.
  22. Alors qu’ils étaient menés 2 buts à 1 à la fin de la deuxième période. Le dernier match contre la Suède se soldera par un match nul.
  23. Il mènera aussi l’équipe de France de hockey à une honorable 11ème place lors des Jeux de 1998 qui se déroulaient à Nagano.