Argentine : les faillites économiques ne se font pas en un jour

Les dégâts causés par la politique économique interventionniste de Cristina Kirchner en Argentine mettront du temps à être visibles. Ce qui ne veut pas dire qu’ils n’existent pas.

Par Nicolás Cachanosky (*).
Un article du Mises Institute, traduction Vladimir Vodarevski/Institut Coppet.

Cristina Fernandez de Kirchner, présidente de l'Argentine
Cristina Fernandez de Kirchner, présidente de l’Argentine

Le dimanche 6 octobre 2013, La Nación, le principal quotidien conservateur argentin, a publié un éditorial non signé comparant l’économie argentine à celle du Venezuela. La conclusion de l’éditorial est que, en même temps que la liberté économique décline en Argentine, et que le pays adopte beaucoup de ce que Chavez appelait ”le socialisme du vingt-et-unième siècle“, l’Argentine ressemble incroyablement de plus en plus au Venezuela. Cela est-il vrai ? Est-ce que l’Argentine va connaître le même destin que le Venezuela, où la pauvreté augmente et où le papier toilette peut être un luxe ?

En fait, les points communs dans les politiques de régulation et les problèmes économiques auxquels les deux pays font face sont frappants, même s’il y a d’évidentes différences. Pourtant, quand les gens sont confrontés à ces similitudes, il est courant de les entendre répondre quelque chose du genre « mais l’Argentine n’est pas le Venezuela, nous avons plus d’infrastructures et de ressources. »

Cependant, les changements institutionnels définissent le destin à long terme d’un pays, et non sa prospérité à court terme.

Imaginons que Cuba et la Corée du Nord deviennent, en une nuit, les économies de marché les plus libres au monde, et les gouvernements les moins interventionnistes. Les deux pays profiteraient immédiatement des libertés civiles et de la liberté économique, mais ils auraient encore à accumuler de la richesse et à développer leurs économies. Le changement institutionnel affecte immédiatement la situation politique, mais une nouvelle économie requiert du temps pour prendre forme. Par exemple, quand la Chine a ouverts des pans de son économie au commerce international, la croissance est arrivée, et nous voyons aujourd’hui les effets de décennies d’une relative libéralisation économique. Il est vrai qu’il y a un manque criant de liberté dans de nombreux domaines en Chine, mais le pays serait très différent aujourd’hui s’il avait refusé de changer ses institutions des décennies plus tôt.

Le même processus se produira si les pays les plus riches et les plus développés adoptent les régimes cubain ou nord-coréens du jour au lendemain. La prospérité et le capital ne vont pas s’évanouir en 24 heures. Le pays passerait de l’accumulation à la consommation de capital, et cela pourrait prendre des années, voire des décennies, pour vider les caisses. Pendant ce temps, le gouvernement aurait les moyens de jouer le jeu du socialisme populiste bolivarien (comme au Venezuela), et profiterait de la richesse, des autoroutes, des infrastructures électriques, et des réseaux de communications qui sont le résultat d’une politique passée plus favorable à la libre économie de marché.

Finalement, pourtant, les autoroutes commencent à pâtir du manque de maintenance (ou les trains à se crasher dans les gares, tuant des dizaines de passagers), le secteur de l’énergie commence à faiblir, les importations d’énergie deviennent inévitables, les réseaux de communication deviennent obsolètes. En d’autres mots, le populisme économique est financé par les ressources accumulées par des politiques non populistes.

Selon le classement du Fraser Institute, l’Argentine se classait à la 34ème place en termes de liberté économique en 2000. En 2011, elle est tombée à la 137ème place, derrière des pays comme l’Équateur, le Mali, la Chine, le Népal, le Gabon et le Mozambique. Il n’y a pas de doute que l’Argentine bénéficie d’un niveau de développement et de richesse plus élevé que ces pays. Mais, pouvons-nous être certain que la situation sera la même dans 20 ou 30 ans ? La présidente argentine est connue pour avoir dit qu’elle voudrait que l’Argentine soit un pays comme l’Allemagne, mais le chemin pour devenir comme la Suisse ou l’Allemagne implique d’adopter la politique de la Suisse ou de l’Allemagne.

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L’adoption d’une politique de type vénézuélienne en Argentine s’est accompagnée de taux de croissance élevés. Ces taux de croissance, cependant, sont trompeurs.

Primo, la croissance économique, à proprement parler, n’est pas une augmentation de la « production », mais une augmentation des « capacités de production ». La croissance observée dans le PIB après une importante crise économique est une reprise économique, non une croissance économique à proprement parler.

Secundo, on peut accroître les capacités de production en investissant dans de mauvaises activités. Un lourd contrôle des prix, comme il y a en Argentine (désormais accompagné par de forts taux d’inflation), perturbe l’allocation de ressources en affectant les prix relatifs. On peut voir et même toucher le nouvel investissement, mais un tel capital est le résultat d’une illusion monétaire. Le concept économique de capital ne dépend pas de la tangibilité ni de la taille de l’investissement (les caractéristiques physiques), mais de sa valeur économique. Quand vient le temps de l’ajustement des prix relatifs aux préférences réelles des consommateurs, et de la chute de la valeur de marché du capital physique, le capital est consommé ou détruit en termes économiques même si sa quantité physiques, tangible, reste inchangée.

Tertio, la production peut augmenter non en raison d’une augmentation des investissements, mais parce que les gens consomment le capital investi. C’est le cas d’une production qui augmente, tandis que les équipements industriels et les infrastructures s’usent jusqu’à la trame.

Il ne s’agit pas de dire qu’il n’y a pas une part de véritable croissance en Argentine, mais il reste qu’une part non négligeable de la croissance du PIB argentin peut être expliquée par : (1) la reprise économique, (2) une mauvaise affectation des investissements, et (3) la consommation de capital. Si ce n’était pas le cas, la création d’emplois ne serait pas en train de stagner, et les infrastructures du pays devraient être resplendissantes au lieu de tomber en pièces.

La plupart des économistes et des analystes politiques semblent avoir une lecture superficielle des données économiques. Une économie est en bonne santé si les données économiques apparaissent comme étant bonnes, le PIB croît, et l’inflation est faible. Mais le fait que les indicateurs économiques que nous observons soient bons n’implique pas que l’économie soit en bonne santé. Il y a une raison pour qu’un médecin exige des tests d’un patient qui paraît en bonne santé. Se sentir bien ne signifie pas ne pas avoir une maladie qui ne montre aucun symptôme évident sur le moment. L’économiste qui refuse d’avoir un œil plus averti et de voir pourquoi le PIB croît est comme un docteur qui se refuserait d’examiner attentivement son patient. La patiente Argentine a attrapé la maladie bolivarienne, mais les symptômes les plus douloureux ne sont pas encore visibles.

Source : Economies are not destroyed in a day, de Nicolas Cachanosky, paru sur le site du Ludwig von Mises Institute le 25 octobre 2013.  Article qui est une traduction et une version étendue d’un article original publié dans Economia para todos.

(*) Nicolás Cachanosky prépare un doctorat en économie à Suffolk University.

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