Robinson et la société

Robinson Crusoé

Pourquoi certains libéraux sont-ils attachés à l’insipide mythologie de Robinson Crusoé, qui ne permet de rien comprendre hors de la science économique ?

Pourquoi certains libéraux sont-ils attachés à l’insipide mythologie de Robinson Crusoé, qui ne permet de rien comprendre hors de la science économique ?

Par Aurélien Biteau.

Durant un peu plus de quatre ans, entre 1704 et 1709, le marin écossais Alexandre Selkirk dut survivre seul sur une île déserte. Une fois sauvé et de retour dans son pays, son incroyable histoire inspira Daniel Defoe, qui l’arrangea dans son œuvre célèbre, Robinson Crusoé.

Cette histoire, si étonnante, ne manqua pas de soulever de nombreuses problématiques variées, sur la civilisation, la technologie, la psychologie humaine, les relations entre l’homme et la nature, et bien d’autres encore. Alexandre Selkirk ne se doutait sans doute pas que son aventure pût être si féconde pour la philosophie et les sciences.

Toutefois, fut-elle vraiment aussi féconde que ce que l’on en croit ? N’aurait-elle pas plutôt, du moins pour ce qui est de la philosophie, rendu stériles les esprits ? Ceux-ci ne se seraient-ils pas trop focalisés sur un fait divers, certes impressionnant, mais presque futile pour ce qui est de comprendre l’homme et la civilisation ?

J’aime toujours entendre les libéraux contester les critiques socialistes qui chercheraient les cas les plus insolites pour réfuter le libéralisme : ils ont bien raison de contester cette méthode inepte. On ne fait pas des théories sur la société et l’homme en les regardant soumis aux conditions les plus extraordinaires ou les plus irréalistes.

Et pourtant ! Avec quelle facilité la plupart de ces mêmes libéraux s’adonnent-ils aux robinsonnades les plus ridicules ! Les voilà reprochant à Hobbes ou à Rousseau d’avoir fait les états de nature les moins sensés, tout en gardant quelque tendresse à l’égard de Locke, peut-être moins fou. Mais aussitôt, ils fuient sur l’île de Robinson pour vous expliquer ce qu’est la société !

Pour comprendre ce qu’elle est, il faudrait partir de son atome : l’individu. Robinson étant seul sur son île, il sera le meilleur des atomes à étudier, avant de le rendre à ses semblables. Personne ne s’est encore laissé aller à comprendre l’homme en isolant une de ses cellules, mais pour ce qui est de la société, cela devrait être permis parce que l’homme, lui, est un être raisonnable – doué de raison – et donc un tout bien suffisant.

Voilà donc Robinson sur son île, qui a des besoins et qui veut les satisfaire. Robinson veut. Dès lors, il se met en action : il anticipe, planifie, agit, se satisfait. La volonté suffit à expliquer Robinson. L’individu veut. Voilà l’atome de l’ordre social que présentent certains libéraux.

Il suffit maintenant d’introduire Vendredi. Car tout seul, Robinson n’est point une société. À deux, le libéral enthousiaste nous apprend que la société naît. Qui est Vendredi ? Un autre être doué de raison, et qui veut, lui aussi.

Bien sûr, les volontés de Robinson et de Vendredi peuvent bien être opposées. On peut vouloir la même chose, la même ressource. Mais, nous enseigne le libéral imprudent, loin de devoir combattre, les deux individus plein de volonté ont bien intérêt à coopérer plutôt qu’à s’affronter. Évidemment, ceci est vrai, et je ne le conteste pas.

C’est toutefois faire un pas de trop que de dire que la société est le fruit de la coopération volontaire des individus ! Rothbard et tant d’autres, excellents économistes, piètres philosophes, si bon à comprendre l’action humaine, mais si mauvais de s’en contenter, ont eu tort de restreindre la société à si peu de choses. Bien loin d’avoir renié les foutaises de l’état de nature, ils se sont contentés d’en présenter une autre version débarrassée du contrat social qui était si contraire et si opposé à la volonté individuelle. Mais pourquoi, encore aujourd’hui, faut-il voir certains libéraux attachés à cette mythologie insipide qui ne permet de rien comprendre hors de la science économique, elle qui n’est pas tout ?

Pour le plaisir de polémiquer, choquer et bavarder, certains vont même jusqu’à dire que la société n’est rien, qu’elle n’existe pas. Rien de plus efficace pour faire passer les libéraux pour de parfaits crétins. D’autres, plus sérieux dans leur affirmation, copieront les libertaires et affirmeront sans rire que les drapeaux ne sont que du vent rendu visible.

Pourtant, il faut raison garder, et ne pas délirer : c’est une chose de dire que la société n’agit pas, ne pense pas, ne raisonne pas, ne veut rien, c’en est une autre que de la faire disparaître totalement.

Qu’avons-nous à gagner à s’abandonner à un tel réductionnisme ? Non, la société n’est pas simplement une somme d’individus qui veulent. Elle est bien plus que ça. Est-ce à dire que la société veut elle-même, qu’il faut la fonder sur un contrat social, en chercher la volonté générale, bref, confier à l’État sa direction ? Bien sûr que non. Mais je réfute les deux idées et renvoient dos à dos ces philosophies médiocres : la société n’est pas à chercher dans l’individu qui veut, ni dans un mystique organisme général déifié. Ni individualisme radical, ni collectivisme total. Que l’on se pince le nez. La réalité me reste préférable.

Ce n’est d’ailleurs pas faire preuve d’originalité que d’appeler les libéraux à la prudence : pour ce qui est de comprendre la société, un Hayek vaut mieux qu’un Rothbard.

Ce que je veux signifier par cet article, c’est que nous n’avons aucun besoin, pour affronter nos adversaires, de reconstruire la société – et avec elle, le politique. La société nous est donnée, elle est devant nous, en France, en Belgique, en Suisse, en Angleterre, en Amérique, en Afrique, presque partout dans le monde. Alors pourquoi tenter de la voir là où elle n’est pas, tout à son opposé, sur une petite île lointaine où nul homme ne souhaite être abandonné ? Ceci nous dessert.

Si nous étions plus attentifs à ce qui est devant nous, nous verrions qu’il est impossible d’arracher l’homme à la société. Car après tout, même avec Robinson, la société est première : ce n’est pas lorsque Vendredi arrive que la société naît, elle est déjà née avant Robinson lui-même. Robinson a pu jouir de ses fruits et n’est pas un sauvage ou un barbare. Le fait d’être seul ne l’a pas dépourvu des héritages de sa civilisation et de sa société.

Si vraiment nous voulions partir de l’individu asocial, tout naturel, dénué de toute trace de civilisation, à l’état animal, alors c’est de l’enfant qui naît que devrait partir notre réflexion. Mais en très peu de temps, en quelques secondes même, celui-ci serait rattrapé par la société. Eh ! Plutôt que de regarder Robinson adulte, voyons-le à ses débuts, aux tout premiers moments de l’enfance. Et aussitôt que voyons-nous ? Sa mère dont il a dépendu durant toute la grossesse, la sage-femme qui l’aide à naître, le père qui le reconnaît, les frères et les sœurs enjoués, leur maison ou l’hôpital où tout cela a lieu, et puis le village ou la ville, et encore le pays auquel ces gens se sont attachés et dans lequel ils travaillent.

Aucune robinsonnade ne peut nous expliquer l’amour parental et le dévouement des parents à fournir sans retour une quantité démesurée d’efforts pour faire grandir, élever, éduquer et instruire le nouveau-né qui est leur. Les familles ne sont pas le fruit d’un volontarisme pur. L’enfant qui naît ne veut rien, n’a aucune idée de ses intérêts, ne coopère avec personne, mais il est déjà intégré au cercle social de sa famille, bonne protectrice.

Nous pourrions étendre cette réflexion et la poursuivre, et nous verrions l’enfant se voir imposer des contraintes et ses volontés être limitées. Pour exemple, sa langue elle-même, et la finesse héritée de siècles d’évolution qu’elle contient, il ne l’a pas choisie. Une société d’enfants-rois n’est pas une société.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’ordre social est extrêmement complexe et fragile et que tenter de le reconstruire plutôt que de le prendre comme un donné, c’est appauvrir notre philosophie, pas l’enrichir.

L’action volontaire des hommes est un élément important, si ce n’est essentiel, de l’ordre social. Aucun libéral honnête ne peut nier cette évidence. Mais l’action volontaire ne fait pas toute la société, comme nous l’a appris Hayek.

Dans un article précédent sur les misères de la philosophie libérale, un lecteur m’avait fait remarquer que les libertariens étaient tout à fait en accord avec Hayek et faisaient confiance à l’ordre spontané. Mais Hayek n’a jamais dit que l’ordre spontané reposait sur la seule volonté des individus et du libre-jeu des intérêts ! Le « cosmos » (ordre spontané) se fonde encore davantage sur le « nomos » (les lois non écrites, auxquelles on obéit inconsciemment). Emprunt aux Grecs. Nous ne savons que peu de choses de l’ordre social. Nous en voyons certains fruits : les langues, les hiérarchies, les marchés, les cultures, le droit, etc. Et la production de ces fruits est d’une extrême complexité. Le libéral comprend bien que la langue n’est pas issue de la volonté des individus et il critique à raison toute la stupidité du législateur qui croit qu’il est de son ressort de décider de la langue. Mais pourquoi faire cette erreur quant au droit et considérer le contrat comme le géniteur de toutes les règles ? Et cette erreur quant à la société toute entière, pourquoi ? Pourquoi vouloir refonder, refaire, recréer la société de façon aussi abstraite ?

Aucun idéalisme ne produira notre langue française et ne pourra concentrer autant de sciences et de philosophie accumulées pendant des siècles. De même aucun idéalisme ne reproduira notre société, ses grandeurs et ses petitesses, et aucun ne le comprendra.

Or le danger est grand de refuser le « nomos » de l’ordre social : nier sa présence, son existence, c’est risquer l’échec. Les lois sociales ne peuvent être violées. Il faut parfois reconnaître que la raison et l’intelligence nous sont limitées, et qu’en un sens, elles sont elles-mêmes le produit de très longues évolutions. Nions par exemple qu’il existe des Nations et des drapeaux, des compatriotes et des étrangers : tout cela nous rattrapera immédiatement, sans doute avec violence.

Alors pourquoi défendre la liberté si nous ne faisons pas de l’individu l’être premier, si nous réfutons l’idée que des droits soient attachés à sa nature ? Comment, moi qui refuse un certain sens de l’individualisme libéral, puis-je être libéral moi-même ? Il faut changer de perspective : c’est parce que la société est première que nous avons grand besoin de la liberté. L’ordre social, et je me répète, est incroyablement complexe. Cette extrême complexité, il ne nous est pas permis de la saisir dans son entier à travers notre raison, raffinement des évolutions et des héritages de notre intelligence. Nous en comprenons des bribes, quelques-unes des règles abstraites, mais ne pouvons saisir tout son contenu concret, et encore moins toute cette partie du « nomos » qui nous est inaccessible. Et c’est pourquoi la liberté est si essentielle : cette complexité n’est à la portée d’aucun législateur ou gouvernement, bouffis d’orgueil. Ce n’est pas simplement parce que ceux-ci ne respectent pas l’individu que nous devons les combattre, mais c’est bien parce qu’ils représentent la pire des menaces à l’encontre de tout l’ordre social dans lequel l’individu grandit, évolue et prospère, et que nous pouvons appeler notre bien commun.

Point de chaos, ni de barbarie, c’est ce qu’il faut souhaiter. Vive la liberté !