France – États-Unis : un nouvel âge d’or ?

John Kerry a cru bon de rappeler que les Français étaient les plus anciens alliés des Américains. En vérité, aucun autre pays en Occident n’entretient une relation aussi complexe avec les États-Unis que la France.

John Kerry a cru bon de rappeler que les Français étaient les plus anciens alliés des Américains. En vérité, aucun autre pays en Occident n’entretient une relation aussi complexe avec les États-Unis que la France.

Par Guy Sorman.

Syrie : la convergence des analyses et des intentions stratégiques entre les gouvernements américains et français n’est pas fortuite mais s’inscrit dans l’histoire longue de la relation entre nos deux nations. On sait, c’est parfois agaçant, qu’aucun discours officiel par les diplomates et dirigeants français et américain ne commence sans une évocation de la guerre d’Indépendance américaine et de l’appui décisif de l’armée française : dans le débat syrien, John Kerry, secrétaire d’État, a cru bon de rappeler que la France était le plus ancien allié des États-Unis. Dans ces mêmes enceintes diplomatiques, on observe souvent que, de tous les grands pays européens, la France est le seul qui ne soit jamais entré en conflit armé avec les États-Unis. Une interprétation idéalisée de la relation franco-américaine qui rend mal compte d’une histoire tourmentée : en vérité, aucun autre pays en Occident n’entretient une relation aussi complexe avec les États-Unis que la France. Lors de la guerre en Irak, à partir de 2003, à laquelle le gouvernement de Jacques Chirac – seul en Europe – refusa de participer, l’ambassadeur de France de l’époque, Jean-David Lévitte, déclarait que l’entente avec les Américains remontait à l’Âge de Bronze plutôt qu’à l’Âge d’Or.

Dès les origines, l’accord franco-américain fut bref et ambigu : une poignée de Français vinrent au secours des rebelles américains par idéalisme républicain, Lafayette bien entendu. Mais la flotte de Rochambeau qui mit un terme à la colonisation britannique, était en guerre contre la Grande-Bretagne, une revanche contre la perte du Canada, plus qu’elle ne soutenait la République américaine.

En 1794, Talleyrand, futur ministre des Affaires étrangères, dont l’influence s’exerce encore sur la diplomatie française, écrivait de Philadelphie où il s’était réfugié pendant la Terreur, que la France « avait eu tort de soutenir ces Américains qui n’étaient, au fond, que des Anglais ». Talleyrand en voulait au gouvernement de George Washington d’avoir passé, avec la Grande-Bretagne, le Traité Jay (un diplomate américain d’origine française) qui garantissait le libre-échange entre les deux nations, au détriment de la France révolutionnaire. Bien plus tard, le Général de Gaulle reprochera à ces « Anglo-saxons », de privilégier leurs intérêts commerciaux tout en se drapant dans des déclarations de grands principes. L’Âge d’Or franco-américain fut si fragile qu’après le Traité Jay, les deux pays entrèrent sur l’Océan dans ce qui fut appelé une « quasi guerre ».

Les intérêts seuls n’opposaient pas les deux nations – aujourd’hui encore trouve-t-on des divergences d’intérêt (Airbus contre Boeing, par exemple). Depuis l’origine, s’ajoute une rivalité idéologique entre la France et les États-Unis qui tient à leur nature même. Elles sont les seules nations au monde à afficher une même prétention d’incarner des valeurs universelles : la France et les États-Unis sont, toutes deux, fondées sur la citoyenneté et pas sur le sang, la race, l’ethnie. Toutes deux incarnent ou prétendent incarner les Droits de l’homme par deux textes concordants, la Déclaration d’indépendance américaine de 1776 et la Déclaration des Droits de l’homme de 1789 : il est probable que Lafayette et Jefferson contribuèrent à ces deux proclamations, probable aussi que les couleurs du drapeau français furent inspirées par celles du drapeau américain. Cette communauté humaniste et universelle constitue le fondement idéologique de l’alliance syrienne puisqu’il s’agit, contre la Barbarie, de défendre un Ordre international fondé sur le Droit, le Traité de Genève de 1925 bannissant les armes chimiques.

Comment prétendre à l’universel, incarner la liberté quand on est deux sur le marché ? Au dix-neuvième siècle, les Républicains français jouissaient d’une sorte de monopole politique et intellectuel de cette pensée humaniste : il en subsiste des échos affaiblis dans des nations lointaines où l’on évoque encore Voltaire et Romain Rolland avec émotion. Mais depuis un siècle, l’évolution des rapports de force a détrôné les Français au bénéfice des Américains : qui, en France, s’est remis d’être relégué au second plan ? Pas notre diplomatie qui, depuis De Gaulle et aujourd’hui encore, se définit par opposition à « l’impérialisme américain ». Impérialisme réel qui est la projection, volontaire ou non, de la puissance dominante du gendarme du monde. Ne s’en remet pas non plus une certaine intelligentsia française qui, depuis le milieu du dix-neuvième siècle, s’est construite autour de l’antiaméricanisme, ainsi que l’a montré Philippe Roger dans son livre L’ennemi américain.

Un antiaméricanisme ni de droite ni de gauche mais qui réunit curieusement les deux. On sait peu qu’au dix-neuvième siècle, la Droite catholique était la plus virulente pour dénoncer cette société américaine qui défiait l’Ordre Naturel du monde en s’inventant elle-même et qui, de surcroît, était protestante. Continuité : Scènes de la vie future de Georges Duhamel emporte un immense succès de librairie en 1930, une diatribe antiaméricaine au nom d’une France éternelle qui refuse le machinisme américain. Duhamel se situait à gauche mais écrivait déjà comme le Maréchal Pétain. Et au moment où nous écrivons, la droite traditionaliste française manifeste dans les rues de Paris contre « l’agression américaine » en Syrie. Hier, les mêmes manifestaient contre le « mariage pour tous » : contre le régime de Assad, pas un mot ! Mieux vaudrait soutenir le Diable que les Américains ? Ce fut la position d’un célèbre avocat, prétendument de gauche, qui s’appelait Jacques Vergès. À gauche, l’antiaméricanisme se réclame de l’anticapitalisme contre une Amérique qui ne serait jamais que l’incarnation de Wall Street. Comme le remarquait Jean-François Revel dans son dernier livre L’obsession anti-américaine, publié en 2002, il va de soi que l’hostilité envers les États-Unis est une posture sans relation avec l’Amérique réelle.

Pour faire bonne mesure, admettons que la France dans le regard des Américains n’est pas plus neutre que les États-Unis dans le regard français. Le refus de se joindre à la coalition en Irak valut aux Français d’être traités de lâches ; certains à droite, Fox News en particulier, ne cessaient de relier ce refus de combattre à une soi-disant « défaite volontaire » en 1940. Dans la droite américaine, une certaine détestation de la France, socialiste de surcroît, est en ce moment une constante du Tea Party. Autre constante anti-française : l’accusation d’antisémitisme. La moindre agression, vraie ou montée en épingle, contre un Juif français, provoque dans la presse américaine, Wall Street Journal à droite, New York Times à gauche, un torrent éditorial qui identifie la France entière à l’affaire Dreyfus et au régime de Vichy. Dans ces milieux extrêmes, on aime la France quand elle se cantonne à son imagerie : des femmes minces, le béret, la baguette, le cinéma d’auteur.

Ainsi va la relation franco-américaine, de passion en déception, d’amour vache en tirs croisés de clichés transatlantiques. Ce qui honore d’autant plus les deux gouvernements de Barack Obama et de François Hollande. Leur refus conjoint – quelles que soient les modalités de l’action militaire ou diplomatique – de la Barbarie, leur défense simultanée du Droit international, aussi ténu soit-il, est enraciné dans le granit fondamental de nos deux nations. Par-delà la tragédie immédiate qui détruit le peuple syrien, la nouvelle alliance franco-américaine illustre combien la Déclaration d’indépendance et la Déclaration des Droits de l’homme ne sont pas des chiffons de papier, mais la vision la plus noble du destin de l’humanité jamais publiée. On formera des vœux, sans trop y croire, pour que ce nouvel Âge d’Or ne s’arrête pas à la Syrie : nos deux nations parlant d’une seule voix pourraient réparer le monde et pas seulement le Proche-Orient.


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