La France sur le chemin de Damas

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Quelques rappels historiques sur le rôle joué par la France en Syrie, qui n’est pas des plus glorieux. Voilà qui devrait donner à réfléchir à nos va-t-en-guerre.

Quelques rappels historiques sur le rôle joué par la France en Syrie, qui n’est pas des plus glorieux : voilà qui devrait donner à réfléchir à nos va-t-en-guerre.

Par Philippe Alouates.

Sans remonter jusqu’à Paul, il me paraît que deux époques plus récentes devraient réveiller notre méfiance dans l’affaire franco-syrienne de ces derniers jours, les nains n’ayant pas de mémoire.

La première est celle du Mandat sur la Syrie, attribué à la France par la SDN en 1920. Nous estimions alors (vieux fond colonial…) que tout le littoral syrien relevait d’une zone où devait s’exercer la « mission civilisatrice » de la France républicaine.
Le général Gouraud fut seul jugé capable de s’imposer face aux Britanniques (ah, cette mésentente cordiale !) et aux populations arabes emmenées par un Fayçal auquel Clémenceau avait garanti une Syrie indépendante, et qui voulait – le fou – imposer une Syrie arabe. Gouraud aplatit donc Faycal, entre à Damas, et décide d’organiser la Syrie en la divisant pour mieux régner, en quatre entités politiques distinctes, dont un Territoire Autonome des Alaouites (leur religion est dérivée de celle des Chiites), dans l’idée – typiquement Quai d’Orsay modèle entre deux-guerres – de contre-balancer le pouvoir de la majorité sunnite.

Éclate alors la révolution syrienne de 1925, la plus importante révolte ayant eu lieu sur le territoire de l’actuelle Syrie contre le pouvoir français. L’opposition venait surtout des Druzes, exaspérés par les méthodes des autorités militaires françaises, qui pratiquaient une administration directe, sans discernement ni égard envers les élites et les coutumes locales (toujours ce fond colonial…).
L’attaque du Palais Azem, siège de l’administration française en Syrie, provoque un nouveau soulèvement, et Damas est considérée comme « territoire rebelle ». La loi martiale est instituée, et le général Gamelin (oui, celui qui s’est distingué ensuite en 1940) décide d’utiliser l’artillerie pour écraser la résistance. La ville est bombardée pendant trois jours, et un énorme incendie embrase Damas.
L’état de siège est imposé et les Français préparent un plan de défense de Damas qui a pour but d’isoler la capitale de la guérilla. Ils prévoient d’entourer la ville d’une barrière de fil de fer barbelé. Le projet est nommé « embellissement »…
L’insurrection finira par s’essouffler et la République reprendra le dessus, mais tout cela fait un énorme pataquès dans la communauté internationale, et le Mandat prend du plomb dans l’aile.

La seconde est le soulèvement de 1945.

Après des manifestations réclamant l’indépendance promise, une véritable révolte éclate au Liban et en Syrie. Des affrontements sanglants ont lieu à Damas entre l’armée française et la police syrienne. Les Français bombardent Damas (encore !). La Grande-Bretagne menace d’intervenir militairement. Le parlement syrien a le culot de réclamer avec insistance l’indépendance de la Syrie : l’autorité mandataire le suspend illico en 1934.
Un « traité franco-syrien » conclu sous les auspices du Front populaire en 1936 et prévoyant l’indépendance de la Syrie, restera lettre morte – ce qui n’étonne vraiment personne.
Enfin, à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, la France cède à la Turquie la ville d’Antioche, ancienne capitale syrienne, ainsi que sa région, Alexandrette, débouché naturel d’Alep sur la Méditerranée, en échange de la neutralité d’Ankara dans la Deuxième Guerre mondiale : les Alaouites n’oublieront pas ce marchandage indécent.

Devant les promesses françaises non tenues (indépendance proclamée par la France Libre le 9 juin 1941), les nationalistes déclenchent en mai 1945, un soulèvement armé. Il est violemment réprimé par l’armée française, qui bombarde le Parlement syrien et le centre de Damas. Une partie de la citadelle deux fois millénaire est détruite, et on dénombre près de 700 morts.
Cet acte inconsidéré fait réagir les Anglais qui neutralisent les troupes françaises. Humiliation cuisante à laquelle succède une non moins cruelle humiliation : l’expulsion sans ménagement des Français de Damas. Le naufrage du mandat est consommé dans la honte, et les troupes françaises quittent définitivement la Syrie le 17 avril 1946.

Je fais partie de ceux qui ne souhaitent pas leur retour dans ce pays sans mandat. Ni même avec.

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