Arabie Saoudite, Qatar : alliés en Syrie, opposés en Égypte. Pourquoi ?

Pourquoi l’Arabie Saoudite et le Qatar se sont-ils affrontés en Égypte alors qu’en Syrie ils appuient de concert les rebelles et aujourd’hui une intervention militaire de l’Occident ?

Pourquoi l’Arabie Saoudite et le Qatar se sont-ils affrontés en Égypte alors qu’en Syrie ils appuient de concert les rebelles et aujourd’hui une intervention militaire de l’Occident ?

Par Michel Ghazal.

À l’heure où le compte à rebours d’une intervention militaire contre la Syrie des États-Unis, la Grande Bretagne et la France semblait être lancé pour rapidement ensuite voir les deux premiers ralentir et faire machine arrière toute, laissant la France seule aux avant-postes, comment se positionnent deux des acteurs principaux du Moyen Orient et quels intérêts les poussent à agir de façon pas toujours lisible ?

De retour du Liban, où parler politique est l’un des trois sports nationaux favoris hormis la « bouffe » et le déni, trois des réflexions, parfois choquantes et provocantes à propos de la situation au Moyen-Orient qui m’ont été souvent faites, méritent d’être partagées :

1- Vous (les Occidentaux) vous ne comprenez rien à la situation au Moyen-Orient.
2- Arrêtez de vous targuer de vouloir nous instaurer (imposer) la démocratie.
3- Ici, la majorité des peuples ne peuvent être gouvernés que par un dictateur.

Rappelons que ce qui a été qualifié par les médias occidentaux de « printemps arabe » a balayé des dirigeants qui ont longtemps été (de manière différente certes) des alliés ou des fréquentations obligées que cela soit de la France ou des États-Unis. N’est-ce pas au Caire de Moubarak qu’Obama a prononcé son fameux discours ? Ben Ali, n’était-il pas l’ami d’une grande partie de la classe politique française ? Khadafi, n’avait-il pas planté sa tente dans les jardins de l’Hôtel de Marigny à côté de l’Élysée ? N’était-ce pas Bachar El-Assad, l’invité d’honneur à la tribune d’un 14 juillet ?

Rares sont les politiques ou les observateurs qui n’ont pas été pris de cours faute d’avoir anticipé ces ébullitions et l’on a assisté depuis à la course à celui qui va être le premier à appuyer « une aspiration légitime des peuples arabes à la liberté et à la démocratie ». Mais la situation, n’est-elle pas plus complexe qu’elle n’y parait ?

Deux des pays du Moyen Orient ont occupé le terrain médiatique cet été : l’Égypte et la Syrie. Dans le premier, le renversement de Morsi élu « démocratiquement » ; le régime d’Assad, pour l’utilisation présumée d’armes chimiques (comme si tuer avec des armes conventionnelles était moins condamnable).

Mais hormis l’occident, totalement déboussolé par ces convulsions et tentant de se raccrocher aux branches face à des paramètres contradictoires compliquant à l’extrême l’équation à résoudre, deux des acteurs principaux de ce qui se déroule dans la région, l’Arabie Saoudite et le Qatar, mettent en œuvre des stratégies qui paraissent incompréhensibles. Pourquoi se sont-ils affrontés en Égypte alors qu’en Syrie ils appuient de concert les rebelles et aujourd’hui une intervention militaire de l’Occident ?

Des intérêts parfois convergents parfois divergents conditionnent les alliances

Un proverbe oriental dit : « Mon frère et moi contre mon cousin ; mon cousin et moi contre l’étranger ». La fracture Sunnite-Chiite n’a plus de secret pour personne et constitue une première grille de lecture. Elle traverse tout le Moyen-Orient depuis que Saddam Hussein avait lancé sa guerre contre l’Iran. Il y a un axe autour de l’Iran qui va de l’Irak gouverné à présent par un premier ministre Chiite, passant par la Syrie dont les Alaouites sont proches des Chiites, traversant le Liban avec le Hezbollah qui contrôle le Sud du pays à la frontière avec Israël. Face à cet axe, l’Arabie Saoudite coalise les pays à dominante Sunnite qui incluent la Turquie, les pays du Golfe et bien sûr le Qatar.

L’alliance de Riyad et de Doha face à l’Alaouite Assad peut se comprendre ainsi. La volonté de l’Iran Chiite de disposer de l’arme nucléaire et d’étendre ainsi son influence dans la région est vue d’un très mauvais œil par la puissance Sunnite qu’est l’Arabie Saoudite. C’est une des raisons majeures qui pousse ces derniers à vouloir les combattre sur tous les fronts et notamment en Syrie.

La deuxième grille est d’ordre économique : 2ème producteur mondial de gaz, le Qatar a des velléités de devenir un fournisseur pour les pays européens en ouvrant une voie de livraison passant forcément par la Syrie. De ce fait, la Russie de Poutine, principal soutien d’Assad, défend ses intérêts non seulement en tant que protecteur de son premier client en armes dans la Région, mais aussi pour contrer cette menace. En tant que premier producteur mondial de gaz, il veut barrer la route à son concurrent et préserver ainsi son emprise sur les marchés européens. C’est ainsi que l’Arabie saoudite et le Qatar se retrouvent côte à côte dans leur volonté d’abattre le régime de Bachar El-Assad.

Mais la guerre ne fait pas rage uniquement entre Sunnites et chiites. Elle oppose également les deux mouvances du radicalisme Sunnite : d’un côté les Frères musulmans et de l’autre les Salafistes/Wahabites. Les premiers sont soutenus par le Qatar. Les seconds, par l’Arabie Saoudite.

Rappelons que Hassan el Banna, le fondateur des Frères musulmans a fixé dès l’origine l’objectif poursuivi et dont ses héritiers n’ont absolument pas dévié : la restitution du « Khalifa » de Mahomet. En prônant l’existence d’un seul « patron » à la tête de l’Islam, ceci remettrait en question bon nombre des régimes existants et notamment les monarchies du golfe saoudiennes, koweitiennes et autres.

Voilà pourquoi, suite à la destitution par l’armée du représentant des Frères musulmans Morsi qui cherchait justement à confisquer tous les pouvoirs, les Saoudiens, face aux cris d’orfraies un peu hypocrites de l’Occident doublés des menaces de suspension des aides par les Américains, ont proposé de pourvoir à chaque dollar perdu. Alors que le Qatar, qui héberge une des bases militaires américaines les plus importantes au Moyen Orient, ne suivait-il pas en cela la volonté US en apportant son soutien à Morsi ?

La démocratie au Moyen Orient : est ce compatible avec l’Islam ?

Il aura fallu en France plus de deux cents ans de massacres entre Catholiques et Protestants avant que la laïcité séparant la religion de l’État ne soit instaurée retrouvant en cela les préceptes de Jésus : « Ce qui est à Dieu est à Dieu et ce qui est à César est à César ». C’est à ce prix que la démocratie fut conquise.

Sachant, en revanche, que l’Islam se définit comme « Dine wa Dunia », « Religion et Monde », c’est-à-dire qu’il englobe le temporel et le spirituel, combien de guerres inter-religieuses et de siècles faudra-t-il avant que les peuples du Moyen Orient arabe puissent séparer le religieux du politique et accéder ainsi à une vraie démocratie ?


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