Syrie, la « ligne rouge » qui bouge

Vous ne verrez pas de manifestations spontanées clamer que la guerre n’est pas la solution en Syrie. Les oppositions à Barack Obama sont quasiment inexistantes.

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John Kerry et son épouse à la table des Assad. Qui paye l'addition ?

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Syrie, la « ligne rouge » qui bouge

Publié le 2 septembre 2013
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Vous ne verrez pas de manifestations spontanées clamer que la guerre n’est pas la solution en Syrie. Les oppositions à Barack Obama sont quasiment inexistantes.

Par Stéphane Montabert.

Le vent guerrier soufflait tellement fort en début de semaine que certains pensaient que les bombardements alliés commenceraient dès le jeudi après-midi. Mais il n’en fut rien : il faut au moins un président américain pour lancer les hostilités, et à ce moment Barack Obama avait prévu de fêter le cinquantième anniversaire du discours de Martin Luther King.

Lors de l’attaque du consulat américain de Benghazi, l’Amérique n’avait pas pu réagir promptement non plus : le président, confondant l’opération terroriste avec une manifestation trop enthousiaste, était de toute façon accaparé par une soirée de levée de fonds à Las Vegas en vue de sa réélection. Pas de chance, vraiment.

Aujourd’hui, on prétend que les opérations militaires commenceront mardi 3 septembre, simplement parce que ce lundi est férié aux États-Unis.

Ramener les conflits à de simples question d’agenda n’est pas si exagéré. Le buzz du moment tient ainsi en une seule image, la photo d’un dîner au restaurant Narenj dans le vieux Damas entre le sénateur Kerry et son épouse et le couple Assad.

John Kerry et son épouse à la table des Assad. Qui paye l’addition ?

Ce n’était jamais qu’en 2009. Bachar el-Assad était officiellement un type fréquentable, comme Muammar Kadhafi en son temps. La roue a tourné, mais il est toujours amusant de contempler John Kerry, désormais Secrétaire d’État, appeler à la chute d’un homme à qui il a demandé des conseils gastronomiques.

Les parallèles avec l’Irak de 2003 sont étonnants. Un tyran devenu gênant, des soupçons d’armes chimiques, une communauté internationale divisée, l’ONU aussi inutile que d’habitude… Mais où sont les drapeaux arc-en-ciel accrochés aux balcons et fenêtres ? La marge de manœuvre est tout simplement incomparable entre un Républicain et un Démocrate, prix Nobel de la Paix de surcroît, quand il s’agit d’impliquer l’Amérique dans une guerre. L’un était dans le faux quoi qu’il fasse, l’autre est dans le vrai quoi qu’il fasse. Le Camp du Bien a définitivement la vie plus facile.

Vous ne verrez pas de manifestations spontanées clamer que la guerre n’est pas la solution – bien qu’aujourd’hui tout le monde en soit persuadé – ni qu’il faille laisser les inspecteurs internationaux « faire leur travail ». Les oppositions à Barack Obama sont quasiment inexistantes. Pourtant, les gains géopolitiques dans la guerre civile syrienne promettent d’être dérisoires, quelle que soit l’issue du conflit.

Toute guerre a ses raisons que la raison ignore. Aujourd’hui, c’est une bête histoire de ligne rouge. Barack Obama employa ce terme pour la première fois en août 2012. Il réitéra ensuite sa menace le 9 décembre en précisant ce qu’il entendait par là:

Je veux être absolument clair pour Assad et ceux qui sont sous son commandement : le monde vous regarde, l’utilisation d’armes chimiques est et sera considérée comme tout à fait inacceptable. Si vous faites l’erreur tragique d’utiliser ces armes chimiques, il y aura des conséquences et vous en répondrez.

Pourquoi un tabou sur les armes chimiques, demanderez-vous ? Elles sont honnies en Occident parce qu’elles tuent femmes, enfants et civils aveuglément. L’absence de discernement est horrible pour toute personne civilisée, mais implique l’idée que les armes « conventionnelles » permettent, elles, d’épargner les non-combattants.

De toute évidence, cette thèse ne tient pas en Syrie. Dans une guerre civile avec plus de cent mille victimes au compteur, les deux camps s’abandonnent avec délice dans des attaques gratuites contre les innocents apparentés à l’adversaire. Les rebelles emploient des kamikazes et organisent des opérations de terreur contre les partisans du régime ; Damas riposte avec des bombardements de masse et le soutien du Hamas. Les deux camps fourbissent leurs islamistes et emploient les méthodes les plus sales auxquelles ils ont accès. Il est plausible que les rebelles aient eux aussi employé des armes chimiques de temps à autre ; leur utilisation n’a été limitée que par les stocks disponibles, non par les scrupules.

Il y a un an de cela, tracer une « ligne rouge » infranchissable mais suffisamment lointaine pour se mêler à l’horizon semblait relever de la rhétorique la plus habile. Tuez-vous les uns les autres autant que vous voulez, mais n’utilisez pas d’armes interdites pour cela, annonçait en quelque sorte Obama. L’avertissement offrait une moralité à peu de frais. Il fut rattrapé par l’actualité.

Les premières allégations d’utilisation d’arme chimique remontèrent au 13 avril, puis au 30, mais les puissances occidentales optèrent alors pour une confortable fin de non-recevoir. Dans ce chaos syrien, comment être sûr de quoi que ce soit ? L’absence de réaction incita sans doute les protagonistes à passer à la vitesse supérieure. D’autres soupçons d’armes chimique survinrent encore le 27 mai (impliquant des journalistes français, donc plus difficiles à défausser) et enfin le 21 août dans la capitale, avec plus de mille morts supposés. Le franchissement de la ligne rouge aurait alors été plus une question d’échelle que de moyens.

L’intervention en Syrie est donc, désormais, inévitable. Mais elle ne peut déboucher sur rien.

Empêcher un régime de se servir d’armes chimiques revient à détruire ses stocks, ses moyens de production, ses agents de diffusion (c’est-à-dire son armée), contrôler ses importations, et finalement le renverser ; tout autre niveau d’intervention n’offre qu’une garantie très temporaire. Or, les Occidentaux, épuisés et ruinés, n’ont pas les moyens de s’impliquer sérieusement.

Les Russes ont misé beaucoup sur le régime de Bachar el-Assad et l’Iran ne supportera pas la chute d’un allié à ses frontières : le régime de Damas peut compter sur des alliés. Le risque d’un embrasement régional n’est pas nul mais a peu de chances de survenir. L’intervention occidentale en Syrie sera probablement très limitée. Quelques bombardements ponctuels sur des stocks supposés d’armes chimiques, peut-être une estocade contre l’aviation de Bachar, c’est à peu près tout.

Tout le monde aura gagné : le régime syrien pansera ses plaies – il en a vu d’autres – en clamant qu’il est toujours debout ; les brillants chefs de guerre des États-Unis et d’Europe s’offriront mutuellement l’accolade en proclamant la mission accomplie ; Barack Obama pourra dire qu’il a tenu sa promesse et la réitérer avec force : « Massacrez-vous autant que vous voulez, mais proprement. »

On a les lignes rouges qu’on peut se permettre.

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  • Réduire le Grand Jeu a un problème de « ligne rouge », et in fine à une simple question de « sauver la face », est franchement une erreur.

    Car enfin, ces occidentaux si « épuisés », si « ruinés »… montrent une stupéfiante obstination, vous ne trouvez pas ?

    Une obstination à détruire, un par un (certains) états de la région, qui devrait éveiller vos soupçons.

    Car enfin : Irak ? Lybie ? Iran ?

    Et cette lubie n’a pas commencé hier… Ca fait plus de 10 ans que ça dure (et même 30 ans, si on remonte au conflit Iraq/Iran, puis la 1ere guerre contre l’Irak en 1991).

    Bref, il est ahurissant de voir que… personne ne voit l’évidence.

    Il y a une volonté manifeste (qui dépasse les pseudo changements de personnels politiques Bush / Obama, Sarkozy / Hollande, Blair / Cameron), puissante et qui dure dans le temps.

    Bizarre, non ?

    Ca ne vous frappe pas ?

    • et comme par hasard les régimes visés sont toujours des ennemis déclarés d’Israel.

      Cela n’a bien rien à voir avec la puissance du lobby juif à Washington, qui a traité Chuck Hagel d’antisémite pour avoir précisé qu’il était sénateur américain, et non sénateur israélien.

      http://en.wikipedia.org/wiki/Chuck_Hagel#Criticism_of_the_nomination

      La politique étrangère US absolument délirante depuis une dizaine d’années ne peut se comprendre que sous cet angle.

      • Pour Israël, bien entendu. Diviser pour mieux régner. Stratégie ancestrale, et qui s’applique à merveille au MO (puisque – c’est que les gens ont du mal à comprendre – les protagonistes veulent en plus se battre, ils sont willing, excités par des haines tribales, religieuses, ethniques).

        Mais il n’y a pas que Israël.

        C’est là où je suis en désaccord avec vous : il n’y a pas qu’un seul angle, et c’est précisément pour cette raison que l’on peut dire que le conflit est inévitable… car de NOMBREUX ACTEURS Y ONT INTERET.

        Mettons nous du côté des USA. Là aussi, des intérêts profonds -et très américains- apparaissent :

        -empêcher l’utilisation des ressources pétrolières (irak / iran) comme arme stratégique aux mains d’états forts.

        -empêcher des accords efficaces d’approvisionnement entre ces états (que l’on fait disparaître) et… la Chine (le véritable ennemi des USA). Cela place la Chine en difficulté.

        -s’assurer (à tout prix) de la continuation du pétro-dollar, et donc empêcher toute véléité de changer l’étalon monétaire (qui ne pourrait provenir que d’un état ennemi fort). Plus d’état ou des états affaiblis, plus de véléités.

        -poursuite de la rente militaire (budget), et donc de la supériorité stratégique

        … On pourrait développer.

        (Au passage, les mollahs iraniens ont compris que le seul moyen de sanctuariser leur territoire et leur régime, c’est l’arme nucléaire… Voilà pourquoi USA et Israël ne les laisseront jamais faire.)

        Autre angle :
        -Arabie Saoudite : empêcher le syndrome Irak / Koweit (état puissant attaquant petit état).
        -maximiser leur rente pétrolière
        -casser le « croissant » chiite (iran / irak / liban / syrie), et casser les chiites

        -Jordanie : idem

        -Qatar : se rehausser en faisant baisser les voisins. intérêts énergétiques (on parle de pipline pour gaz, voir Syrie). choisir parapluie de défense US etc.

        Bref, je le répète de nombreux acteurs ont intérêt à ces conflits, à ce morcellement généralisé.

        D’où l' »inévitabilité » (que bcp de gens ressentent). Trop d’intérêts en jeu. Trop de joueurs.

        A cette aune, la « ligne rouge » d’Obama, même si elle « bouge », n’est qu’un épiphénomène.

        Le conflit aura lieu.

  • Je suis en gros d’accord avec Stéphane Montabert, à ceci près que quand il écrit « Quelques bombardements ponctuels sur des stocks supposés d’armes chimiques », ce n’est pas possible, sans faire un carnage. J’ai entendu dire par un expert chimiste que bombarder des stocks d’armes chimiques pouvaient les répandre à des dizaines de kilomètres. On imagine l’horreur que cela produirait.

  • C’est dommage de traiter par la désinvolture un sujet aussi grave. 1 500 personnes dont 60% de femmes et d’enfants ont été gazées. Il s’agit là d’un crime contre l’humanité commis par une armée régulière (seule une telle armée dispose de l’équipement pour le faire) qui doit être réprimé pour ne pas être réédité.

    Les Occidentaux, de par leur tradition libérale, sont les garants du droit international lorsque l’ONU fait défaut. L’usage d’armes chimiques est prohibé depuis 1920. Nous avons l’obligation de frapper le gouvernement syrien pour empêcher qu’un tel crime se renouvelle. Si nous ne le faisons pas, le droit perd sa crédibilité et les puissances garantes du droit aussi. Tous les dictateurs se sentiront pousser des ailes et défieront notre pusillanimité. Nous n’empêcherons pas le bellicisme des Etats-voyous anti-libéraux, au contraire, nous les encouragerons si nous restons inertes.

    • « C’est dommage de traiter par la désinvolture un sujet aussi grave. 1 500 personnes dont 60% de femmes et d’enfants ont été gazées. Il s’agit là d’un crime contre l’humanité commis par une armée régulière (seule une telle armée dispose de l’équipement pour le faire) qui doit être réprimé pour ne pas être réédité. »

      oui oui, comme les incubateurs du Koweit, la supposée épuration ethnique au Kosovo, les armes de destruction massive de Saddam ou l’attaque du golfe du Tonkin. On commence à connaitre la chanson.

      Prenez votre paquetage et allez vous battre aux cotés des brigades anti-assad si vous avez tellement envie de faire la guerre.

      • Pareil que ceux qui veulent faire la guerre en Syrie, fassent leur paquetage et qu’ils fassent don de leur épargne pour la financer.
        De notre côté, un moyen de gêner hollande, c.est de vider nos comptes en banque, un bon petit bankun causera suffisamment de bazar pour qu’il ait encore l’idée d’aller tuer des syriens.

    • Effectivement, style une armée régulière dispose des moyens d’utiliser des armes chimiques… allez en parler aux japonais, ils se souviennent très bien de l’« armée régulière » qui les a agressés à l’armée chimique en 1995. Mots clés : aum, sarin.
      La force des armes chimiques, et ce qui a causé leur interdiction officielle, réside dans leur facilité de production et de mise en oeuvre rapportés à leur létalité. N’importe quel groupe paramilitaire peut en utiliser, surtout dans un pays où il n’a pas forcément eu besoin d’en produire (en s’emparent d’entrepôts de l’armée régulière, par exemple)

  • Contrairement à ce qu’affirme l’article, il y a eu des manifestations spontanées contre l’attaque planifiée de la Syrie. D’ailleurs, durant le dernier discours d’Obama, on pouvait entendre dans le fond les slogans des manifestants.

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