Jan Ludwik Wolzogen, le premier libertarien polonais ?

Wolzogen

Johann Ludwig von Wolzogen avait des thèses libertariennes qui mériteraient d’être mieux connues dans son pays.

Il est temps que les Polonais découvrent Johann Ludwig von Wolzogen, dont les thèses libertariennes pourraient s’avérer être la pierre angulaire d’un mouvement libertarien nombreux et très actif intellectuellement en Pologne.

Par Jakub Wozinski, depuis la Pologne.

Jan Ludwik Wolzogen

Johann Ludwig von Wolzogen (1599 – 1661) de son vivant déjà fut relégué en marge de la conscience sociale. Celui qui fut probablement le premier libertarien sur le sol polonais était malchanceux à deux titres : en premier, il était arien ; en second, il était né autrichien. Ces signes distinctifs ont ébranlé durablement ses chances de diffuser sa théorie novatrice à un large public.

Wolzogen est un personnage atypique en ce qu’il offre un exemple rare dans l’histoire de la Pologne d’un homme qui, à la recherche de la liberté de pratiquer la philosophie et la religion, est venu en Pologne au lieu de s’en échapper. Après le déclenchement de la Réforme, la Pologne est devenue une de ses rares oasis dans laquelle les autorités permettaient une relative liberté de choix de la religion. Alors que les persécutions sanglantes et les guerres de religion faisaient rage dans d’autres pays, on pouvait trouver au-delà de la Vistule un répit à l’atmosphère brulante des bûchers qui crépitaient ne fut-ce qu’en Suisse. Rien d’étonnant donc qu’arrivèrent en masse en Pologne des Allemands, des Hollandais, des Italiens, des Écossais, des Anglais, des Suisses ou, comme Johann Ludwig von Wolzogen, des Autrichiens.

Issu d’une famille aristocratique, le baron de Tarenfeld est arrivé en Pologne à l’âge de 26 ans où il est devenu un des intellectuels les plus influents d’un mouvement qui, de son vivant encore, fut condamné à l’exil. Les premières influences de la réforme donnèrent principalement de la popularité aux Calvinistes, qui reçurent une sympathie toute particulière de la noblesse. La position calviniste sur la subordination du clergé à l’État plu énormément aux Sarmates [NdT : les géographes appellent « Sarmatie » la grande plaine polono-biélorusse où se tient la forêt de Białowieża], pour qui la condition cléricale représentait l’obstacle principal vers la prise de contrôle total de l’État. Après avoir transformé le roi en marionnette et neutralisé les villes, la noblesse repris, grâce aux Calvinistes, le contrôle de l’État jusqu’à la fin du 16ème siècle.

Sous la Réforme

Pour preuve que les Calvinistes furent totalement instrumentalisés par la noblesse, on rejette en Pologne la doctrine de la prédestination et le culte du travail et de l’épargne, pourtant des éléments-clés du calvinisme. Au début pourtant, le mouvement calviniste englobe de nombreux groupes qui combattront ensemble pour la liberté de leurs pratiques religieuses.

L’éclatement survint seulement en 1562 quand un mouvement résolument intellectuel, dont les membres furent aussitôt dénommés les Frères polonais, se sépare des autres calvinistes.

Les Frères polonais suscitent encore beaucoup d’émotions aujourd’hui. D’une part, les cercles de gauche les présentent comme des héros qui furent réprimés par le funeste catholicisme polonais ; d’autre part, les historiens de droite attirent l’attention sur leur comportement pendant le « déluge » suédois quand ils prirent parti pour les Suédois ainsi que pour leurs thèses ouvertement hérétiques qui allaient à l’encontre de la tradition de l’enseignement catholique.

Comme c’est généralement le cas dans ce genre de controverse, la vérité est largement plus complexe que ce que veulent en savoir chacune des parties. Le grand mérite des Frères polonais (dénommés plus tard unitariens ou socinianistes) est d’avoir construit leur propre ville, Raków, où jusqu’en 1638 fonctionna la fameuse Académie de Raków et l’imprimerie d’où sortit des œuvres lues dans l’Europe entière.

Cette petite ville, qui est devenue à présent un village perdu, fut pendant un certain temps une des villes polonaises les plus connues au monde. L’indépendance et la liberté d’échange des opinions suscita une renommée internationale pour les Frères polonais qui, formant un groupe d’intellectuels plutôt que religieux, avaient trouvé une oasis dans l’Europe en guerre. Par ailleurs, la collaboration avec l’occupant pendant le « déluge » qui paraissait évidente fut clairement remise en cause.

En fait, Charles Gustave [NdT : roi de Suède de 1654 à sa mort] ouvrit grand les bras à la Pologne entière, mis à part Jean II Casimir Vasa qui, quelques années auparavant, en 1648, donna l’ordre de chasser les ariens de Pologne. Contraints à l’exil et privés de leurs biens, les ariens cherchèrent à améliorer leur sort auprès d’autres représentants de la famille Vasa, mais ils furent en retour instrumentalisés.

En outre, les Frères polonais combattirent plus tard contre les Suédois, malgré tous les torts que leurs reconnaissaient leurs compatriotes depuis le début du 17ème siècle. Les présenter comme des traîtres qui ont accueilli les envahisseurs à bras ouverts est une contre-vérité puisque dans les premiers mois de l’invasion suédoise les alliés de Charles Gustave furent presque toute la classe dirigeante. Les Frères polonais ne représentaient pas un monolithe et il est d’ailleurs toujours difficile de trouver aujourd’hui un point commun entre toutes leurs conceptions religieuses, philosophiques et sociologiques élaborées durant leur présence en Pologne. Dans un premier temps, leurs idées étaient fortement sous influence des Frères tchèques, réfugiés du Tyrol, qui créèrent une communauté pacifique en Moravie. Le radicalisme des Frères tchèques (anabaptistes) n’apparut néanmoins pas en Pologne. Il est vrai qu’au début les Frères polonais avaient adopté l’idée de la non-utilisation des armes et de l’égalité des conditions mais avec le temps s’installa le conformisme des membres les plus influents, qui occupaient des postes élevés dans l’armée polonaise et l’appareil d’État.

Contre l’État

Du radicalisme des Frères tchèques et de la position des Frères polonais dérivée de celui-ci, Johann Ludwig von Wolzogen établit sa propre vision de la relation de l’homme envers l’État. Partant du principe qu’aucun individu n’est créé pour dominer les autres, il considérait que la veille des ministères d’État est une erreur. Au lieu d’un gouvernement d’État, il prôna la soumission à l’autorité des communautés religieuses en place. Selon Wolzogen, l’existence de l’État est une erreur humaine et devrait être rejetée par chaque chrétien. L’argumentation du baron autrichien repose sur la conviction que l’État était admis à l’époque de l’Ancien Testament, quand Dieu garantit aux Israéliens la Terre promise et les conduit aussi longtemps que celui-ci fut établi.

La venue de Jésus-Christ inaugure le passage de l’ancienne Alliance à la nouvelle Alliance et, avec lui, l’État est rejeté car incompatible avec l’amour de son prochain. Dans l’esprit de Johann Ludwig von Wolzogen, la collaboration avec l’État témoigne d’un attrait à une vie temporelle, au péché.

Le premier libertarien polonais était parfaitement conscient des conséquences qui pouvaient découler de ses discours et c’est pourquoi il compléta son enseignement antiétatique par une prophétie un peu sombre et fataliste. « Parce que le monde temporel est sous le contrôle de l’État, ceux qui le rejettent au nom de l’amour de son prochain seront persécutés. » En écrivant cela, il n’était en rien un prophète car les Frères polonais connurent toute une série de malheurs, comme l’incendie de Raków par les cavaliers d’Alexandre Joseph Lisowski en 1623 ou l’expulsion des ariens de Poznań et de Lublin. Selon Wolzogen, un tel sort était inévitable et cela atteste pleinement des persécutions aux premiers siècles du christianisme, avant que celui-ci ne devienne officiellement religion d’État.

Il est intéressant de noter que les chercheurs qui s’occupent du mouvement des Frères polonais et les historiens qui retracent l’époque de la Réforme en Pologne marginalisent nettement Wolzogen au profit d’autres ariens comme Simon Budny, Samuel Przypkowski ou Jan Crell. Pourtant, leurs théories n’ont jamais pris des accents aussi fermement libertariens que celles du baron autrichien. Le meilleur exemple est ici Crell, dont le traité sur la tolérance fut lu dans l’Europe entière et servi probablement de modèle pour la « Lettre sur la tolérance » de John Locke.

Le Franconien résidant alors en Pologne appela à la liberté religieuse et à la tolérance mutuelle, mais fut critique à l’égard des opposants à l’État. Quant à Simon Budny, qui connut la gloire essentiellement en Angleterre, il fut même un admirateur de l’État et fut farouchement opposé à tout « radicalisme » social au sein de l’arianisme polonais. Selon Budny, le soulèvement contre l’État n’est pas chrétien et il recommanda même l’obéissance sans limite à l’État. D’autres Frères polonais influents voyaient les choses de la même manière et certains, comme Nicolas Sienicki, occupèrent des postes clés au sein de l’État.

D’une manière générale, les Frères polonais d’origine noble atténuèrent peu à peu les thèses sociologiques « à controverse », de sorte que le mouvement arien en Pologne devint progressivement un choix pour les hérétiques riches et excentriques. Wolzogen vécut toujours en compagnie des Frères polonais, mais sur le tard fut un des rares à continuer l’enseignement du fondateur du mouvement, Piotr de Goniądz (1530 – 1573) qui fut séduit par les idées ariennes après un voyage à Padoue.

Les points de vue sociologiques de Piotr de Goniądz étaient liés d’une certaine manière aux idéaux des Frères tchèques et prévoyaient entre autre la démission du gouvernement, le refus du service militaire et la suppression du servage des paysans. Le libertarianisme sans compromis de Wolzogen l’a même poussé à formuler l’idée d’abandonner son titre de noblesse s’il s’avérait être un obstacle dans le service de l’Évangile.

Oubliés

C’est évident, toutes les opinions de Wolzogen n’étaient pas en accord avec la philosophie libertarienne contemporaine, que Murray Rothbard a élaborée dans son intégralité. Ainsi, le premier libertarien polonais était un véritable pacifiste et ennemi de toute forme de violence, même en cas de légitime défense. De plus, il acceptait comme un fait l’existence de l’État et ne croyait pas en la possibilité de son renversement. Enfin, son libertarianisme n’était pas fondé sur la théorie du droit de propriété et sur des théories économiques (comme c’est généralement le cas dans le contemporain) mais avant tout sur des délibérations de nature religieuse. Un tel libertarianisme était certainement des plus louables, bien qu’il ne fut pas basé sur des principes philosophiques ancestraux mais seulement religieux.

Au temps des conflits religieux, une telle position avait raison d’être mais il fallut patienter au moins jusqu’au 19ème siècle pour découvrir un libertarianisme pleinement justifié sur le plan théorique. Il est certain que l’influence des idées de Wolzogen et d’autres Frères polonais était alors immense. On peut même dire que les livres imprimés à Raków eurent plus de succès à l’étranger qu’en Pologne.

L’influence de Crell sur les cercles protestants anglais nous permet de supposer que Wolzogen également aurait pu inspirer le premier (selon Rothbard) mouvement libertarien dans l’histoire – les Levellers. Alors qu’en 1660 les Frères polonais furent contraints à l’exil (connu en Pologne sous le nom de « Première vague d’émigration »), sortirent à Amsterdam leurs travaux collectifs par la suite lus dans l’Europe entière : la « Bibliotheca  Fratrum Polonum » (« Bibliothèque des Frères polonais »). Si on pouvait confirmer cette thèse, la Pologne (avec l’Autriche) pourrait avoir engendré le premier libertarien dans l’histoire, dont les idées rayonnèrent dans le monde entier.

Pour expliquer l’amnésie sur les idées de Johann Ludwig von Wolzogen, il faut souligner le fait que ses écrits parurent en latin, ce qui ne les rendait pas facilement accessibles à ceux qui utilisaient uniquement la langue polonaise, de même que le rejet des Frères polonais signifiait tout autant une censure de leurs idées. Jusqu’à aujourd’hui, Wolzogen est un nom bien plus connu à l’étranger qu’en Pologne, qui l’a condamné à l’oubli. Si Wolzogen n’avait pas écrit un jour ses « Remarques sur les méditations métaphysiques de René Descartes », plus personne ne s’en souviendrait.

Il est temps malgré tout que les Polonais découvrent Johann Ludwig von Wolzogen, dont l’œuvre reste pour l’instant en grande partie non traduite. Nous avons l’espoir qu’il soit la figure de proue d’un groupe de bannis qui fut mis sous l’éteignoir mais dont les thèses libertariennes pourraient s’avérer être la pierre angulaire d’un mouvement libertarien nombreux et très actif intellectuellement en Pologne. Il y a de quoi s’en inspirer !


Article original titré ‘Pierwszy polski libertarianin ?‘, publié le 07.02.2013 sur nczas.com
Traduction par Serge pour Contrepoints.