Progressiste, conservateur et libertaire sont dans un bateau libéral

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Conservateurs et libéraux sont-ils irréconciliables ? Stratégiquement, que peut gagner ou perdre le libéralisme à l’existence de libéraux-conservateurs ?

Conservateurs et libéraux sont-ils irréconciliables ? Stratégiquement, que peut gagner ou perdre le libéralisme à l’existence de libéraux-conservateurs ?

Par Daniel Tourre.

Suite à l’article de Samuel Laurent dans Le Monde sur l’IFP, un Institut de Formation Politique « libéral-conservateur », le monde libéral sur twitter, facebook (et Contrepoints) a connu sa petite poussée de fièvre récurrente sur les différences entre conservatisme, libéralisme et progressisme.

Pas de défense du libéralisme, sans drapeau

Le débat est exacerbé pour deux raisons. D’abord, par la montée en puissance indiscutable du conservatisme – quelle que soit la définition qu’on lui donne – dans notre société. Ensuite, par la conscience aigüe de beaucoup de libéraux qu’une partie de la défiance que rencontre le libéralisme en France vient d’un manque de rigueur ou de constance dans l’affirmation de sa définition ; ce manque de constance conduisant le grand public à assimiler le libéralisme soit au capitalisme de connivence soit à une « droite de la droite » paradoxalement très étatiste.

Conservatisme, ce mot à plusieurs facettes

Pour revenir en particulier au conservatisme, la question est donc : « Être « libéral-conservateur » peut-il avoir un sens ? » Et suivant la réponse à cette question, « Stratégiquement, que peut gagner ou perdre le libéralisme à l’existence de libéraux-conservateurs ? ».

Le mot conservatisme est en effet un mot piégé par la multitude de sens qu’il peut avoir selon les périodes, les pays ou le plan sur lequel on se situe (philosophie politique, échiquier politique, vision du monde…). Le conservatisme politique peut être vu comme un ordre traditionnel par opposition à un ordre auto-organisé – libéral – ou à un ordre construit – socialiste-. Il peut aussi être vu comme s’appuyant sur le Droit naturel classique par opposition au Droit naturel moderne – libéral. Il faudrait sans doute un livre entier pour couvrir tous les sens du mot conservatisme et un deuxième pour les comparer au libéralisme. Les débats sur liberaux.org en témoignent.

Dans le fameux texte de Hayek, « Pourquoi je ne suis pas conservateur ? », on sent d’ailleurs toute la difficulté de la tâche, puisque ce dernier, en parallèle de très nombreuses précautions tout au long de son essai, oscille en permanence entre ce qui appartient au domaine politique et ce qui appartient au domaine des valeurs personnelles. La difficulté de Hayek est accentuée par sa vision assez originale, même dans la sphère libérale, ni utilitariste, ni jusnaturaliste à proprement parler. Il développe en effet une théorie de l’émergence spontanée des règles justes, laissant un rôle important à la tradition, tradition par ailleurs défendue par les conservateurs.

Le libéralisme, une philosophie du Droit

De son côté, le libéralisme est une philosophie du Droit, où le rôle de l’État est avant tout (ou exclusivement pour les minarchistes) limité à la protection des droits naturels : sécurité, liberté et propriété de chaque individu. Les libéraux considèrent que ce rôle est suffisant pour qu’un ordre auto-organisé se forme.

Pour les libéraux, le rôle de l’État n’est donc ni de construire la société par le haut (le constructivisme), ni de hiérarchiser ou de favoriser des valeurs de beau ou de bien, que ces valeurs soient progressistes, conservatrices, libertaires ou… rastafaristes.

Ce n’est pas le rôle de l’État, mais cela ne veut pas dire qu’il soit inutile de hiérarchiser ou de défendre certaines valeurs pour une vie bonne, une société harmonieuse ou tout simplement la recherche de la vérité. Simplement « l’arbitre des élégances » n’est pas l’État ou son personnel politique, mais les individus et la raison (ou une révélation pour certains croyants).

L’indifférence est bien sûr une option libérale (l’individu-île ou la parnachie), mais la tolérance – telle que définie par J.F. Revel – est aussi tout à fait légitime : « La tolérance n’est point l’indifférence, elle n’est point de s’abstenir d’exprimer sa pensée pour éviter de contredire autrui, elle est le scrupule moral qui se refuse à l’usage de toute autre arme que l’expression de la pensée ».

Le conservateur « culturel »

Dans ce contexte, un conservateur « culturel » défendant pour lui-même ou pour la société un certain nombre de valeurs – en général issues de la tradition, d’une éthique bourgeoise ou aristocratique ou d’une religion – peut tout à fait être libéral dans la mesure où il refuse d’utiliser l’État pour imposer ses valeurs, sa vision du monde et son mode de vie. Il en va de même pour un progressiste « culturel ».

C’est d’ailleurs finalement le sens de la Lettre sur la Tolérance de John Locke, l’un des pères du libéralisme. Dans une Europe ravagée par les guerres de religion, John Locke ne dit pas que l’erreur n’existe pas ou que les hérétiques ont raison, mais simplement que ce n’est pas au pouvoir politique (ou aux individus) de contraindre par la violence les consciences et de sauver les âmes. Sauver son prochain reste d’ailleurs un devoir mais cela passe par l’argumentation ou par l’exemple.

On peut donc être autant libéral conservateur « culturel » que libéral progressiste « culturel » ou libéral « Rastafi ». Un libéral conservateur « culturel » peut parfaitement – à côté de ses convictions libérales sur le plan politique – défendre des valeurs religieuses, bourgeoises, traditionnelles, identitaires, aristocratiques etc. dans la société civile – au même titre qu’un progressiste ou un Rastafari (Qui roule ? [1]).

Cette définition ne met pas fin à toutes les divisions, car le débat n’est pas clos dans la sphère du libéralisme sur un certain nombre de sujets (bioéthique, droits de propriété intellectuelle, forme politique souhaitable (Union multicurelle, État-Nation, Confédération etc.).

Le libéralisme n’est pas manuel de savoir-vivre

Du reste, une société ayant atteint un niveau de libéralisme important (minarchiste ou libérale classique) ne sera pas forcément pour autant une société apaisée. Les empoignades, les débats, les clivages auraient toujours lieu, avec simplement comme (immense) avantage, le refus de toutes les parties d’utiliser la force de l’État pour favoriser leurs valeurs ou leurs modes de vie par des subventions ou des interdictions.

Plus généralement, le libéralisme ne rend pas forcément intelligent, sympathique ou dynamique. On peut trouver assez ridicules les phrases commençant par « En tant qu’homme de droite, je… » ou « En tant qu’homme de gauche, je… » suivies par des qualités comme « J’ai le goût du travail bien fait » ou « j’ai de l’empathie pour les pauvres » – qualités certes souhaitables mais qui ne sont pas spécifiques à la droite ou à la gauche, ou d’ailleurs politiques en général. Il n’est peut-être pas nécessaire de reproduire le même phénomène avec le libéralisme. On peut être libéral et paresseux, libéral et égoïste et d’une manière générale libéral et con (tout en étant surtout libre de ne pas l’être…). Le libéralisme ne transforme pas une personne en Samouraï descendu de sa montagne sacrée, même s’il est vrai que certaines formes de bêtises (racisme par exemple) ne sont pas favorisées par l’attention portée à la responsabilité de chaque individu et non des groupes.

Le libéralisme est une philosophie du Droit qui protège les droits naturels et limite au maximum la place de la coercition dans la société, c’est déjà assez vaste. Ce n’est pas un package géant « philosophie politique + code d’honneur + guide de carrière + guide des bonnes manières + manuel de l’amitié + programme télé + etc. ».

En d’autres termes, le drapeau libéral doit être strictement protégé, mais seulement pour ce qu’il est. Un nombre certain d’idées ou de comportements, même déplaisants, ne peuvent pas être condamnés au nom du libéralisme, mais doivent l’être au nom d’autres valeurs de civilité, d’intelligence de cœur ou d’esprit – heureusement partagées bien au-delà du cercle des libéraux.

Et a contrario, la gentlewoman ou le gentleman libéral doit non seulement défendre le libéralisme, mais, pour ceux qui estiment en avoir le devoir, défendre aussi un certain de nombre de valeurs qui rendent une société harmonieuse ou la vie bonne – mais, pour le coup sans invoquer le libéralisme…

Les disputes entre libéraux, ce n’est pas sale

Le libéralisme peut être revendiqué par des individus ayant des valeurs et une vision du monde très différentes. Cela explique la difficulté chronique à rassembler tous les libéraux dans un mouvement commun, les débats virulents et parfois les explosions en plein vol d’organisations libérales. À mon avis, il n’y a pas de remèdes miracles à cette situation, c’est un petit peu la croix du libéralisme (ou son charme) et la conséquence mécanique d’une doctrine qui laisse autant de place à la société civile qu’aux consciences individuelles.

Il me semble que l’approche la plus pragmatique est d’avoir bien conscience que cette situation est inhérente au libéralisme. (« Ce n’est pas sale » comme dirait un animateur FM que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître…). Cela implique de rester calme à chaque fois qu’un libéral « qui-ne-pense-pas-comme-moi-culturel » dit quelque chose que « je-ne-pense-pas » à condition bien sûr qu’il ne cherche pas à l’attacher à notre trésor commun, le libéralisme. On peut bien sûr entamer le débat pour remettre le cuistre « qui-ne-pense-pas-comme-moi » dans le droit chemin du « qui-pense-comme-moi » mais sans invoquer le libéralisme si ce dernier n’a rien à y faire.

Et toujours dans un esprit d’apaisement éviter d’affirmer « Ceci est forcément libéral », « Les libéraux pensent forcément ceci » ou « Un libéral ne peut pas penser ceci » lorsque « Ceci » ne vient pas du cœur du libéralisme, mais d’une vision du monde ou d’une hiérarchie des valeurs hors du libéralisme.

Et a contrario, lorsque l’on souhaite prendre une position ne venant pas du cœur du libéralisme, ne pas hésiter à le faire avec une étiquette « libéral-quelque chose– culturel », voire une étiquette « quelque chose– culturel » tout court, le libéralisme n’étant finalement pas concerné par cette position. (Qui roule ? )

Ces pistes ne résoudront pas les nombreux débats légitimes du monde libéral, mais dans une France et une Europe sombrant de plus en plus dans un étatisme généralisé, il y a assez de points communs, de causes communes et de batailles à mener pour les libéraux à poils courts, longs ou à tresses, pour éviter les invectives, les excommunions lorsqu’elles sont inutiles. Nous aurons tout le temps de discuter lorsque l’État sera revenu à sa juste place…

La droite jacobine, un conservatisme d’État ?

Extrait de « Pulp libéralisme, la tradition libérale pour les débutants »

À côté du conservatisme « culturel » il existe aussi un conservatisme (« d’État » ? « jacobin » ? « politique » ? « gaulliste » ?) même si la droite française a été tellement dépourvue de boussole depuis des décennies qu’il est difficile de qualifier de « conservateur » ce canard sans tête clientéliste. Cela étant, elle va sans doute se structurer dans les prochains trimestres avec l’influence grandissante de ces conservateurs ayant une vision politique où l’État tient un rôle central, notamment pour intervenir sur les innovations, les modes de vie, la culture, l’harmonie de la société, les productions et les échanges.

Face à ces conservateurs d’État, pour les libéraux, les débats portent alors sur la stratégie permettant de diffuser les idées libérales y compris à droite, voire pour ceux investis dans le champ politique, de faire des alliances électorales tout en préservant le drapeau libéral – alors que ce dernier n’est pas encore correctement identifié par le grand public.

Plus généralement, faut-il diffuser les idées libérales :

Il n’y a sans doute pas une seule bonne réponse à ces questions. Lorsque l’on choisit de faire des alliances, le tout est de bien dissocier ce qui appartient au libéralisme de ce qui est de l’ordre de la concession pour une plateforme commune avec des alliés parfois encombrants. L’objectif commun est de toute manière de convaincre nos concitoyens sur tout le spectre politique de la légitimité d’une diminution radicale de la place de l’État dans nos vies et dans la société.

Le parcours de Ron Paul montre qu’une défense cohérente du libéralisme touchant un public est possible très au-delà d’un positionnement politique initial.

Au final, conservateur « culturel », progressiste « culturel », libertaire ou Rastafari, l’avertissement de Lord Acton aux amis de la liberté n’a finalement pas vieilli, ce n’est pas la première ni la dernière fois que ces défis se posent aux libéraux.

Les vrais amis de la liberté ont toujours été rares, et l’on ne doit ses triomphes qu’à des minorités qui l’ont emporté en se donnant des alliés dont les objectifs différaient souvent des leurs ; et cette association, qui est toujours dangereuse, a parfois été désastreuse, car non contente de donner aux ennemis de la liberté de bonnes raisons de s’opposer à elle, elle allumait les disputes, à l’heure du succès, quand il fallait partager le butin. Il n’y a jamais eu d’obstacle aussi constant ou aussi difficile à surmonter que l’incertitude et la confusion touchant la nature de la véritable liberté. Si des intérêts hostiles ont provoqué beaucoup de préjudices, des idées fausses en ont provoqué encore plus ; et l’on peut lire la marche en avant de la liberté dans l’extension des connaissances tout autant que dans les améliorations apportées aux lois.
Lord Acton – Une histoire de la liberté.


Note :

  1. Je demande pardon aux Rastafaris pour avoir limité leur pensée à un « qui roule ? ».