« Les Mensch » de Nicolas Couchepin

Les Mensch par Nicolas Couchepin (Crédits : Seuil, tous droits réservés)

Le récit peu banal de Nicolas Couchepin montre, s’il en était besoin, que la frontière est parfois bien ténue entre raison et folie.

Le récit peu banal de Nicolas Couchepin montre, s’il en était besoin, que la frontière est parfois bien ténue entre raison et folie.

Par Francis Richard.

Qu’est-ce qu’être normal ? Qu’est-ce que la normalité ? Je me pose souvent ces questions, parce que je suis un peu fou et parce que je trouve qu’un peu de folie ne nuit pas à la santé mentale. Les gens excessivement normaux me font peur, surtout quand ils se targuent de l’être et en font leur enseigne. La norme ne va-t-elle pas de pair avec l’ennuyeuse uniformité ? Le mot de normalisation me fait immédiatement penser à un retour à un ordre imposé, imposé brutalement à ceux qui cessent d’obéir quand ils cessent d’estimer… À un ordre imposé, je préfère de loin un ordre spontané. Tout cela pour dire qu’en commençant à lire Les Mensch de Nicolas Couchepin, j’ai continué ma lecture après avoir lu la phrase suivante qui se trouve tout au début, à la première page : « Pourquoi des gens en apparence normaux s’étaient-ils engagés dans ce voyage excentrique d’où il n’était pas possible de revenir indemne ? »

L’auteur parle tour à tour d’un membre de la famille Mensch. D’où le titre, les Mensch. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec la langue de Goethe, « Mensch » signifie « être humain » et, dans une acception quelque peu familière, « salope » [1]. Bref les Mensch devraient être, en principe, de par leur patronyme, des individus « normaux »… Or, tout au long du récit, les membres de la famille Mensch semblent tous avoir un grain, que le lecteur trouvera plus ou moins grand, selon son humeur.

Dans la famille Mensch, je demande le père.

Théo est marié à Muriel. Ils ont deux enfants, Marie et Simon, lequel est trisomique. Théo est le fils d’un autre Simon et d’une certaine Emma, comme Madame Bovary. Ils habitent la maison familiale de Théo, depuis la naissance de Marie, il y a 16 ans. Peu de temps avant de mourir dans des circonstances incertaines – accident ou suicide ? –, la réincarnation de la Bovary, « pour colmater les gouffres qui auraient pu s’ouvrir sous ses pieds », fait combler de terre la cave de cette maison, avec tout ce qu’elle contient (Théo a alors 10 ans), y compris un piano et un train électrique, à l’exception d' »un petit lit minable à pieds griffus », qui aboutit dans les combles on ne sait trop comment. Depuis la naissance, il y a dix ans, de son fils Simon, handicapé et disgrâcié, Théo, désertant la couche conjugale, passe ses nuits dans ce petit lit à pieds griffus et collectionne les coupures d’agence de presse relatant des faits divers insolites. Il décide un beau jour de creuser la terre de la cave, semble-t-il à la recherche de son origine enfouie.

Dans la famille Mensch, je demande la mère.

Muriel, ayant baigné dans l’ambiance familiale singulière d’une mère célibataire avec trois filles (dont elle était l’aînée), s’est donnée pour mission d’empêcher que l’anormalité ne fasse irruption dans leur vie de famille. Elle note sur des Post-it les choses qu’elle doit faire et des réflexions qu’elle appelle ses « Essentiels » et qu’elle numérote « comme les Écritures du cours d’éducation religieuse ». Après la naissance de Simon, Muriel change. Elle cesse de redouter l' »irruption du bizarre dans son existence »: « Le bizarre était là ; il n’y avait plus à avoir peur qu’il vous surprenne. » Certes, quand la maison commence à bouger, à la suite des travaux d’excavation de Théo auxquels participe son petit Simon chéri, qu’elle ne veut partager avec personne, s’inquiète-t-elle un peu, mais ce moment d’inquiétude passe vite. Ses tâches quotidiennes répétitives, qu’elle accomplit, sont là pour conjurer le sort et rétablir l’équilibre menacé. Un jour, elle descend dans la cave évidée et découvre les six tanières que séparent des murs de terre à hauteur d’homme …

Dans la famille Mensch, je demande la fille.

Marie vit dans une de ces tanières de la cave, aménagées par son père. Ado solitaire, elle s’y trouve bien, mieux que dans sa petite chambre d’en haut. Mais, en grandissant – c’est galère de grandir –, elle sent qu’elle se rapproche de la mort et, du coup, elle n’aime plus rien du tout. Elle déteste surtout « la gourde remplie d’humeurs et de sang » qu’elle est devenue. Et puis la venue au monde de son petit frère a tout bouleversé : « Depuis qu’il était là, tout s’était délité, tout partait à vau-l’eau. » Marie tient un journal, auquel elle s’adresse comme s’il s’agissait d’une personne de confidence. Chaque séquence commence d’ailleurs par « Cher Journal »… Marie lui confie qu’elle est tombée amoureuse d’un beau garçon, qui ne la regarde pas et qui, comble de malchance, s’appelle lui aussi Simon, comme son petit frère, Simon le taré. Par Simon le Magnifique, ce beau garçon qui lui semblait hors d’atteinte, elle finit pourtant par être déflorée, sans paroles, en cachette, chez lui. Comme elle n’a jamais appécié l’honnêteté chez les autres, qui ne peuvent pas être tout à fait normaux, elle confie à son « Cher Journal »: « Maintenant je sais parce que maintenant je l’ai fait. Maintenant, je commence à mentir parce que toute ma vie sera mensonge. Maintenant, personne ne saura jamais combien cela m’a rendue différente. »

Au lieu d’être partis en vacances, l’été venu, comme d’aucuns le pensaient, les Mensch, père, mère, fille et petit-frère, ont entrepris un voyage excentrique dans la cave de leur maison, bien décidés à s’y installer pour longtemps avec meubles et électricité. S’ils n’avaient pas été contraints d’en sortir, nul ne se serait soucié d’eux : « De nos jours, toutes les excentricités sont admises, ou plutôt ignorées. » Cette cave, qui les a attirés en son sein, a une histoire que seule connaît leur voisine immédiate, Mlle Lucie, qui ne fait plus rien d’autre que « jouer du piano et observer la maison des Mensch »…

Nicolas Couchepin rend bien l’excentricité propre à chacun de ses protagonistes. Son récit est pourtant fait sur le même ton pour chacun d’eux, mais l’utilisation d’expressions personnalisées, les coupures de presse de Théo, les Post-it de Muriel et les « Cher Journal » de Marie y apportent des notes qui permettent de les différencier.

Ce récit peu banal montre, s’il en était besoin, que la frontière est parfois bien ténue entre raison et folie et que des histoires du passé sont parfois grosses d’histoires présentes…

Nicolas Couchepin, Les Mensch, Seuil, collection Cadre rouge, 2013, 216 pages.


Sur le web.

Note :

  1. Précision utile : depuis la rédaction de ces lignes, Nicolas Couchepin m’apprend qu’en yiddisch « Mensch » désigne les « bonnes gens », acception compatible avec l’acception générale du terme dans la langue de Goethe, mais complètement opposée à l’acception familière que je donne dans mon article.