Les défis du pontificat du pape François

Le Pape François au Vatican (Crédits Catholic Church (England and Wales), licence Creative Commons)

À bien des égards, le nouveau pape aborde une situation sereine et calme. Mais de nombreux défis se présentent à lui.

À bien des égards, le nouveau pape aborde une situation sereine et calme. Mais de nombreux défis se présentent à lui.

Par Jean-Baptiste Noé.

Élu et intronisé, le pape François aura plusieurs défis à relever qui seront les axes structurants de son pontificat, sauf si des événements imprévus majeurs viennent bouleverser l’ordre du monde. En jetant un regard rétrospectif sur les deux derniers siècles, on constate que la situation de l’Église n’a jamais été aussi calme. Ce conclave s’est tenu dans une atmosphère de paix relative et de forte stabilité. Le fait que le pape ait été élu rapidement, en cinq tours de scrutin, témoigne d’une cohésion forte du collège cardinalice.

En 1978, pour les deux papes, il fallait régler la question houleuse des suites du concile. En 1958 et 1963, l’Église était aux prises avec le communisme et les grands enjeux mondiaux issus de la Deuxième Guerre mondiale. En 1914 et 1939, c’est la paix qui était menacée, et qui de fait fut détruite. En 1922, c’était le temps de la montée des totalitarismes, communisme et fascisme, avant le nazisme, onze ans plus tard. En 1903 et 1878, le Vatican n’existait plus, et les États européens, République française et empire bismarckien en tête, s’étaient décidés à éradiquer et la foi et l’Église. Au début du XIXe siècle, le pape était confronté à la Révolution française puis à l’empire, à la déportation et à l’emprisonnement, ou à l’exil face aux nombreux mouvements révolutionnaires qui secouaient la péninsule italienne. En 2013, le Vatican est un État indépendant et reconnu sur la scène mondiale. L’Italie n’est plus en ébullition anticléricale, ni même la France ou l’Allemagne. L’Europe n’est plus coupée en deux par un rideau de fer, et l’idéologie communiste ne menace plus la paix du monde. Quant aux tourments post conciliaires, ils semblent désormais lointains, même les commentateurs les plus schématiques n’osent plus parler de cardinaux progressistes et conservateurs.

À bien des égards, le nouveau pape aborde une situation sereine et calme. Voilà même que pour lui faciliter la tâche une jeunesse européenne connaît un renouveau spirituel sans ampleur dans le passé, comme en ont témoigné les JMJ de 2011 et les manifestations françaises de début 2013. La situation est peut-être trop calme, trop tranquille. Heureusement pour le pape François de nombreux défis se présentent à lui. Heureusement, car l’Église a toujours connu des temps troubles et agités, des tempêtes plus ou moins fortes. Même à l’époque du blanc manteau d’églises, chantée par le moine Raoul Glaber au XIe siècle, l’époque était loin d’être profondément chrétienne, le paganisme antique subsistait largement dans les campagnes. Quant au nom du nouveau pape, François, il rappelle les temps troublés d’hérésies et de corruptions qui virent l’appel lancé à François d’Assise pour reconstruire l’Église, où celui entendu par François Xavier pour œuvrer dans la réforme catholique et contrer le protestantisme.

Réfuter le prisme déformant du passé

En matière historique, et surtout dans l’histoire du christianisme, on a souvent tendance à considérer que les temps passés étaient beaucoup plus verts, selon la belle formule de Jean Fourastié, il est vrai appliquée à l’économie. Le prisme déformant du passé fait apercevoir les temps anciens comme étant christianisés, parce que l’on se limite à quelques représentations artistiques, ou à quelques présences architecturales. C’est, pour reprendre un concept forgé par François Thual dans le domaine de la géopolitique, ce que l’on appelle une uchronie, c’est-à-dire un temps qui n’existe pas, comme il existe des utopies, c’est-à-dire des lieux non réels. C’est oublier aussi que le Moyen Âge fut ponctué d’hérésies, notamment l’arianisme, à l’époque de Clovis, ou le manichéisme, à celle de Saint Louis, qui furent très virulentes et ont failli plusieurs fois emporter la barque de l’Église. Le Grand schisme d’Occident, qui a coupé l’Église en deux et en trois au XIVe-XVe siècle, les réformes protestantes, les crises modernistes et positivistes des XVIIIe et XIXe siècles, sont des événements beaucoup plus violents et dangereux que les défis actuels de l’Église. Mais la fonction mémorielle a tendance à effacer les points douloureux du passé, à exagérer les difficultés du présent, mises en regard de temps anciens que l’on pare de nombreuses vertus, développant ainsi un mythe de l’âge d’or qui n’a jamais existé. C’est justement cela que l’on nomme uchronie.

Le superstitieux et le religieux

Mais on ne peut pas non plus nier que l’Occident actuel est marqué par un retrait profond de la question spirituelle. Comme l’a fait remarquer Mgr Ravasi, nous sommes passés, en un siècle, d’une époque d’opposition à Dieu à une époque d’indifférence. Au moins les anticléricaux du XIXe connaissaient-ils la Bible et le catéchisme, surtout quand ils avaient été séminaristes, comme Fouché ou Émile Combe. Aujourd’hui la question de Dieu n’intéresse plus. L’homme européen ne se pose pas la question de la vérité ou du salut, ce qui avait hanté la vie de Martin Luther. L’indifférence face aux questions spirituelles dans un Occident qui a été si riche de traditions mystiques est le premier, et sûrement principal défi que doit relever François. Jean-Paul II déjà, puis Benoît XVI, se sont confrontés à la dictature du relativisme, cette indifférence face à ce qui est vrai et juste, cet individualisme forcené et cette réclusion dans le bien-être, apanage des sociétés démocratiques qu’Alexis de Tocqueville a brillamment analysées dans son maître ouvrage. Mettre plus de foi en Europe. Faire renouer le continent avec sa tradition historique et culturelle, lui faire quitter ses vêtements de deuil qui le font plus ressembler aux Érinyes mortifères qu’aux Euménides apaisées.

Le mouvement séculaire des idées est mu par le concept du conformisme de masse. Seules de faibles minorités vont à l’encontre de ce conformisme, comme les bolchéviques en 1917, dont les quelques milliers ont transformé la Russie, ou bien les chrétiens, appelés à être, selon les mots de Benoît XVI, reprenant en cela l’idée d’Arnold Toynbee, des minorités créatrices. Ce sont les minorités qui sont le véritable moteur d’une société, même dans une société démocratique qui vénère la majorité. Ce qui a changé en deux siècles, ce n’est pas que le christianisme ait reflué, mais que le conformisme se soit transformé. Jusqu’au XIXe siècle, le conformisme de masse consistait à être chrétien. Par conformisme social ou par conviction, on participait aux rites religieux, aux célébrations, à la vie sacramentelle, notamment le mariage à l’Église et la messe le dimanche. Ces hommes étaient-ils vraiment chrétiens ? Cela est difficile à juger, car nul historien ne peut entrer dans les consciences, mais force est de constater que ce christianisme avait quelque chose de davantage superstitieux que religieux. Quand Luther attaque le culte des reliques, toutes ses critiques ne sont pas infondées, tant la passion pour des restes humains avait quelque chose d’idolâtre. Quand Voltaire se moque de la superstition du peuple, il n’est pas non plus complètement dans le faux, tant les comportements sont parfois irrationnels. La dévotion aux statues de saints relève souvent de la pensée magique. Les prières de base, comme le credo et le Notre Père, sont très mal connues, la violence est épisodique et récurrente, engendrant pogroms et cas avérés et répétés d’anthropophagie, jusqu’au milieu du XIXe siècle. À cet égard, l’enquête menée en Auvergne par Valentin Esprit Fléchier (1632-1710), évêque de Nîmes et prédicateur adoré de la Cour, est éloquente quant à la pratique superstitieuse des populations. Même en plein Grand Siècle on se rend compte que les campagnes, et pas seulement elles, sont fortement marquées par la superstition et l’idolâtrie. Quant à la ville, si Pascal a cru bon de rédiger un discours réfutant l’athéisme, ses fameuses Pensées, c’est qu’il devait bien y avoir quelques athées nécessaires à réfuter.

Cette superstition a disparu au cours du XIXe siècle, sous l’effet conjugué du positivisme et du scientisme, ainsi que de la purification de la foi menée par l’Église. Privés de toute dimension spirituelle, ces hommes sont passés, en quelques générations, de pratiques religieuses superstitieuses à des pratiques religieuses matérialistes. Ce que l’on nomme déchristianisation est en réalité un reflux de la superstition. Le conformisme de masse s’est transformé : la norme n’étant plus d’aller à l’église, mais de ne pas y aller, la majorité de la population a fini par ne plus s’y rendre ; mais le degré de culture religieuse de cette majorité n’est guère différent aujourd’hui de ce qu’elle était hier. C’est sur ce conformisme de masse qu’il faut agir si les chrétiens veulent pouvoir évangéliser et christianiser l’Europe.

Ici plus de foi, là plus de raison

En dehors de l’Occident, les défis du pape sont exactement l’inverse : il faut mettre de la raison dans une foi qui en semble coupée. Cette nécessaire corrélation entre la foi et la raison était le cœur du message de Benoît XVI lors de ses voyages en Afrique. L’Amérique latine est à cet égard touchée par un accroissement de l’évangélisme qui retire bon nombre de personnes des paroisses catholiques. Mais derrière ce mouvement évangéliste se cache en fait un syncrétisme religieux qui permet aux fidèles d’associer plusieurs cultes, voire plusieurs dieux. À Salvador de Bahia, au Brésil, certaines églises catholiques sont aujourd’hui le lieu de cultes mêlant les divinités vaudou au Christ. Il y a visiblement dans ces pays un problème avec l’acculturation : les cultures locales et ancestrales percent sous le vernis chrétien. Ce n’est pas nouveau, c’est un défi constant de ces pays non européens où la foi est arrivée récemment chez des peuples déjà culturellement constitués.

Les relations avec l’islam

Depuis la révolution islamiste de 1979, l’islam semble être redevenu la question majeure de l’Europe. Dans bien des commentaires, la question musulmane est abordée comme si elle était nouvelle. C’est oublier que l’Europe chrétienne est en contact avec le monde musulman depuis le VIIIe siècle, et que l’islam s’est installé, pendant de longs siècles, en Espagne et dans les Balkans. C’est le contact et les frictions avec l’islam qui ont d’ailleurs créé l’Europe. En envahissant l’Afrique et l’Asie, c’est-à-dire le Maghreb et le Proche-Orient actuels, les musulmans ont rompu l’unité méditerranéenne qui était de mise depuis l’invasion de l’Orient et de la Grèce par les Romains. C’est sous leur coup de boutoir que la Chrétienté s’est réduite à l’Europe, et qu’elle s’est étendue vers l’Est et le Nord, en des terres, où l’opposant était moins vigoureux que le guerrier musulman. Chaque culture et chaque civilisation se forment aussi par opposition à une autre, et pour l’Europe cet autre c’est l’islam. Ce sont dans les batailles de Poitiers, de Las Navas de Tolosa, du Champ des Merles, de Lépante et de Vienne que la conscience européenne s’est construite. Le phénomène musulman n’est donc pas nouveau, de même que la question de la possible conversion des musulmans au christianisme. Mais force est de reconnaître qu’au cours du dernier millénaire cette conversion ne s’est jamais faite.

Tantôt perçu comme une menace, tantôt comme un vaste continent à évangéliser, le monde musulman pose un problème à l’Église qui ne sait pas trop ni comment lui parler ni comment le situer. Le discours de Ratisbonne avait avancé quelques pistes, Benoît XVI insistant là aussi sur le rôle majeur de la raison et de la paix dans la pratique religieuse. La pluralité majeure de l’islam, sa grande diversité, son aspect exotique et hors cadre occidental déroute, si bien qu’il est difficile à la fois de savoir comment parler aux musulmans et quelle attitude adopter.

L’Orient, toujours

Enfin, dernier défi, majeur lui aussi, est celui posé par les chrétiens d’Orient. Ces chrétiens sont la preuve que l’Église ne se résume pas à des chiffres statistiques de fidèles, à des parts de marché prises ici et là, mais qu’elle est d’abord spirituelle. Dans sa vision géopolitique, le Vatican ne peut abandonner l’Orient, qui va de l’Égypte à Constantinople, car c’est le lieu de la naissance du Christ et de la formation doctrinale et théologique du christianisme. Des villes comme Antioche, Damas, Jérusalem, Nicée, résonneront toujours dans le cœur des chrétiens. Si l’idée de croisade, c’est-à-dire de pèlerinage en arme, est passée de mode, l’idée du pèlerinage spirituel est plus que jamais d’actualité. L’Église ne peut pas abandonner l’Orient, car c’est là son berceau et son lieu mythique, ce qui va bien au-delà d’une utopie. Parmi les quatre cardinaux-évêques électeurs du conclave de 2013, deux venaient d’Orient. Les cartes du monde qui présentent le poids démographique des catholiques à travers les continents et leur évolution sur un siècle se trompent d’analyse. La géopolitique du Vatican ne se fonde ni sur les chiffres ni sur les nombres, mais sur les lieux spirituels, les collines inspirées pourraient-on dire, et sur les lieux physiques. Un territoire où a marché le Christ, Paul ou Pierre, voudra toujours davantage qu’un pays de nouvelle évangélisation, même si les chrétiens sont une poignée dans le premier et des milliers dans le deuxième. C’est pour cela que le rêve d’unité avec Byzance, qui est désormais à Moscou, sera toujours plus fort que les rêves d’évangélisation des sources du Nil ou du Gange, et cela quelle que soit la nationalité du pape. La géopolitique du Vatican repose sur des ressorts différents de celle des autres États, parce que son objectif n’est pas la conquête de territoires ou la possession de parts de marché pour ses entreprises, mais la conversion spirituelle de ses hommes et l’unité de son troupeau. Cette dimension spirituelle échappant bien sûr à toutes considérations simplement politique.


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