Ignorance, surdité et droit d’auteur

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Oui, les majors du disque sont aujourd’hui peuplées d’incompétents gougnafiers, oui, les mesures prises par les politiciens contre la « piraterie » sont liberticides. Mais cela ne justifie la suppression du droit d’auteur.

En contrepoint de Plaidoyer d’économistes pour la suppression du droit d’auteur de Volker Grossmann et Guy Kirsch.

Oui, les majors du disque sont aujourd’hui peuplées d’incompétents gougnafiers, oui, les mesures prises par les politiciens contre la « piraterie » sont liberticides. Mais cela ne justifie la suppression du droit d’auteur.

Par Michel Desgranges.

L’affirmation du droit de propriété étant le fondement de la philosophie libérale, je suis toujours assez surpris de rencontrer des libéraux niant ce droit de propriété, notamment dans le domaine de la propriété intellectuelle ou des brevets.

Surprise qui s’est muée en ahurissement en lisant le texte des professeurs Grossmann et Kirsch publié ici même et qui montre que ces deux universitaires, bien sûr éminents, ignorent absolument tout de ce dont ils nous entretiennent.

Je ne m’attarderai pas sur le principe du droit d’auteur : celui-ci est la forme juridique de la propriété qu’a un individu sur un bien qu’il a produit (le fruit de son travail). On a le droit de le nier – à condition de se proclamer communiste.

Je ne dirai rien non plus sur la propriété littéraire, ni sur l’origine de la contestation de cette propriété et de ses dérivés par certains auteurs libertariens – une autre fois, peut-être — me contentant de mettre en évidence les extravagances de MM. Grossmann et Kirsch.

Le droit d’auteur, du moins en droit français, se divise en deux droits ; le droit moral (incessible) et le droit patrimonial (cessible).

Le droit moral permet à un auteur de s’opposer à ce qu’un tiers cochonne son œuvre par des ajouts, suppressions, manipulations et tripatouillages divers ou en détourne le but à l’encontre de ses intentions – supprimons le droit d’auteur, ergo s’effondre le droit moral, et ce n’est pas seulement la valeur marchande de l’œuvre qui disparaît, mais la protection de son intégrité.

Pour ce qui est du droit patrimonial, nos universitaires réclament son abolition essentiellement, semble-t-il à les lire, parce qu’ils n’aiment pas les stratégies marketing des majors du disque.

Sans doute n’ont-ils pas entendu que la musique ne se limite pas à la pop télévisuelle et éphémère ; il existe aussi ce que l’on nomme classique, jazz ou rock, et simplement parcourir les pages de critiques de disques des revues consacrées au classique etc. nous montre que les majors sont fortement minoritaires en ces domaines : la majorité des disques qui existent sont édités par de petites maisons indépendantes dont la survie serait aléatoire si disparaissait le droit d’auteur que leur ont concédé (moyennant royautés) les artistes.

Mais MM.Grossmann et Kirsch ne se soucient pas du disque : ils ne s’intéressent qu’à la musique dématérialisée qui circule dans les tuyaux de l’idole moderne : le net ! (netz en teuton ).

Surprise surprise : contrairement à ce que laissent supposer nos auteurs , cette musique a un coût. Celui-ci est variable : quasi-nul pour un folkeux qui chantonne en s’accompagnant d’une guitare sèche trouvée dans un vide-grenier à quelques centaines de milliers d’euros pour l’enregistrement d’un opéra.

Iggy Pop

Prenons une moyenne : l’enregistrement d’un album de rock aux sonorités sortant de l’amateurisme descend difficilement en-dessous de 30.000 euros (coût avoué par Iggy Pop pour son dernier album minimaliste et auto-produit). Il faut en effet, si l’on veut obtenir une qualité technique seulement honorable, louer un studio avec le matériel d’enregistrement, de mixage etc., payer un ingénieur du son, un producteur, quelques musiciens invités qui, professionnels, ne travaillent pas gratuitement, etc. Eh oui , lorsque que l’on produit un disque, il y a des frais.

Plus de droit d’auteur ? Plus de recettes, plus de production, plus de musique.

Mais l’affaire se complique car, ce qu’ignorent MM. Grossmann et Kirsch, dans le domaine de la pop qui excite leur verve nous n’avons pas un droit d’auteur mais trois : le droit de l’auteur (qui a écrit les paroles, lyrics en anglais), du compositeur (qui a écrit la musique) et de l’interprète (qui chante, comme Johnny). Certains musiciens, rares sont « ACI » (auteur-compositeur-interprète comme Gérard Manset), mais la plupart ne sont que A ou C ou I. Suivons MM. Grossmann et Kirsch qui ont la générosité de concéder qu’il y aura encore des concerts payants où, chantant sur scène, Tartempion gagnera plein d’euros en interprétant les œuvres de X et Y qui eux, privés du droit d’auteur, ne percevront rien. Je crains que X et Y ne cessent d’écrire et composer – plus de nouvelle musique.

« Les musiciens, écrivent MM. Grossmann et Kirsch, qui profiteraient du nouveau système (le communisme musical, ma traduction) seraient ceux qui vont sur scène ». Ne vivant pas dans le monde réel, nos auteurs ignorent que tous les artistes (avec une seule exception à ma connaissance) veulent aller sur scène, et si certains ne le font pas, c’est qu’ils ne trouvent personne pour financer leurs concerts, car les concerts, eux aussi, comme l’enregistrement d’un disque, ont un coût, facilement élevé et qui se traduit dans bien des cas (j’ai moi-même payé pour l’apprendre) par un déficit. Ce financement a longtemps été assuré par les maisons de disques, et il l’est encore parfois, afin de promouvoir tel ou tel artiste – plus de droits d’auteur, plus de maisons de disques, plus de concerts, du moins pour les artistes débutants.

Si des musiciens veulent diffuser gratuitement leur musique, libre à eux. Peuvent le faire quelques stars fort riches, et quelques nouveaux venus qui souhaitent avant tout faire connaître leur œuvre ; pour ces derniers, le sacrifice n’est pas grand puisqu’il ne s’est encore rencontré personne qui soit disposé à acheter leur musique – mais vienne le succès, et l’attitude change, et finie la gratuité (je pourrais citer des noms…).

Concluons : oui, les majors du disque sont aujourd’hui peuplées d’incompétents gougnafiers, oui, les mesures prises par les politiciens contre la mal nommée piraterie sont liberticides. Le premier point est un reflet de toutes choses humaines (cela commence bien puis cela se dégrade), le second de la nocivité de l’État, et aucun d’eux ne justifie la suppression du droit d’auteur.

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PS. (parce que cela m’a beaucoup énervé) : Comment peut-on écrire en 2012 : « des musiciens différents avec des popularités différentes apparaîtront à des lieux différents » ? Et manquer à ce point de curiosité intellectuelle, et afficher autant d’ignorance de ce qui existe ? Si, par exemple, MM. Grossmann et Kirsch parcouraient Elegy, Diapason, Obscüre , Metallian…, ou étaient allés en juin dernier au festival Hellfest, à Clisson, en France (130.000 entrées), ils en auraient connu et entendu des musiciens différents ! (et qui ne passent ni à la radio ni à la télévision).

Et c’est très volontiers que je les invite à venir chez moi écouter quelques nouveautés de genres fort divers – et protégées par un juste copyright.