L’État et la banque à réserves intégrales

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Ce sont les banques à réserves intégrales parrainées par l’État, plutôt que leurs homologues sur le marché privé des banques à réserves fractionnaires, qui sont les ancêtres des futures banques centrales, à commencer par la Banque d’Angleterre.

Ce sont les banques à réserves intégrales parrainées par l’État, plutôt que leurs homologues sur le marché privé des banques à réserves fractionnaires, qui sont les ancêtres des futures banques centrales, à commencer par la Banque d’Angleterre.

Par George Selgin.

Les théoriciens de la banque libre ont dû mener une guerre sur deux fronts. Sur l’un, ils font face aux partisans de la banque centrale et de la monnaie administrée. D’autre part, ils luttent contre les partisans de la banque à réserves intégrales. Bien que le deuxième front soit beaucoup plus petit que le premier, il est loin d’être négligeable, en partie parce que la bataille est menée contre des personnes qui favorisent généralement le libre marché, et qui auraient été susceptibles d’adopter notre point de vue plutôt que de s’y opposer.

Ils s’y opposent pour des raisons diverses, dont l’une est leur conviction que, dans un contexte de marché véritablement libre, la banque à réserves fractionnaires ne survivrait pas. Ils soutiennent que ce serait plutôt la banque à réserves intégrales qui prévaudrait. Que cela n’ait pas été le cas par le passé est dû, à leur avis, à ce que l’environnement du secteur bancaire soit biaisé en faveur des banques à réserves fractionnaires, en particulier par des garanties sur les dépôts implicites ou explicites financées par les prélèvements imposés à toutes les banques, et parfois par l’impôt ou l’inflation. En bref, la banque à réserves fractionnaires a été nourrie par des subventions de l’État.

Les théoriciens de la banque libre ont tenté de répondre à cet argument en relevant que les banques à réserves fractionnaires ont prévalu sous chaque régime de réglementation, depuis les origines de la banque, sans écarter les régimes très peu réglementés, comme ceux de l’Écosse, du Canada et de la Suède, qui n’avaient même pas de traces de garanties étatiques ou d’autres sortes de soutien artificiel. Mais puisque quelques partisans de la banque à 100 pour cent de réserves semblent insensibles à cette approche, je prends ici une approche différente, qui consiste à souligner que toutes les banques significatives à réserves intégrales connues de l’histoire ont été une entreprise financée par l’État, dont l’existence dépendait d’une combinaison de subventions directes du gouvernement, d’une tutelle obligatoire, ou de lois supprimant les institutions rivales (à réserves fractionnaires). Pourtant, malgré le soutien particulier dont elles ont bénéficié, et de leurs engagements solennels à s’abstenir prêter les dépôts leur étant confiés, elles se sont toutes soldées par des fiascos. Qui plus est, ce fut ces banques à réserves intégrales parrainées par le gouvernement, plutôt que leurs homologues sur le marché privé des banques à réserves fractionnaires, qui sont les ancêtres des futures banques centrales, à commencer par la Banque d’Angleterre.

Pour autant que les archives l’indiquent, les premières banques ont été très tôt des institutions privées qui sont apparues en marge d’autres activités. Les premières banques ont peut-être été les « trapézites » ou changeurs de monnaie de l’Athènes antique, ou leurs homologues romains ultérieurs. Mais les toutes premières banques pour lesquelles nous disposons d’informations détaillées sont les « banques de dépôt » qui sont apparues au cours du 12ème siècle en Italie, surtout à Gênes et Venise, et les archives indiquent clairement que ces banques étaient des institutions faisant crédit plutôt que de simples entrepôts à pièces de monnaie. En effet, il était presque inévitable qu’il en soit ainsi, parce que pour s’engager activement à faire des paiements par virement bancaire, et ainsi épargner à leurs clients la nécessité de traiter avec les pièces de mauvaise qualité alors disponibles, ils devaient promettre de rendre à la demande des pièces de valeur égale, et non pas exactement les pièces déposées chez eux, ce qui équivalait à devenir débiteurs plutôt que consignataires. Par ailleurs, les découverts étaient obligés d’entraîner occasionnellement des crédits supérieurs aux réserves de trésorerie, alors que les intérêts tirés de prêts supplémentaires pour les banquiers permettaient de réduire les frais facturés pour les services de paiement, et même de temps en temps payer des intérêts sur les « dépôts ». En tout cas, le prêt n’a jamais été caché. À Londres, les banquiers-orfèvres ont suivi un cours similaire, quoique cela ait dû attendre le milieu du 17e siècle. En bref, pour autant que les archives l’indiquent, toutes les premières banques privées ont été exploitées sur une base de réserves fractionnaires.

La banque à l’époque médiévale et de la renaissance a été une entreprise ostensiblement risquée, et donc malgré la détention de réserves généralement à hauteur d’un tiers de leurs dépôts, les banques privées ont souvent fait banqueroute. C’est en partie en réponse à ces faillites, et en partie pour des motifs fiscaux, que les gouvernements ont commencé à s’aventurer dans les affaires bancaires, en établissant de soi-disant banques « publiques » qui, bien que parrainées par le gouvernement, étaient autrement censées fonctionner selon ce que nous pourrions appeler des « principes rothbardiens », offrant une combinaison de services de paiement et de service d’entreposage de monnaie métallique, mais sans octroyer de prêts. La première de ces banques, la Taula de Canvi, a été créée en 1401 à Barcelone avec la promesse que ce serait un endroit sûr pour stocker les pièces de monnaie. En fait, le gouvernement avait l’intention depuis le début de puiser dans ses ressources pour financer la dette de la ville, et les marchands ont vu à travers ces manigances. Le gouvernement a alors répondu en attribuant un monopole sur les dépôts à vue à la Taula. De nombreux commerçants refusèrent toujours de mordre à l’hameçon, ce qui s’avéra judicieux puisque le gouvernement s’est si lourdement servi dans les coffres de la Taula qu’elle fit faillite.

Bien que la première banque publique de Venise, la Banco di Rialto créée en 1587, ait été modelée sur la Taula, elle a effectivement fonctionné sur une base de réserve à 100 pour cent pendant un certain temps, et fut pendant quelques années la seule banque de Venise. Mais ce n’est pas parce qu’elle a battu ses rivales à réserves fractionnaires sur un pied d’égalité, puisque la Banque du Rialto couvrait ses frais d’exploitation, y compris les rendements « normaux » [ndltr : les rendements sur les transactions hors plus-value non anticipées], par des droits de douane, et ne fut pour mesure d’offrir des services de paiement sans risque à un prix modeste que pour cette seule raison. Pourtant, les jours de la banque ont été comptés lorsqu’une banque publique rivale, la Banco del Giro, a été créée en 1619, et a été initialement autorisée à opérer sur une base de réserves fractionnaires. La nouvelle banque a absorbé sa rivale à réserves intégrales en 1637, et à cause des besoins du gouvernement elle n’a jamais réussi à se convertir à des réserves de 100 pour cent. Au contraire : elle dut à deux reprises suspendre les paiements, à chaque fois pendant de nombreuses années.

La plus célèbre des banques publiques à réserve de 100 pour cent, la Banque d’Amsterdam, est aussi la plus souvent citée comme preuve de la viabilité de cette forme de banque. Mais là encore, un examen attentif suggère que la preuve n’en est pas une. Pour commencer, lorsque la Banque d’Amsterdam fut établie en 1609 le gouvernement néerlandais interdit également « proto-banquiers » privés de la ville – l’équivalent des changeurs de monnaie médiévaux de Venise et des orfèvres de Londres du 17e siècle – donnant essentiellement à la banque publique un monopole sur les services de paiement autre que les pièces de monnaie. Le gouvernement a également exigé que toutes les lettres de change d’une valeur de 600 florins ou plus soient réglées sur les livres de la nouvelle banque. Enfin, plutôt que d’être de vrais dépôts à vue, facilement convertibles en monnaie sans pénalité, les dépôts à la Wisselbank pouvaient être convertis en argent comptant seulement en s’acquittant de frais allant jusqu’à 2,5 % des montants retirés, ce qui lui permit de couvrir ses frais tout en gagnant de jolis bénéfices sans avoir à faire de prêts.

Pourtant, malgré la croyance largement répandue et sa promesse solennelle de « stocker » l’ensemble des dépôts placés chez elle, la Banque d’Amsterdam a bel et bien prêtée. Elle l’a fait, tout d’abord, en autorisant les découverts. Plus important encore, elle a fini par le faire à une bien plus grande échelle en faisant des avances à l’administration municipale et à la Compagnie hollandaise des Indes orientales. Durant les années 1650, par exemple, la ville d’Amsterdam a emprunté la colossale somme de 2 millions de florins, qu’elle n’a jamais remboursée, et après 1684 les prêts s’élevaient continuellement à 20 pour cent ou plus du total des actifs de la Banque. Enfin, en 1790, les défauts sur les prêts lourds (et, comme d’habitude, clandestins) de la banque à la Compagnie des Indes alors en grave difficulté l’ont forcé à dévaluer la plupart de ses dépôts de 10 pour cent, tout en refusant de rembourser les dépôts de moins de 2500 florins. Enfin, quand les Français ont envahi Amsterdam et mis la main sur les livres de la Banque, ceux-ci ont révélé que ses réserves étaient tombées à moins de 25 pour cent de son passif, avec la Compagnie hollandaise des Indes orientales lui devant à elle seule fait une somme globale de 11 millions de florins. La fuite de ces chiffres a causé à elle seule la dévaluation de 16 pour cent des célèbres encaisses « récépissé » de la banque, qui avaient été (depuis la réforme de 1683) les seuls titres bancaires à être réellement convertibles.

La disparition de la Banque d’Amsterdam a marqué la fin des tentatives des États d’établir, ou faire semblant d’établir, des banques à réserve intégrale, et donc marquée la fin de tous les cas importants de ce genre de banques. Ce ne fut pas la fin de la participation de l’État dans le secteur bancaire, puisque les banques « publiques », et la Banque d’Amsterdam en particulier – en partie grâce au mythe qu’elle a été inébranlable – ont été l’inspiration directe pour un autre type de banque parrainée par l’État, dont le prototype a été la Banque d’Angleterre. Où ce développement nous a conduits est trop bien connu pour être utile de le rappeler ici. Mais il ne faut pas oublier que tout a commencé par des vociférations appelant à ce que le public n’ait plus à faire face à des banques à réserves fractionnaires.

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Publié sur Free Banking le 31.05.2011.
Traduction : Mathieu Bédard pour Contrepoints.