Institut Kheireddine – Entretien avec Habib Sayah – Première partie

Première partie de notre entretien avec Habib Sayah

L’Institut Kheireddine a été créé cette année dans le but de promouvoir les libertés individuelles en Tunisie.

Le désormais célèbre « printemps arabe » a, en quelques mois, débarrassé une partie du monde arabe, en premier lieu le Maghreb, d’une cohorte de dictateurs et autres États policiers. Mais dorénavant, tout reste à construire dans des pays où la liberté d’opinion était limitée voire tout simplement interdite. C’est dans ce contexte qu’Habib Sayah, bien connu des lecteurs de Contrepoints, a décidé de créer l’Institut Kheireddine, afin de présenter aux Tunisiens les bienfaits de la pensée libérale. Découvrez ici la première partie de notre entretien.

Institut Kheireddine

 

Contrepoints — Pouvez-vous nous présenter votre Institut ?

Habib Sayah — L’Institut Kheireddine a été créé cette année dans le but de promouvoir les libertés individuelles en Tunisie. Le nom de l’Institut fait référence à Kheireddine Pacha, Grand Vizir tunisien du XIXe siècle. Kheireddine Pacha était l’une des grandes figures du mouvement réformateur tunisien, qui a prôné une relecture moderniste de l’Islam et qui a également défendu la liberté face au colonisateur mais aussi face au pouvoir local, à l’arbitraire fiscal, aux lourdeurs bureaucratiques. Kheireddine Pacha était le Caton tunisien, en ce qu’il a introduit en Tunisie l’idée que l’État doit se placer sous le contrôle du citoyen, auquel il doit rendre des comptes, notamment sur l’emploi des deniers publics. Kheireddine a également pensé la modernisation de l’économie et l’insertion de la Tunisie dans le champ de la mondialisation, à travers l’instruction et les échanges. Mais au-delà de tout, il était le chef de file d’une nouvelle école de pensée qui a bouleversé les conventions dans le monde arabo-musulman en reconnaissant l’importance de la raison et de la liberté. C’est cette tradition de liberté, qui fait la singularité de la Tunisie, que l’Institut Kheireddine veut perpétuer.

Pourquoi avoir créé cet organisme ? Quel est votre objectif ?

— Par leur rébellion, les Tunisiens ont étendu le champ de leur liberté. Mais cette liberté, toujours incomplète, est déjà menacée. Au plan politique, la liberté est de nouveau malmenée par un État opaque où règne le secret et où tout se joue en coulisses. Au plan culturel, social et individuel, les adversaires de la liberté utilisent la pression sociale, la menace et, de plus en plus, la force publique pour contraindre les tunisiennes et les tunisiens à entrer dans un moule qui leur est étranger. Au plan économique, rien n’a changé : l’argent du contribuable est gaspillé sans remords, ceux qui nous gouvernent optent pour la dette et veulent mettre la main sur la Banque centrale pour faire tourner la planche à billets, tandis que l’économie est encore marquée par un système corporatiste reposant sur les privilèges et la corruption.

L’Institut Kheireddine, à travers son site web, ses publications, mais aussi des conférences, va défendre la liberté sur tous les plans. Notre objectif est de susciter le débat sur l’éthique, mais aussi de faire émerger des solutions conformes aux idéaux de liberté. Mais avant tout, notre but est l’échange et le partage. C’est le sens de notre premier séminaire qui aura lieu au mois de juillet, et dans lequel interviendront notamment Emmanuel Martin et Hicham El Moussaoui que vous connaissez bien.

Les thématiques que vous souhaitez traiter se focaliseront-elles autour de la question tunisienne ou du libéralisme en général ?

— Même la France, qui se présente comme le pays des droits de l’Homme, piétine la liberté, parfois sans s’en apercevoir. Que dire de la Tunisie qui vit en ce moment le début de sa véritable indépendance ? C’est pourquoi il faut, à mon avis, revenir aux fondamentaux. Le débat politique fut absent de la scène tunisienne pendant des décennies, mais a survécu une sorte d’instinct politique, liberticide chez certains, mais prenant la forme d’une aspiration à la liberté chez la plupart des autres. Les concepts sont confondus et souvent méconnus, et l’on est démocrate lorsque cela nous arrange et tyran de salons le reste du temps. C’est donc le moment de réintroduire dans le débat public les notions de droit naturel, de propriété de soi, et de mettre en  lumière la notion d’individu, tout en redéfinissant le rôle de l’État. Et puis notre culture politique est restée quasiment figée en 1987 lors de la prise du pouvoir de Ben Ali, soit avant la chute du Mur. On entend encore Sartre nous conter « l’indépassable marxisme » et nos politiciens sont toujours friands d’obscurs plans quinquennaux. C’est les raisons pour lesquelles l’Institut Kheireddine s’efforcera de mettre le public tunisien, aussi bien le grand public que le public des chercheurs, en contact avec la littérature philosophique, politique et économique fondée sur les idéaux de liberté. Hayek, Hazlitt, Bastiat, Nozick, Salin et Simonnot méritent autant que Charfi, Talbi et Kheireddine de trouver leur place dans les bibliothèques des Tunisiens.

Mais la théorie ne suffit pas, il faut penser le quotidien des Tunisiens sous l’angle de la liberté. L’Institut Kheireddine proposera donc une analyse critique des faits de société, et des politiques tunisiennes sous l’angle de l’éthique et de la liberté, sans compromis. Ainsi des liens entre la théorie et les enjeux pratiques de la liberté seront-ils sans cesse établis.

La Tunisie a-t-elle une culture plutôt proche ou éloignée du libéralisme ? Pensez-vous les Tunisiens réceptifs à ces idées ?

— La Tunisie, grâce à sa position de carrefour méditerranéen a depuis longtemps construit une tradition de tolérance, d’échange et de liberté, et c’est ce qui fait sa particularité dans le monde arabe. C’est le premier pays arabe à s’être doté d’une constitution en 1861 en vue de protéger l’individu contre l’arbitraire du prince, et le premier à s’être engagé dans la voie de l’égalité entre les sexes dès la fin du XIXe siècle, et plus généralement dans la voie de la modernité. Durant le règne de Ben Ali, on croyait le Tunisien capable de renoncer à sa liberté pour le confort et la sécurité, mais les événements de décembre 2010 ont prouvé le contraire. Aujourd’hui, un mouvement extraordinaire s’évertue à résister contre tout retour en arrière. Et puis, la Tunisie est un peuple d’entrepreneurs : de chauffeurs de taxis, de boulangers, de vendeurs ambulants, de consultants, d’agriculteurs qui se battent au quotidien, qui prennent des risques, qui ont appris à être autonomes et solidaires, à compter sur eux-mêmes… Le potentiel est là, il suffit de le préserver en ne tombant pas dans le piège de l’imitation du modèle français qui est en crise ou du modèle moyen-oriental, encore plus dangereux. La clé c’est qu’il faut peut-être rester nous-mêmes, chercher la solution en nous-mêmes.

Entretien réalisé par PLG, pour Contrepoints.

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