L’Algérie peine à écrire son Histoire

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L’écriture de l’Histoire de l’Algérie est compromise, voire menacée d’altération.

À la suite du décès du premier président de l’Algérie indépendante le 11 avril, le film documentaire diffusé par la télévision étatique algérienne et des articles de presse publiés par des journaux publics ont passé sous silence des faits historiques importants et connus de tous. Cette omission traduit une chose : l’écriture de l’Histoire de l’Algérie est compromise, voire menacée d’altération.

Par Lahouari Bouhassoune, depuis l’Algérie.
Publié en collaboration avec UnMondeLibre.

Le peuple algérien, et en particulier la génération montante, est privé d’un droit inaliénable, celui de connaître son Histoire, la vraie [1]. Le reportage diffusé sur les chaînes de la télévision étatique et les articles publiés par la presse écrite publique au lendemain du décès le 11 avril 2012 du premier président (1962-1965) de l’Algérie indépendante, Ahmed Ben Bella [2], sont la preuve de cette aliénation de la connaissance du passé. Les circonstances de sa « destitution » ont été tues. À dessein ou non, cette omission traduit une chose, c’est que l’écriture de l’Histoire de l’Algérie est compromise, voire menacée d’altération.

Le film documentaire qui se voulait une biographie, diffusé par l’ENTV (la télévision étatique algérienne) et des articles de presse publiés par des journaux publics sur le premier chef de l’État ont passé sous silence des faits historiques importants et connus de tous. Ces médias sous l’emprise du pouvoir, ont délibérément occulté le « coup d’État » opéré le 19 juin 1965, par un groupe de militaires et à sa tête le ministre de la défense, Houari Boumédiène. La dissimulation de cet évènement historique, et bien d’autres, notamment les circonstances de la prise du pouvoir au lendemain de l’indépendance en juillet 1962 par Ahmed Ben Bella, dénote de l’absence de volonté politique quant au rétablissement des « vérités ».

Il était dit dans ces supports médiatiques que Ben Bella désigné président de la République en 1962 [3], a tout simplement quitté le pouvoir le 19 juin 1965 pour permettre le « redressement Révolutionnaire », événement ainsi défini par les dignitaires pour ne pas faire croire à un coup d’État. Il n’y est mentionné nulle part que le « redressement révolutionnaire » a été mené par le peuple pour qu’il soit qualifié de Révolution. C’est bien un coup de force conduit par des militaires, qui s’est réellement produit ce jour-là. L’écriture de l’Histoire continue à susciter l’appréhension du pouvoir en place qui asperge l’opinion publique avec ces contre-vérités, en traduisant à sa manière des événements historiques pour se légitimer.

En regardant le film biographique, la génération montante ne saura jamais que Ben Bella a été renversé par le 19 juin 1965 pour être emprisonné jusqu’en juillet 1979, puis assigné à résidence jusqu’à sa libération en octobre 1981 sous le règne de Chadli Bendjedid, successeur de Houari Boumédiène. Il a ainsi été privé de sa liberté pendant seize ans, de surcroit sans aucun procès et sans aucun chef d’inculpation. Exilé en Europe, le premier président de la République rentre au pays à la faveur du multipartisme instauré en 1989. La disparition d’un homme historique de la stature de Ben Bella, est sans conteste une perte pour le pays car c’est toute une mémoire qui s’est effacée. Mais cela n’empêche pas de reproduire fidèlement sa biographie, son parcours, bon ou mauvais. Cette stratégie d’occulter des « vérités » sur des personnalités ou des faits historiques ne fait que renforcer le scepticisme observé dans la société algérienne, quant à la transcription fidèle de la mémoire populaire.

Cette stratégie relève plutôt des habitudes, voire des réflexes, hérités du passé, quand les dignitaires usaient de slogans héroïques pour procéder au lavage du cerveau du peuple. Celui-ci mené en bateau était constamment mis sous surveillance par la police politique (la sécurité militaire) qui contrôlait les ouvrages et les publications et même les discussions dans les cafés ! L’Algérien ne connait son histoire qu’à travers les écrits provenant de l’autre côté de la méditerranée. À l’ère de la technologie de communication, de l’information instantanée et des multimédias, le pouvoir continue à abrutir la société par des discours héroïques, au « nationalisme » exagéré.

Partant de ce déroutant scenario retracé par le film biographique, l’on retient que l’hégémonie de la pensée unique persiste encore, en compromettant l’écriture de l’Histoire. Instrumentalisée à des fins politiques et prise en otage dans des luttes intestines, l’authentique Histoire de l’Algérie, ante-indépendance ou postindépendance, reste méconnue chez les Algériens, toutes générations confondues. Ces derniers sont contraints de revoir à chaque fois leur connaissance de l’histoire. En effet, depuis quelques temps, l’on assiste à la profusion de témoignages contradictoires livrés par un clan, sur la Révolution de libération nationale et ses acteurs, avant d’être réfutés par des témoignages émanant d’un autre clan.

Le scandale des faux moudjahidines et la séquestration par Boumediene des corps de deux martyrs (Amirouche et Si El-Haoues) ou encore, les assassinats politiques par des frères d’armes et les comportements controversés de certains responsables à l’époque de la guerre de libération. Ce sont là des faits révélés par des sources, des acteurs de la guerre de libération eux-mêmes, et qui n’ont jamais été démenties par ceux-là même qui sont incriminés. Ces révélations renseignent sur la nature du pouvoir en place, imperturbable devant ces dénonciations. Qu’adviendra-t-il  s’il était procédé à l’ouverture des archives dont disposent l’Algérie et à la récupération de celles détenues par certains acteurs de la révolution ou par de nombreux pays dont la Turquie, la Grande Bretagne, la France et l’Égypte ?

À ce propos, un mois avant le décès de Ben Bella lors du 11ème congrès de l’ONM (organisation nationale des moudjahidines) tenu en mars 2012, les combattants de la guerre de libération nationale ont été unanimes à souligner « la nécessité de s’intéresser à l’écriture de l’histoire de la Révolution algérienne, aux plans politique et militaire, par des plumes algériennes en écoutant les témoignages des moudjahidines ». Cela reste une entreprise ardue tant que les obstacles auxquels fait face l’écriture de l’Histoire, n’auront pas été levés. Ces difficultés ne disparaitront qu’avec le système qui les a produites. Ce système est composé pour l’essentiel par ces « faux combattants » et ces « personnalités aux comportements controversées », d’où la difficulté de le déraciner.

Il est grand temps d’imposer l’ouverture du champ de l’écriture de l’histoire de l’Algérie à toutes les tendances pour une confrontation sereine susceptible d’apporter des éclaircissements à des événements et à des zones d’ombre de la guerre de libération, sur le recouvrement de l’indépendance et les différentes étapes jusqu’à ce jour. Il est donc urgent de récolter les témoignages des acteurs de cette grande épopée du 20e siècle, qui sont en vie. Leur disparition emportera ce capital historique immatériel dont seront privées les générations montantes.

À l’orée du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie, une prise de conscience doit se manifester sur la nécessité de rétablir les « vérités ». Pour permettre l’écriture de l’Histoire du pays, le pouvoir doit impérativement soustraire les difficultés qu’il a mises en place pour se légitimer avant qu’un vent violent ne vienne les balayer…

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Sur le web.

(*) Lahouari Bouhassoune est journaliste au Quotidien d’Oran en Algérie.

Notes :

  1. Les manuels de l’Histoire sont censurés, c’est le pouvoir qui dicte sa version des faits officiels (exemple : Abane Ramdane a été assassiné par ses frères d’armes alors que l’Histoire officielle nous a appris qu’il était mort en martyr au champ d’honneur).
  2. Le nom de Ben Bella est banni, depuis le coup d’État de juin 1965, des manuels de l’Histoire de l’Algérie.
  3. en Bella jusqu’à 1962, était ministre d’État en titre dans les trois GPRA (gouvernement provisoire de la République algérienne), puis à l’indépendance, Président du Conseil et enfin, Président de la République en septembre 1963. Il est renversé par le coup d’État de Boumédiène le 19 juin 1965.