Looking Backward: une utopie libertarienne

Looking Backward Beth Cody

Le voyage temporel d’un démocrate américain en 2162, une occasion de détailler le fonctionnement d’une société libertarienne dans un certain nombre d’aspects. Un livre de Beth Cody.

Le voyage temporel d’un démocrate américain en 2162, une occasion de détailler le fonctionnement d’une société libertarienne dans un certain nombre d’aspects. Un livre de Beth Cody.

Par Edouard H. et Jacques Roberts.

Looking Backward: 2012-2162 A View from a Future Libertarian Republic de Beth Cody est un roman de politique fiction, publié en février 2012. L’intrigue est tissée autour d’un professeur d’histoire, Julien West, qui fait un saut dans le temps assez insolite (passant de l’an 2012 à l’an 2162). Le personnage est un démocrate encarté typique, sans compréhension des mécanismes de marché et de la philosophie libertarienne. Son voyage temporel sera doublé d’un voyage idéologique encore plus significatif et qui l’amènera à des années lumières de ses préjugés originaux. L’auteur utilise ce contexte pour détailler le fonctionnement d’une société libertarienne dans un certain nombre d’aspects. Le roman débute en 2012, notamment avec une conversation assez cocasse entre le personnage principal et un ami, qui est comme lui encarté au Parti Démocrate.

L’effondrement du système survient de manière assez vraisemblable. Une brève période de reprise débute à la fin des années 2010, mais ne dure pas. Tout d’abord, Medicare et Medicaid entraînent plus de dépenses qu’il n’est possible d’en supporter, ainsi que les retraites (tout ce qui rentre dans le champ des unfunded liabilities1). En outre, les guerres à l’étranger continuent et s’intensifient, les Etats-Unis envahissant en plus l’Iran. L’incontinence monétaire de la Fed s’aggrave, cancer de la prostate en perspective, et l’inflation est hors de contrôle. Par conséquent, il arrive un moment où l’Etat fédéral privatise massivement des pans entiers de l’économie et de ce qui constituait à ce moment ses prérogatives auto-déclarées. Cela permet de soutenir un temps le versement des pensions. Cependant, l’accalmie n’est que de courte durée et le système fait faillite. Les Etats-Unis tels que nous les connaissons se fractionnent : les Etats à l’est de l’Iowa et au nord de la Virginie demeurent dans l’escarcelle de Washington. Le Texas fait sécession et devient une république indépendante et maintenant des impôts faibles et dévolus au financement de son armée. Les ex-Etats confédérés se recomposent et deviennent une république conservatrice. La Californie ainsi que la République de Cascadie (Etats actuels du Washington et de l’Oregon) deviennent des Etats-providence à l’européenne, s’enfonçant toujours plus dans les difficultés. Les Etats du Midwest deviennent une république libertarienne minarchiste (les Free States), de même que la république du New Hampshire.

Les Free States of America ont été fondés sur 7 principes essentiels :

  • Le plus important : les gouvernements fédéraux et au niveau des Etats ne peuvent se financer par la levée de taxes ou de frais obligatoires de toutes sortes, même si ça peut être fait localement.
  • Deuxièmement, les gouvernements à tous les niveaux ne peuvent lever d’argent en émettant de la dette.
  • Troisièmement, les gouvernements à tous les niveaux ne peuvent imprimer ou émettre de la monnaie ou réglementer toute banque qui le fait.
  • Quatrièmement, il ne peut y avoir d’armée nationale, seulement des réserves de volontaires et des milices au niveau des Etats. L’équipement militaire est financé par des donations.
  • Cinquièmement, les gouvernements à tout niveau ne peuvent financer, réglementer ou fournir l’éducation.
  • Sixièmement, aucun employé fédéral ou d’Etat ne peut recevoir de compensation avec de l’argent public.
  • Et septièmement, l’Etat fédéral ne peut passer aucune loi supplémentaire qui restreigne la liberté des individus, des entreprises ou des Etats, en plus de celles existant dans la Constitution. Les Etats peuvent le faire conformément aux restrictions constitutionnelles.

Au niveau fédéral, les dépenses en locaux sont très restreintes étant donné le rôle minimal de l’Etat. Le parlement ne se réunit environ qu’une fois par mois. Pour passer une loi au niveau fédéral, cette loi doit être votée à 80% dans les deux corps du Congrès. Ensuite le président doit approuver ou poser un véto. Puis, on passe un référendum où il faut 80% des voix ; toutes, pas seulement des votants. Aucune nouvelle loi n’a été passée depuis le début de la République. Les députés et sénateurs servent un rôle d’ambassadeur pour respectivement les peuples des Etats et les gouvernements des Etats : pour s’assurer des bonnes relations et discuter des problèmes. Il y a différents intérêts à faire partie de cet Etat fédéral ; outre un accord de défense où chacun va aider à la défense d’un autre Etat s’il est attaqué, il existe un système de justice fédéral pour s’assurer que les Etats ne passent pas de lois anticonstitutionnelles, avec 13 juges (un de chaque Etat, ils ne sont pas représentants de l’Etat fédéral ce qui permet une réelle limitation). Chacun sert 5 ans. Enfin, les fonctions diplomatiques sont utiles. Les Etats peuvent faire sécession.

Il n’y a que très peu d’emplois à plein temps au niveau fédéral ou des Etats : seulement volontaires. Beaucoup de retraités le font pour faire quelque chose d’utile, ou des jeunes qui lèvent des fonds pour acquérir de l’expérience. Les juges se sont déjà fait de l’argent et servent volontairement pendant 2 ans au niveau fédéral et d’Etat. Les ambassadeurs sont souvent des personnes riches puisqu’elles doivent tout financer d’elles-mêmes. L’idée même de forcer les gens pour son salaire est devenue répugnante et est considérée comme une violation éthique.

« La Constitution interdit l’activisme judiciaire, ou le fait d’essayer de surpasser les limites constitutionnelles sur l’Etat à travers le système de justice. A chaque fois qu’il y a une « zone grise », on demande spécifiquement aux juges d’être du côté des libertés individuelles, d’être du côté des Etats face à l’Etat fédéral, d’être du côté du local face aux Etats, et du côté des individus face à tout niveau d’Etat.[…] Si un juge va contre ce principe, il peut être licencié, condamné à verser une lourde amende et être envoyé en prison pour 10 ans »     

Dans la branche exécutive, le président paye pour tous ses frais ou utilise le fonds présidentiel. Ses fonctions principales sont celles d’ambassadeur et de collecte de fonds pour tout l’Etat fédéral.

Les Etats jouent un rôle plus important. Ils ne sont pas autorisés à financer ou réglementer l’éducation, à posséder des entreprises ou influencer la presse. Et ils sont restreints de la même manière que l’ancienne Constitution restreignait. Ainsi, ils ne peuvent discriminer contre des résidents d’autres Etats, restreindre les mouvements de citoyens entre les Etats, empêcher ou taxer les échanges entre les Etats ou refuser de reconnaître les lois des autres Etats. Les principaux devoirs sont de fournir une assemblée dans laquelle les gens sont représentés, et seuls les Etats peuvent réglementer les gens ou les entreprises. Mais pour passer une nouvelle loi, il faut en supprimer une ancienne. Passer une loi nécessite aussi dans la plupart des Etats un référendum direct et de passer des grosses barrières. Tout représentant, d’Etat ou fédéral, qui vote une loi qui est plus tard jugée inconstitutionnelle passera 5 ans en prison et sera condamné à une grosse amende. De même, sont fournis des tribunaux à l’échelle de l’Etat. La plupart des Etats ont de larges milices composées de volontaires à temps partiel. L’équipement de base est fourni par les volontaires, l’équipement lourd est financé par les dons. Politique étrangère neutre à la Suisse.

Une phrase résume bien la philosophie de la Constitution des Free States of America :

« Nous sommes beaucoup plus inquiets d’un Etat capable de passer des lois non nécessaires que nous le sommes d’un Etat non capable de passer des lois nécessaires, que nous avons déjà. »

Le niveau local est le niveau d’autorité publique le plus important. Y est gérée la police, de manière publique ou avec une société privée. Seul un quart des villes la finance par des taxes. Les pompiers sont entièrement privés et en concurrence : tout le monde y souscrit car l’assurance d’habitation l’exige.

La manière de gérer les criminels est là aussi très originale: l’accent est mis sur la restitution aux victimes des crimes. A moins d’être considéré dangereux ou de ne pas vouloir rembourser la victime, le criminel est souvent autorisé à partir librement, pour qu’il puisse travailler pour reverser à la victime ce qu’il doit pour le dommage qu’il a causé. Ceux qui vont en prison y restent jusqu’à ce qu’ils aient payé la restitution, ou qu’ils ne soient plus considérés comme un problème. Les prisons sont entièrement privées et en concurrence : le criminel choisit et supporte le coût. Elles ne peuvent abuser des prisonniers sans devoir faire face à un procès ou faire faillite. Les prisonniers doivent travailler pour payer le coût de la prison et la restitution, soit dans la prison même, soit transportés tous les jours sur un lieu de travail. Si le prisonnier refuse de travailler, il est emmené dans une prison caritative qui n’est en général pas très plaisante, car organisée par les congrégations religieuses. Ainsi la plupart des prisonniers acceptent de travailler pour payer leur dette. Seule la justice pénale est gérée par l’Etat. La justice civile est gérée par des entreprises d’arbitrage.

L’éducation est donc laissée au privé. Les écoles sont désormais gérées de manière à minimiser les frais de fonctionnement, ce qui a entraîné la disparition de la plupart de l’échelon administratif, résultat de l’interdiction faite à l’Etat central de réglementer ce secteur. Les syndicats qui dominaient autrefois les établissements scolaires ont été congédiés. Désormais, l’école ne sert plus à fournir du travail à des paresseux, mais est entièrement orientée vers les besoins des enfants. Les parents peuvent à tout moment changer leurs rejetons d’école. Les écoles sont en concurrence pour minimiser leurs coûts et attirer les professeurs les plus renommés. Beaucoup d’entre elles font le choix de ne pas changer de bâtiment tous les dix ans, comme c’était le cas tant que les Etats subventionnaient le tout, mais de réaliser plutôt des économies sur le matériel et les locaux afin d’attirer davantage de professeurs compétents. Les professeurs voient leur avancement basé sur l’excellence de leur enseignement au lieu du régime d’ancienneté qui prévalait auparavant. Les incapables et les rétifs sont mis à la porte, ce qui a grandement contribué à l’amélioration des prouesses éducatives des écoles. Les parents suivent mieux leurs enfants, car ils se rendent compte que l’école n’est pas gratuite et exigent la meilleure qualité pour leur argent alors qu’avant les échecs de l’école publique étaient camouflés et l’efficience-coût difficile à évaluer du fait de l’opacité du système des prélèvements obligatoires avec le principe de gratuité au point d’arrivée. Comme dans les autres domaines, des écoles caritatives existent avec un personnel dévoué et de bons résultats. Au niveau académique, les universités se sont restructurées pour devenir plus petites, rester ouvertes à une proportion raisonnable de la population. Elles proposent désormais des cursus plus courts et plus adaptés au monde du travail, lequel est désormais plus ouvert du fait de la disparition des licences, barrières à l’entrée et réglementations étatiques. Les universités offrent parfois des bourses privées à leurs étudiants les plus méritants. Le niveau académique est bien plus élevé qu’il ne l’était en 2012, car les écoles primaires et secondaires éduquent désormais solidement les enfants de leurs clients. L’illettrisme a pratiquement disparu. Parallèlement au système académique, un réseau dense d’écoles professionnelles basées sur l’alternance et l’apprentissage s’est formé. On ne déconsidère plus le travail manuel et l’Etat ne subventionne plus les universités en encourageant les étudiants à s’endetter sur des années pour un diplôme dévalorisé de par son inflation.

Concernant la santé, les Free States maintiennent un système de concurrence total ; les médecins sont mis en concurrence et leurs honoraires diminuent donc rapidement. Les gens comparent les médecins par des sites Internet (avis des consommateurs) et grâce au bouche à oreille. Les numerus clausus dans les universités sont bien sûr levés. Les assurances privées prennent le relais de l’Etat. Les individus peuvent désormais moduler les contrats d’assurance en décidant de s’assurer pour tel ou tel risque. Les contrats restent abordables du fait de l’offre accrue de soins et également par les mécanismes de la concurrence. Les prestations hospitalières voient leur prix diminuer drastiquement et les patients les plus pauvres sont pris en charge gratuitement soit par des professionnels (comme cela a longtemps été le cas), soit leurs factures sont réglées par des fonds caritatifs. Les médicaments sont en libre circulation et les pharmaciens se contentent de faire signer des décharges afin que les individus soient informés des risques et agissent en toute connaissance de cause. Le système fonctionne mieux du fait de la levée du rationnement de la santé et grâce aux mécanismes de concurrence.

L’environnement est aussi laissé au privé, l’auteur fait de manière extensive appel au concept du propriétarisme ; la raréfaction des ressources serait réglée par l’octroi de droits de propriété. Des groupes d’écologistes mettent en commun leurs ressources, créent des fonds servant au rachat de réserves naturelles et de parcs. Des actions de groupe sont désormais possibles contre des usines polluantes avec des dommages et intérêts dès lors que les victimes peuvent démontrer que l’activité industrielle en question est responsable de la pollution et a des effets négatifs sur la santé. La protection de l’environnement est beaucoup plus efficace que quand l’Etat réglementait à tort et à travers, souvent sous la pression de lobbies. Le système est aussi beaucoup plus transparent et clair, car régi par des règles simples. Par ailleurs, la découverte d’énergies moins polluantes (hydrogène) a réduit la pollution et la suppression des subventions aux grandes entreprises a permis la relocalisation des entreprises au plus près des consommateurs en décourageant le transport étant donné que l’usage des axes routiers (privatisés) conditionne désormais les sommes payées, alors que le coût était autrefois supporté par les contribuables.

La levée de l’impôt sur les sociétés (actuellement plus élevé aux Etats-Unis que dans la plupart des pays européens), l’abolition des « cotisations sociales » et du code du travail ont tellement dynamisé le marché du travail qu’il est maintenant facile de gérer une entreprise. Le chômage est pratiquement inexistant et des gens affluent du monde entier face à la demande de travail considérable par les entreprises. La disparition du salaire minimum permet aux moins productifs d’obtenir un emploi, de bénéficier d’un point d’entrée dans le marché du travail. Leur situation ne demeure que temporaire puisque les emplois bien payés abondent désormais et qu’il est dorénavant aisé de changer de travail. Ceux dont les circonstances personnelles sont encore trop instables sont aidés par des associations caritatives. Ces dernières opèrent de manière efficiente, car les fonds sont octroyés par les donations des gens, des audits réguliers sont menés et permettent de surveiller l’emploi des fonds. Si les gens pensent que l’association ne fait pas du bon travail et n’utilise pas les donations à bon escient, ils coupent le financement.

Vers la fin du roman, l’auteur se lance, par le biais de M. Seeton, dans des réflexions sur l’histoire de la liberté et du progrès. Au travers de cette analyse, l’auteur avance une théorie kuhnienne de l’histoire : « deux pas en avant, deux pas en arrière ». L’idée est que le progrès ne suit pas une pente linéaire et ascendante, mais plutôt une courbe discontinue. C’est en somme une réfutation en règle de la théorie whig de l’histoire. Il y a en conséquence une propension de l’homme à tendre vers plus de liberté au fil du temps. Néanmoins, la progression humaine vers cet objectif est irrégulière et peut être interrompue temporairement, débouchant sur des périodes de tyrannie et de régression de la civilisation. Finalement, l’auteur reste malgré tout optimiste quant à l’avenir, malgré les péripéties et les cahots qui s’annoncent d’ici que nous réussissions à renvoyer l’Etat à la niche.

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  1. Note de Contrepoints : engagements de l’Etat non financés