Les mystères des prix ou l’effet Cantillon

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Conservateur quand il défend l’agriculture, Cantillon est précurseur sur l’entrepreneur et la monnaie

L’évolution des prix est contrastée : certains augmentent, d’autres baissent, ce qui affecte de façon différenciée le pouvoir d’achat de chacun. Ces distorsions dans les évolutions de prix s’appellent l’ « effet Cantillon ».

Par Jean-Marc Daniel (*)
Article publié en collaboration avec l’Institut Coppet

Le pouvoir d’achat est entré en force dans la campagne électorale. Or le débat prend parfois un tour paradoxal : les mêmes qui dénoncent l’obsession anti-inflationniste de la Banque centrale européenne (BCE) accusent l’euro d’enchérir le coût de la vie… Cette contradiction tient, en partie, à une différence fondamentale de point de vue : les statistiques traduisent l’inflation globale, tandis que les récriminations des uns et des autres reflètent leurs perceptions individuelles. Et l’évolution des prix est contrastée : certains augmentent, d’autres baissent, ce qui affecte de façon différenciée le pouvoir d’achat de chacun. Ces distorsions dans les évolutions de prix s’appellent l’ « effet Cantillon ».

Richard Cantillon naît vers 1680. Début imprécis d’une existence étrange. Irlandais, en 1708, il fuit en France l’anticatholicisme anglais. Il y fait fortune entre 1717 et 1720 en spéculant sur le système de Law. Après 1726, pourchassé car accusé de malversation, il mène une vie errante qui s’achève à Londres le 14 mai 1734. Son cuisinier renvoyé pour indélicatesse le tue, puis incendie la maison pour masquer son crime. Cantillon aurait été oublié si Grimm – le chroniqueur – et Mirabeau – le père du révolutionnaire – ne lui avaient attribué un livre anonyme paru en 1755 sous le titre Essai sur la nature du commerce en général. Ce livre se compose de trois parties.

La première concerne la production. Elle commence par un paragraphe célèbre :

La terre est la source ou la matière d’où l’on tire la richesse ; le travail de l’homme est la forme qui la produit. La richesse en elle-même n’est autre chose que la nourriture, les commodités et les agréments de la vie.

Les thèses agricoles de Cantillon préfigurent celles des physiocrates. Mais il les amende par une vision très moderne de l’ « entrepreneur », qui rappelle celle qui sera développée par Jean-Baptiste Say puis Joseph Schumpeter. Le mot lui doit d’ailleurs son sens actuel. Il oppose, au travail répétitif du paysan soumis aux allégeances féodales, l’esprit de risque du créateur d’entreprise. Le monde de l’entrepreneur connaît la croissance parce que, bien qu’il n’ait pas la pleine certitude de trouver des débouchés, il investit. Le monde de l’aristocratie vit dans la stagnation car chacun s’abandonne à la routine confortée par l’immobilisme social.

La deuxième aborde la monnaie. Le prix des objets devrait tendre vers ce que Cantillon appelle leur « valeur intrinsèque » qui est, précise-t-il « à proportion de la terre et du travail qui entrent dans leur production ». Il complète son raisonnement en affirmant que le travail peut se mesurer en surfaces cultivées car celui qui le fournit se nourrit et s’habille des produits de la terre. Conclusion : la terre détermine le prix. Les spécialistes de l’histoire de la pensée économique ont fait de Cantillon le théoricien de référence de la « valeur-terre ». Mais sa vraie originalité tient à sa vision de la dynamique monétaire. Pour lui, une augmentation de la quantité de monnaie provoque de l’inflation : elle modifie le niveau général des prix. Comme les prix traduisent la valeur-terre et que, fondamentalement, celle-ci ne change pas, on pourrait penser que la hiérarchie des prix reste la même. Or, dit Cantillon, il n’en est rien. Les monopoles peuvent augmenter leurs prix quand les entreprises en concurrence en sont empêchées ; les prix de la capitale s’élèvent quand ceux des campagnes ne bougent pas : c’est l’ « effet Cantillon » !…

La troisième porte sur le commerce extérieur. Un excédent accroît la quantité de monnaie disponible et donc l’inflation. Pour les contemporains de Cantillon comme David Hume, cette inflation ramène à l’équilibre courant. En effet, la hausse des prix rend le pays moins compétitif et lui fait perdre des débouchés à l’export, ce qui fait disparaître l’excédent. Pour Cantillon, cette automaticité n’est pas acquise, et ce pour deux raisons. D’abord, il se peut que les prix des biens exportés comptent parmi ceux qui restent stables malgré l’inflation ; ensuite, en cas de hausse des prix à l’export, les termes de l’échange s’améliorent, chaque bien vendu à l’étranger rapporte plus, ce qui gonfle l’excédent. Au cours de cet examen de la balance commerciale, Cantillon détaille les facteurs d’augmentation de la masse monétaire. Il constate que les banques peuvent, au travers de leurs prêts, créer sans limites de la monnaie fiduciaire. Dès lors, l’existence d’une « banque générale » – notre banque centrale – chargée de gérer la dette publique et d’encadrer les crédits privés lui paraît indispensable.

Conservateur quand il défend l’agriculture, Cantillon est précurseur sur l’entrepreneur et la monnaie, au point que William Jevons, réformateur prompt à critiquer ses prédécesseurs classiques, l’a jugé plus digne qu’Adam Smith du titre de fondateur de la science économique.

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Sur le web
Article publié dans Le Monde Economie le 26.01.07.

(*) Jean-Marc Daniel est professeur à l’ESCP Europe.

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