Ce que nous a légué Hayek

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Ce qui est amusant au sujet de Hayek, c’est qu’en vieillissant, il est devenu plus radical

Le discours qui suit a été prononcé à l’occasion de l’inauguration de l’auditorium F.A. Hayek, le 9 mai 1995., lors d’une cérémonie organisée par le Cato Institute.

Par Gerald P. O’Driscoll Jr.
Article publié en collaboration avec le Cato Institute

Je suis ravi de participer au gala de ce soir, en compagnie d’un auditoire de qualité, et qui se déroule dans un cadre magnifique. J’ai été le témoin de la naissance du Cato Institute à San Francisco il y a presque 20 ans. Je me souviens encore aujourd’hui d’une réunion de deux jours dans les bureaux de l’embarcadère dans lequel un assemblage improbable de personnalités se demandaient comment les idées de Hayek et d’autres économistes de tendance libérale infiltreraient le discours public et la politique. Ce que nous étions absurdement optimistes! Le succès du Cato Institute est d’avoir dépassé nos espérances capricieuses formulées il y a deux décennies. Et ce succès reflète avantageusement l’ensemble du personnel qui, au cours des années, a travaillé au Cato Institute, les donateurs qui ont soutenu l’Institut, et surtout la direction d’Ed Crane.

Permettez-moi maintenant d’exprimer mon estime pour l’homme Friedrich Hayek, que nous honorons aujourd’hui en baptisant de son nom cet auditorium.

Hayek est reconnu grâce à son ouvrage le plus lu, La Route de la servitude, écrit dans le but d’expliquer à un lectorat lettré, mais non technique, comment le chemin de l’enfer politique est pavé des meilleures intentions. Il a clairement fait savoir que l’opposition entre le libéralisme et la planification centrale ne portait pas sur les questions relatives aux buts communs en vue d’améliorer le bien-être du plus grand nombre, mais sur la façon d’atteindre ce but.

La thèse centrale de Hayek dans La Route de la servitude consiste à dire qu’une seule intervention publique ouvre inévitablement la voie à une suivante. Les conséquences involontaires de chaque intervention provoquent des distorsions économiques sur le marché, ce qui génère de nouvelles interventions pour y remédier. La dynamique de cet interventionnisme outrancier conduit la société sur la route de la servitude.

Dans ce qui est peut-être le meilleur chapitre de La Route de la servitude, Hayek donne une explication détaillée de la raison pour laquelle « le pire se retrouve aux commandes » dans les sociétés totalitaires. Le chapitre s’ouvre sur une citation de Lord Acton qui dit: « Le pouvoir tend à corrompre, et le pouvoir absolu corrompt absolument. » Hayek développe ensuite cette réflexion Actonienne.

Il y a de bonnes raisons de penser que les pires caractéristiques des systèmes totalitaires existants ne sont pas des effets marginaux accidentels, mais des phénomènes que le totalitarisme finit par produire inévitablement, tôt ou tard. Tout homme d’État démocratique qui cherche à planifier la vie économique se retrouve fatalement confronté à l’alternative entre assumer des pouvoirs dictatoriaux ou abandonner ses plans. De même pour le dictateur totalitaire qui devra fatalement choisir entre ignorer la morale ordinaire ou essuyer un échec. C’est la raison pour laquelle des gens de peu de scrupule et sans limites morales sont susceptibles d’être couronnés de succès dans une société qui tend vers le totalitarisme. Toute personne qui n’a pas saisi ceci ne peut mesurer le fossé qui sépare le totalitarisme du régime libéral, ni la différence absolue entre l’atmosphère morale qui imprègne le collectivisme et la civilisation occidentale essentiellement individualiste.

Rappelons que cet ouvrage a été écrit en 1944 au temps de la foi naïve gauchiste dans la politique économique collectiviste. Hayek a dédié son livre aux « socialistes de tout bord » sans jamais leur attribuer aucune malveillance ni mauvaise intention, autre que l’erreur purement intellectuelle. Cependant, il a démontré comment les tentatives de faire le bien peuvent produire de grands torts. Sa thèse constitue un contrepoint au fameux dicton d’Adam Smith selon lequel le comportement motivé par l’intérêt personnel peut se révéler la source de grands bénéfices pour la société. (Ces deux hommes se sont inspirés de Montesquieu.)

Hayek a fait valoir que, dans la dynamique interventionniste, la liberté est perçue de façon fragmentaire : une liberté au compte-goutte, et toujours sous le couvert de la nécessité et de l’opportunisme. Il s’est fait l’écho des paroles de Lord Acton pour qui « La liberté n’est pas le moyen au service d’une fin politique supérieure. Elle est en elle-même l’objectif politique le plus abouti ». Il a par la suite développé cette idée clairvoyante:

On ne peut préserver la liberté qu’à la condition de la traiter en principe suprême qui ne doit pas être sacrifiée au dépens d’intérêts particuliers. Ce qui a été parfaitement compris par les grands penseurs libéraux du XIXe siècle. L’un d’eux [Benjamin Constant] décrit même le libéralisme comme “le système de principes”. Tel fut l’apport principal de leurs enseignements concernant « ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas en économie politique » [Frédéric Bastiat] ainsi que le « pragmatisme qui, contrairement aux intentions de ses représentants conduit inexorablement au socialisme » [Carl Menger].

La planification centrale, non seulement dépouille les gens de leurs libertés fondamentales, mais ruine leurs économies. La tragédie que Hayek et d’autres ont patiemment dévoilée est la conséquence politique, mais aussi économique, de la planification centrale. Ce système ignore la complexité informationnelle. Il exige que toutes les parcelles de connaissances présentes dans des esprits différents soient rassemblées dans un seul esprit, un exploit qui exige qu’un seul esprit puisse posséder des connaissances qui dépassent de loin ce que n’importe qui serait capable de comprendre.

L’argument ne peut se réduire à un calcul qui pourrait être résolu à l’ère informatique. Comme Hayek le fait remarquer dans son article « The Use of Knowledge in Society » (l’utilisation des connaissances dans la société), toute personne dispose d’« un certain avantage sur toutes les autres parce qu’elle possède des informations uniques dont elle peut faire un usage bénéfique, à la condition que cet usage résulte de décisions discrétionnaires ou d’une coopération active. » La propriété privée inscrite dans le droit est le seul système social en évolution constante permettant d’accomplir cette tâche. Ce système fournit aux individus les incitations permettant de maximiser leurs avantages informationnels, un système de prix qui conduit à une mobilité efficace des parcelles d’informations économiques dispersées et un cadre juridique pour l’appropriation et le transfert de propriété.

Beaucoup mettent la chute des pays communistes au crédit de la politique de défense menée par le président Ronald Reagan. Toutefois, si l’analyse de Hayek s’avère exacte, le communisme s’est effondré en raison des contradictions internes de son système économique. Je pense que les preuves montrent bien que Hayek avait fait le bon pronostic. Il est aussi exact que les politiques économiques de Reagan fondées sur le libre marché ont transformé non seulement les États-Unis, mais aussi la grande majorité du reste du monde occidental qui a gagné la guerre froide. Si l’on saisit bien cet argument, on en perçoit les implications quant aux débats actuels concernant les priorités budgétaires.

Le paradoxe principal de l’ère post-guerre froide, c’est que l’idée de planification centrale a été discréditée intellectuellement partout où elle a été réellement appliquée, mais qu’elle survit en occident, et en particulier aux États-Unis. L’année dernière [ndt. 1994], le président des États-Unis, de nombreux membres du Congrès et une partie importante de nos intellectuels ont insisté pour que nous étendions la proportion de notre économie administrée.

Si les soins de santé échappent à la planification centrale, les services financiers en portent encore le joug. Il y a soixante ans le Congrès a décidé de diviser l’industrie des services financiers en trois secteurs: la banque de détail, la banque d’affaires et le financement immobilier. Si cette distinction a signifié quelque chose, ce n’était qu’au moment de sa création. (L’empire financier d’A.P. Gianinni, the Bank of America avaient commencé à éroder ces distinctions juridiques peu de temps après leur promulgation.) La terrible dépression de 1937 a fait reculer la reprise économique et l’innovation financière. La seconde Guerre mondiale a gelé l’économie civile dès lors que l’effort de guerre absorbait toutes les ressources disponibles. L’évolution des finances a repris dans les années 1950, a gagné du terrain dans les années 1960, et a accéléré au cours des années inflationnistes 1970.

Datant de six décennies, la circulaire Glass-Steagall freine l’adaptation compétitive de l’économie qui ne répond plus aux besoins des consommateurs. La bonne nouvelle est que la reforme portée par la circulaire Glass-Steagall est au point mort. La mauvaise nouvelle, c’est que ce processus est reconduit, au moins en partie, par ceux qui ne peuvent pas se passer de l’idée de planification. Ce qu’il nous faut, c’est une vision Hayekienne de la concurrence dans les services financiers. Sinon, on peut finir par bricoler avec les titres de Glass-Steagall, sans aborder les contradictions internes du projet de loi.

C’est à partir de la contribution de La Route de la servitude (dont le 50e anniversaire fut célébré en 1994) que fut institutionnalisé son héritage sous la forme de la Société du Mont Pèlerin. Elle mérite que l’on s’y attarde quelques minutes.

Hayek avait fondé cette société en vue de réaliser un soutien mutuel entre penseurs libéraux, dont beaucoup se trouvaient isolés. À son début, Hayek avait l’intention d’utiliser les délibérations de la société de manière stratégique afin de diffuser les idées libérales. Dans l’après-guerre, Hayek la considérait comme un rempart intellectuel contre la crainte de voir la montée du totalitarisme. Il avait bien compris qu’en pratique, les parties catholiques du centre – les démocrates-chrétiens – constitueraient la force politique majeure pour faire face au nouveau totalitarisme de gauche. Il espérait que sa société pourrait fonctionner comme une courroie de transmission entre ses idées et les leaders démocrates-chrétiens.

Dans cette optique, Hayek se proposait de rebaptiser la nouvelle société la Société Acton-Tocqueville, en hommage aux deux grands catholiques libéraux du 19e siècle. Dès le début, il a été contrecarré dans son objectif par l’anti-catholicisme de l’un de ses membres honoraires américains. En fin de compte, les fondateurs ont donné à l’organisation le nom de la montagne Suisse où ils s’étaient rencontrés.

La Société du Mont Pèlerin jouit encore d’une grande influence en nourrissant les idées libérales et en les diffusant auprès des décideurs politiques. Il est ironique qu’une organisation internationale qui prône le laissez-faire ait, au fil des ans, compté parmi ses membres de nombreux fonctionnaires et ministres de gouvernement. À sa manière, la société a contribué à maintenir l’Europe occidentale hors de la route de la servitude.

Au début des années 1970, un regain d’intérêt s’est développé autour des travaux purement économiques de Hayek. En Juin 1974, The Institut for Humane Studies parrainait une conférence sur l’économie autrichienne à South Royalton, au Vermont. Le mois d’octobre qui suivait a vu Hayek décerné du prix Nobel d’économie.

Le prix a suscité de nombreuses conférences et ouvrages. The Institut of Human Studies, le Liberty Fund, et le Cato Institute avaient parrainé et s’étaient portés garants financièrement des événements, y compris le financement de plusieurs visites que Hayek a effectué aux États-Unis. Une génération de chercheurs ont bénéficié de ces programmes et sont en train de développer les idées de Hayek dans les universités et les think-tanks du monde entier.

Dans tous ses travaux, Hayek s’est concentré sur les forces auto-organisées de la société. Selon Kenneth Arrow, un autre prix Nobel, « l’idée que le fonctionnement d’un système complet produit des effets très différents voire opposés aux intentions est certainement la plus importante contribution intellectuelle de la pensée économique à la compréhension générale des processus sociaux. » Cette citation d’Arrow fait écho à l’observation d’Adam Smith selon laquelle, suite à l’interaction d’intérêts contradictoires, l’homme est « conduit par une main invisible à remplir une fin qui ne faisait pas partie de son intention initiale. » Le postulat classique Hayekien conçoit que l’objet de l’économie est d’analyser « les résultats de l’action des hommes, et non ceux de leurs desseins. »

La conception économique de la société est un affront à la vanité de ceux qui voudraient imposer l’ordre d’en haut. Les forces économiques défient les volontés autoritaires qui cherchent à modeler les résultats sociaux. Les êtres humains réagissent à chaque intervention des gouvernements en réaménageant leur vie de manière à minimiser les effets perturbateurs. Le résultat final peut se révéler être très différent et même opposé à l’intention interventionniste originale.

Les exemples abondent. Une politique d’inflation modérée faite pour stimuler la croissance économique dégénère encore et toujours en inflation galopante et en stagnation économique. Les tentatives de modifier la structure des échanges tendent à exacerber les problèmes que ces politiques veulent aborder. Les politiques vieilles de 30 ans qui visent à réduire la pauvreté l’ont au contraire augmenté considérablement et ont permis la redistribution des revenus au sein des classes moyennes. Et la liste est longue.

Dans son ouvrage La Constitution de la Liberté, Hayek a inclus un chapitre intitulé « Pourquoi je ne suis pas conservateur », dans lequel il a défendu le propos du libéralisme classique: la politique qui laisse les gens tranquilles que ce soit dans leur chambre à coucher ou dans leur salle de réunion. Ce qui est amusant au sujet de Hayek, c’est qu’en vieillissant, il est devenu plus radical. Nous célébrons ce soir, l’homme clairvoyant, Friedrich Hayek, ainsi que son œuvre intellectuelle radicale dont les qualités défient le temps.

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Sur le web
Traduction : JATW pour Contrepoints