Des indicateurs économiques trompeurs

Pourquoi certains indicateurs ne permettent pas de porter un diagnostic convenable sur la conjoncture économique

On entend souvent les économistes de l’école autrichienne se plaindre à l’égard des indicateurs économiques, qu’ils considèrent inadéquats et souvent trompeurs. Permettez-moi ici de vous expliquer pourquoi certains indicateurs ne permettent pas de porter un diagnostic convenable sur la conjoncture économique.

Par Le Minarchiste, depuis Montréal, Québec

L’inflation « core »

L’inflation dîte « core » est la mesure d’inflation suivie par la plupart des banques centrales. Celle-ci exclut les prix de la nourriture et de l’énergie, lesquels sont considérés comment étant volatiles et déconnectés de la politique monétaire (généralement, on n’emprunte pas pour acheter de la nourriture ou pour faire le plein d’essence).

Ainsi, malgré l’accélération de l’inflation totale à 3,9% aux États-Unis, la Federal Reserve nous dit qu’il ne faut pas s’inquiéter car l’inflation « core » n’est que de 2%. En Chine, on nous dit que l’inflation élevée est surtout causée par l’augmentation du prix du porc en raison d’une pénurie, et non à cause d’un rythme annuel de croissance de la masse monétaire dans les deux chiffres.

Premièrement, il est erroné de postuler que la politique monétaire n’a pas d’influence sur les prix de la nourriture (voir ceci) et de l’énergie (voir ceci). L’augmentation de la masse monétaire met une pression à la hausse sur ces prix, il est donc primordial que les banques centrales en tienne compte.

Deuxièmement, l’inflation « core » donne un chiffre très trompeur. Imaginez une économie dans laquelle la masse monétaire est de 100 dollars au départ. Disons que les gens dépensent 5% de leur argent pour acheter du porc et le reste pour acheter des biens divers. Les gens dépenseront donc $5 pour leur porc et $95 pour le reste.

Supposons maintenant que le prix du porc augmente de 40% alors que le prix du reste n’augmente que de 3%. Tel que démontré dans le tableau suivant, cela donnera un taux d’inflation total de 4,9%. Les gens dépenseront $7 pour leur porc et $97.85 pour le reste… mais attendez une minute! Ça donne $104.85… la masse monétaire a augmenté! Comment cela est-ce possible? C’est probablement que du crédit inflationniste a été injecté dans l’économie.

Que serait-il arrivé si la masse monétaire avait été fixe et que la création de monnaie à partir de rien n’était pas possible? En supposons que les gens ne puissent pas se passer de consommer du porc, ceux-ci devraient payer $7 pour celui-ci, il ne leur resterait donc que $93 pour le reste. On pourrait donc s’attendre TCEEPA à ce que les prix des autres biens diminuent de 2,1%.

Donc, lorsque les économistes nous disent que l’inflation excluant le porc n’est que de 3%, c’est faux! Avec une masse monétaire ayant augmenté à $104.85, si le prix du porc n’avait pas augmenté, les autres prix auraient augmenté en moyenne de +5,1% (et non +3,0%). Pourquoi est-ce comme cela? Parce que la nouvelle monnaie permet aux gens de dépenser à la fois sur leur consommation de porc ainsi que sur d’autres biens. On observe donc une hausse de tous les prix, et non seulement des prix du porc. Seule la création de nouvelle monnaie permet une augmentation de presque tous les prix à la fois. Sans création de monnaie, nous aurions observé une baisse des prix des autres biens en compensation à la forte hausse des prix du porc.

Ainsi, l’inflation « core » est un concept fallacieux qui mène les planificateurs des banques centrales à sous-estimer l’inflation et qui les pousse à prendre de mauvaises décisions. En outre, pour obtenir un portrait encore plus adéquat de l’inflation il faudrait estimer l’impact des gains de productivité sur les prix. Par exemple, si une nouvelle technologie robotique permettait de réduire les coûts de production des voitures de 30%, on pourrait s’attendre à ce que les prix des voitures baissent. En supposant que l’industrie mette 5 ans à adopter cette technologie, on pourrait postuler que les prix des voitures baisseraient de 6% par an pendant 5 ans. Cependant, cela est plutôt ardu à estimer.

Le graphique suivant montre l’inflation totale (ligne bleue) et l’inflation « core » (ligne jaune) pour les États-Unis.

 

Le produit intérieur brut

Le PIB comporte plusieurs bémols : il ne comptabilise que les échanges impliquant de la monnaie, il inclut les dépenses militaires, les coûts de reconstructions de biens détruits, mais exclut le travail domestique, le bénévolat, le troc, la contrebande et le travail au noir.

De mon côté, je pense que la faille principale du PIB est qu’il ne comptabilise pas la production de biens intermédiaires. Par exemple, si Héroux-Devtek produit un train d’atterrissage pour un avion, la valeur de ce bien intermédiaire ne sera pas comptabilisée tant qu’Air Canada ne procèdera pas à l’acquisition de l’avion en entier. Si un meunier produit une poche de céréales, leur valeur ne fera pas partie du PIB tant que le pain ne sera pas vendu.

Pourquoi est-ce un problème? Parce que cette situation masque les variations de production de biens intermédiaires, qui sont selon les économistes de l’école autrichienne, une statistique primordiale. Aux États-Unis, selon une étude du Department of Commerce datant de 1986, les biens intermédiaires exclus du PIB représentaient 44% du PIB. C’est énorme.

Selon Jesus Huerta De Soto:

GNP is actually a net figure that excludes the value of all intermediate capital goods which at the end of the measurement period become available as inputs for the next financial year. Hence gross national product figures exaggerate the importance of consumption over national income, relegate to third place, after government expenditure, the production of final capital goods completed throughout the period (the only capital goods reflected in the GNP by definition) and absurdly exclude approximately half of all of society’s entrepreneurial, labor and productive effort, that devoted to the manufacture of intermediate products.

According to a study carried out by the U.S. Department of Commerce, entitled, “The Interindustry Structure of the United States,” and published in 1986, 43.8 percent of the American gross domestic output (3,297,977 million dollars) comprised intermediate products which were not reflected by GDP figures.

Donc, disons que durant un boum inflationniste, les compagnies d’aviation voient la demande augmenter farouchement et se mettent à commander des avions. Les fabricants d’avions répliquent en passant une grosse commande aux fabricants de trains d’atterrissages. Ces biens n’apparaîtront pas dans le PIB. Puis, lorsque la bulle de crédit se met à dégonfler, la demande s’effondre et plusieurs compagnies d’aviation font faillite alors que d’autres n’arrivent plus à trouver le financement pour honorer leur commande. Les avions demeurent donc non-complétés et invendus, alors que les trains d’atterrissage seront entreposés. En jargon autrichien on dirait que ce sont de « mauvais investissements », du gaspillage de capital. Encore une fois, les chiffres du PIB n’y auront vu que du feu.

Évidemment, si les biens intermédiaires avaient été inclus dans le PIB, nous aurions observé une plus grande amplitude dans le cycle économique, autrement dit le PIB aurait mieux traduit ce qui se passait vraiment dans l’économie. On pourrait donc dire que le PIB, tel que mesuré présentement, sous-estime l’ampleur des cycles économiques. Cela a aussi comme impact de sous-estimer la proportion de l’investissement dans l’économie et de surestimer la part de la consommation, des dépenses gouvernementales et de la balance commerciale.

Le taux de chômage

Aux États-Unis, le taux de chômage « officiel » est calculé à partir d’un sondage (le Household Survey) mené auprès de 60,000 ménages. Ce taux qui fait la une des journaux est en fait le taux de chômage « U3 ». Pour faire partie des chômeurs, il faut être sans-emploi depuis au moins quatre semaines et s’en chercher un activement. Ainsi, ce taux exclut ceux qui ont cessé de chercher (les découragés), ainsi que ceux qui travaillent à temps partiel, mais qui souhaiteraient travailler à temps plein. Conséquemment, on peut parfois voir le taux de chômage baisser simplement parce que certaines personnes ont cessé de chercher un emploi et que d’autres ont travaillé deux heures dans leur semaine… c’est plutôt trompeur, surtout dans une récession prolongée.

La mesure la plus complète du taux de chômage est le « U6 », qui inclut tous ces groupes. Comme le montre le graphique ci-bas, U6 est présentement en haut de 16% alors que U3 n’est que de 9,1%. Il est évident que U3 sous-estime constamment la véritable ampleur du chômage.

Les deux autres mesures que j’aime bien sont le taux d’emploi (ou taux de participation de la main d’œuvre) et la durée moyenne du chômage. Avec le taux d’emploi, il faut faire attention à deux choses. Premièrement, il suffit de travailler une heure par semaine pour être considéré employé. Deuxièmement, le dénominateur ne comprend que les 15 à 64 ans, alors qu’il se peut très bien qu’un individu qui a plus de 64 ans désire encore travailler ou que le nombre de 15 à 24 ans qui sont aux études varie. Il se peut aussi que l’accession des femmes au marché du travail varie, mais c’est plutôt une tendance à long terme.

Finalement, il faut aussi observer la croissance de l’emploi, soit la variation du nombre de gens qui ont un emploi (quatrième graphique). La croissance annuelle de l’emploi est présentement de 1,1% par année aux États-Unis, ce qui est insuffisant en période de reprise. Pour que le chômage se résorbe, il faut que cette croissance soit significativement supérieure à la croissance de la population active, qui elle est en augmentation grâce aux naissances et à l’immigration.

Toutes ces mesures indiquent que la situation de l’emploi demeure critique aux États-Unis et ne s’est pas vraiment améliorée depuis le pic de la récession.

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