Le papier monnaie détruit la division internationale du travail

Le papier monnaie est un très mauvais moyen de change international et un pire dépôt de valeur

Par Juan Ramón Rallo, depuis Madrid, Espagne

Les défauts de l’argent fiduciaire face à l’étalon-or sont nombreux, mais nous pourrions les résumer à deux : c’est un très mauvais dépôt de valeur et un mauvais moyen de change international. Le premier s’observe au travers de sa séculaire inflation, le second dans les notables fluctuations des taux de change.

Cependant, ils sont nombreux les économistes qui ont considéré que, précisément pour ces deux défauts, l’argent fiduciaire était préférable à l’or. À savoir : le meilleur argent est le pire argent. Élémentaire attaque à la logique qu’ils justifient en disant que le mauvais argent est plus manipulable au moment d’implémenter des politiques monétaires et de change qui permettent de stabiliser la demande interne et externe.

Ce n’est pas l’endroit pour revenir sur tous les problèmes qui découlent de cette idée. J’aimerais seulement insister sur le fait que le phénomène de l’argent chaud jette par terre toutes ces ingénieuses conclusions.

Qu’est-ce que l’argent chaud ? Le capital fuit d’un pays et se réfugie dans un autre par crainte d’être exproprié, que ce soit via de hautes inflations, des dévaluations, des pertes bancaires et de dette publiques, etc. Ces fuites massives de capitaux pour raisons monétaire ou de crédit – cet asile économique – perdent tout sens sous l’étalon-or. Si l’on craignait l’inflation, la dévaluation ou les pertes, ce que faisaient les agents économiques était purement et simplement retirer leur or de la banque et le thésauriser jusqu’à ce que la situation se stabilise (réalisées ou évacuées les menaces).

Le capital ne sortait pas du pays pour la simple raison que l’or était la réserve de valeur ultime hors d’atteinte des politiciens. Précisément parce que le métal jaune était un bon dépôt de valeur, les agents l’utilisaient pour jouer ce rôle en des temps d’incertitude au sein de leurs sociétés.

Avec l’argent fiduciaire, l’unique manière de protéger le patrimoine face aux perturbations monétaires et de crédit est de sortir l’argent du pays pour le transformer en actifs étrangers, y compris l’argent fiduciaire de meilleure qualité d’autres banques centrales. Comme conséquence de cette fuite de capitaux, le papier monnaie national se déprécie abruptement et le papier monnaie étranger s’apprécie de manière exagérée.

Cette appréciation de l’argent étranger provoque de sérieuses difficultés pour l’économie réceptrice de capitaux, car l’appréciation de la valeur de sa devise tue son industrie exportatrice (en particulier, celle qui utilise des facteurs internes) et, à son tour, porte préjudice aux industries nationales qui dépendent de l’importation de biens étrangers. Dit d’une autre manière, l’entrée massive de capitaux donne lieu à un extraordinaire réajustement de la division internationale du travail.

Le pays à monnaie forte peut tenter de stabiliser le taux de change soit en imposant un contrôle des capitaux (ce qui équivaut à contrôler les flux commerciaux) soit en monétisant à un taux fixe toute la devises étrangère qui est vendue à la banque centrale nationale. C’est justement ce qu’a approuvé il y a quelques semaines la Banque nationale suisse (SNB) en relation avec l’euro : la banque centrale s’est engagée à donner 1,2 franc suisse pour chaque euro qui lui serait vendu.

De cette manière, la SNB a réussi à freiner l’escalade haussière de sa monnaie, mais à un coût très élevé : de fait, sa devise s’est euroisée ou, au moins, le fera si l’open bar de francs suisses se maintient pendant beaucoup de temps. Remarquons : l’argent chaud en provenance de la zone euro aura réussi, au final, à transférer sa crise monétaire interne à un pays qui jouissait d’une bonne santé monétaire. C’est la métastase du papier monnaie qui éventuellement pourrait finir par affecter le dollar lui-même (si M. Bernake se résout, face à une aggravation de la crise monétaire de l’euro, à monétiser des actifs pourris européens en échange de dollars pour les banques de l’eurozone).

En dernière instance, donc, nous vérifions que face à une crise monétaire à l’étranger, l’argent fiduciaire national ne peut être à la fois un bon dépôt de valeur et un bon moyen de change international. Il existe un hiatus indépassable entre les deux fonctions : si l’on maintient le papier monnaie comme un bon dépôt de valeur (papier monnaie géré de manière responsable), il sera massivement acheté et thésaurisé par les sociétés qui souffrent de la crise monétaire, ce qui engendrera une appréciation du taux de change et convertira la devise en un mauvais moyen de change international pour les industries exportatrices (à moins d’instaurer un contrôle des capitaux, ce qui la transformera également en un mauvais moyen de change international). Si, d’au autre côté, on désire maintenir le papier monnaie comme un bon moyen de change international en stabilisant sa valeur face aux devises en crise, il sera nécessaire de miner ses qualités comme dépôt de valeur, en dépréciant délibérément la monnaie et en la soumettant aux fluctuations du déficient système bancaire étranger.

L’argent fiduciaire, en définitive, est intrinsèquement instable et face à une crise monétaire externe il a tendance à étendre les pertes y compris dans les pays qui travaillent de manière correcte : ou bien les exportateurs nationaux perdent (si le taux de change s’apprécie) ou bien ce sont les détenteurs de la devise ou de rente fixe (si on stérilisent les entrées de capitaux).

Aucune de ces conséquences négatives n’arriverait dans un système d’étalon-or : si un pays souffre une crise bancaire, ses citoyens thésaurisent l’or et forcent un réajustement interne de la structure productive sans provoquer de fuite de capitaux vers l’étranger ni une appréciation des devises étrangères. Il est certain que les effets d’une crise nationale peuvent se répandre à l’étranger (par la diminution de la demande importatrice), mais ils ne s’étendront jamais pour des raisons exclusivement monétaires : à savoir, à la nécessité d’un réajustement international pour des distorsions réelles ne sera pas ajouté un autre réajustement pour des distorsions monétaires.

La grandeur de l’étalon-or pour l’économie était de mettre rapidement en lumière quelles industries requéraient une reconversion. La grandeur de l’argent fiduciaire pour la politique est de permettre d’écarter le projecteur et de diluer la lumière sur toute l’économie et de redistribuer les pertes et les réajustements. Ne l’oublions pas : à long terme, le papier monnaie est un très mauvais moyen de change international et un pire dépôt de valeur ; un jouet addictif entre les mains de nos gouvernants qui n’arrive qu’à détruire la division internationale du travail.

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Article publié par El Cato. Traduit de l’espagnol.