La Chine, la France, l’Honneur

Sunflower Seeds d'Ai Weiwei (CC, Loz Pycock)

Un écrivain, un sculpteur, une photographe menaceraient-ils la « sécurité » de la Grande Chine ?

Un écrivain, un sculpteur, une photographe menaceraient-ils la « sécurité » de la Grande Chine ? Oui, pour le gouvernement chinois comme dans tout régime autoritaire, tout art est subversion. L’exposition à Boulogne d’une photographe chinoise menacerait-elle les relations commerciales entre la France et la Chine ? Oui, à en juger par le refus d’un Ministre de la Culture sans honneur de se rendre à cette exposition.

Par Guy Sorman, depuis Boulogne, France

Sunflower Seeds d'Ai Weiwei (CC, Loz Pycock)

La civilisation chinoise renaît au monde, ce qui est heureux, grâce à des artistes audacieux comme Gao Xinjiang, Ai Weiwei, Liu Xia. Loin de comprendre combien ces créateurs sont l’honneur de la Chine, le gouvernement de Pékin les écrase et le gouvernement français les ignore.

Gao, Prix Nobel de littérature, vit à Paris, en exil, interdit de séjour dans son propre pays qu’il a si richement évoqué dans La Montagne de l’âme. Ai Weiwei, enlevé par la sécurité chinoise, incarcéré deux mois au secret, vit maintenant  en liberté surveillée à Pékin, interdit de parole. Liu Xia, peintre et photographe – figure emblématique de la scène artistique chinoise – a « disparu », depuis janvier 2011 : on suppose qu’elle est incarcérée à son domicile, coupée du monde.

Un écrivain, un sculpteur, une photographe menaceraient-ils la « sécurité » de la Grande Chine ? Telle est l’accusation, évidemment démesurée, du Parti communiste chinois. Ces artistes ont en commun, il est vrai, de s’exprimer dans les marges, de puiser leur inspiration dans le peuple, son histoire, ses souffrances : ils ne sont ni réalistes, ni socialistes puisqu’ils ne sont en somme que des artistes. Le gouvernement chinois à cet égard ne nous surprend guère : tout art est subversion dans un régime autoritaire, rien de nouveau sous le soleil rouge. Avec tout de même, dans le cas de Liu Xia, un vice  supplémentaire car le régime de Pékin ne lui attribue pour seul crime que d’être l’épouse de Liu Xiaobo, Prix Nobel de la Paix. Liu Xia n’est pas accusée comme Ai Weiwei de « fraude fiscale » : elle n’a jamais rien écrit ou dit qui touche à la politique ni à la démocratie. Mais elle est mariée avec celui qui a osé recourir au droit de pétition, inscrit dans la Constitution chinoise et demandé qu’un débat s’ouvre sur l’avenir démocratique de la Chine.

Liu Xia, coupable donc d’être femme et qui, à ce titre, n’a jamais été autorisée à exposer ses travaux en Chine (on ne connaît ses photos que postées sur internet), sera parmi nous, pas elle mais ses œuvres, en France, au Musée de Boulogne-Billancourt, à partir du 19 octobre. Ce sera une Première mondiale : nous verrons enfin les tirages originaux, exfiltrés de Chine, de photographies abstraites et symboliques, aussi réputées qu’inconnues jusque-là.

On s’attendrait, le service minimum, que le ministre de la Culture français inaugure cette exposition, s’incline devant la renaissance de l’art en Chine et témoigne de son soutien envers une artiste incarcérée. Sa présence témoignerait de l’honneur de la France, du sien et de la Chine vraiment nouvelle. Mais Frédéric Mitterrand, convié par le député-maire de Boulogne-Billancourt, Pierre-Christophe Baguet (UMP), ne viendra pas. Serait-il trop occupé à inaugurer quelques chrysanthèmes académiques ? Caché derrière  son « emploi du temps  trop chargé », on sait bien que le Ministre redoute d’offenser Pékin. Les  dirigeants chinois ne vont-ils pas mal le prendre ? Ne seront-ils pas tentés de nous acheter une centrale nucléaire en moins dans le cas où le ministre de la Culture obéirait à sa conscience plutôt qu’à des ordres que nul ne lui a donnés, pas plus à Pékin qu’à Paris ? Car Nicolas Sarkozy, envers la Chine, est plus clair que Frédéric Mitterrand : en avril 2011, inaugurant la nouvelle ambassade de France à Pékin, on l’a entendu souligner combien les relations franco-chinoises étaient amicales et que, bien évidemment, la France défendrait auprès des Chinois nos valeurs démocratiques. Pareillement en août 2011, devant les ambassadeurs de France réunis à l’Élysée, le Président déclarait que notre pays désormais renouait avec ses valeurs  humanistes .

Frédéric Mitterrand et d’autres dignitaires qui lui ressemblent seraient-ils restés à l’heure Chiraquienne quand la « diversité culturelle » conduisait nos gouvernements à louer le despotisme oriental ? Le ministre de la Culture, en tout cas, n’est pas Mitterrandien. Son oncle François, après le massacre des étudiants Place Tien Anmen, le 4 juin 1989, invita les survivants à ouvrir le défilé du bicentenaire de la Révolution, sur les Champs-Élysées. Puis il gela les relations avec la Chine, interdisant en particulier le commerce des armes avec Pékin, une interdiction qui vaut toujours. Ne confondons donc pas les deux Mitterrand : le vrai et le faux, celui qui respectait les artistes et celui qui se satisfait de leur incarcération.

Mais à la fin des temps, ce qui restera de la Chine, ce seront les  créations de Gao, Ai Weiwei et Liu Xia : Liu Xia emprisonnée mais qu’il faut imaginer heureuse car elle apprendra peut-être, toute prison murmure, qu’en France, son œuvre, enfin, est connue et reconnue. Ceux qui verront cette exposition découvriront que la Chine renaissante  vit  dans ces photos, bien plus que par les objets indifférenciés que les usines chinoises déversent sur le marché mondial. Liu Xia est l’honneur de la Chine : ceux qui ne le comprennent pas, ne savent pas ce qu’est ni l’honneur, ni la Chine.

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