Apprendre du succès des libéraux norvégiens, ou le mythe de la troisième voie

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Quel positionnement politique pour les libéraux?

Un des sujets chroniques de désaccord entre libéraux est celui du positionnement politique à adopter pour faire gagner les idées libérales. On peut recenser au minimum des tenants d’un ancrage à gauche, à droite, dans une troisième voie ou hors de la politique. Pour l’auteur, seul un positionnement « à la droite de l’échiquier politique » peut marcher. (Addendum de Contrepoints en bas de l’article).

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Voilà une dizaine d’années que le Parti du Progrès est la seconde organisation politique de Norvège. Suivant une ligne politique très libérale, fortement teintée de conservatisme, les dirigeants du parti se vantent sans complexe de croire au libre marché et à la responsabilité individuelle, et prônent avec virulence la dérégulation de l’économie norvégienne. Longtemps ignoré par les médias et les partis plus classiques, majoritairement acquis au modèle social-démocrate, le succès du Fremskrittspartiet (FrP) est un bel exemple de percée du libéralisme en terrain hostile.

Fondé en 1973, faisant élire ses premiers députés en 1981, le FrP est aujourd’hui le premier parti d’opposition, et dispose, avec 41 élus au parlement norvégien (Storting) sur 169, du second groupe parlementaire, cédant la première place aux travaillistes actuellement au pouvoir. Ce succès est naturellement à mettre au crédit de la qualité des militants du parti, du charisme de ses dirigeants – l’ « historique » Carl Hagen et la très éloquente Siv Jensen – et de sa ligne politique clairement définie. (1)

Néanmoins, un autre facteur lié au positionnement du parti sur la scène politique me semble expliquer le bon accueil réservé par l’électorat norvégien aux idées du parti – le même facteur, à mon sens, qui fait qu’aux États-Unis les Libertariens ont échoué là où le Tea Party semble réussir : le Parti du Progrès assume un positionnement à la droite de l’échiquier politique.

Cela paraît évident, presque trivial à dire, mais c’est pourtant un point qui le démarque nettement des prétendants français au titre de parti libéral national. Le Parti Libéral Démocrate d’Aurélien Véron tout autant que feu Alternative Libérale prétendent s’ancrer dans une forme de troisième voie, « au-dessus des partis existants », en dehors de l’axe gauche-droite qui sert de barre de repère en politique depuis au bas mot deux siècles. Or, il n’est pas seulement singulièrement étrange de vouloir chambouler l’ordre établi et la culture politiques d’un pays alors que l’on rentre seulement dans l’arène électorale : cela est utopique, infaisable. Le bon sens commande que l’on prenne les dispositions du peuple électeur à l’endroit de la politique comme données, afin d’acquérir de l’influence et monter en puissance, pour enfin changer les choses.

Le libéralisme peut bien être de droite ou de gauche, l’on s’en fiche pas mal. Toujours est-il que les électeurs susceptibles de voter pour un parti libéral, eux, sont majoritairement de droite. Inutile de chercher d’hypothétiques libéraux de gauche « qui s’ignorent », alors que bien que la culture de la pluralité soit fortement ancrée dans la gauche française, et bien que le Parti socialiste pratique la primaire transparente depuis un bout de temps déjà, aucun représentant de ce courant ne s’est jamais fait entendre sur la scène médiatique, même de très loin.

En revanche, le conservatisme fiscal, la modération budgétaire, le respect du règne de la loi, la lutte contre l’insécurité et la fraude sociale sont des thèmes éminemment libéraux régulièrement abordés en campagne par la droite. C’est donc vers un parti de droite que se tourneront naturellement les électeurs sensibles à ces questions. L’enjeu pour un parti libéral doit être, à mon sens, de concurrencer de façon frontale une UMP qui promet pour décevoir. Loin du libéralisme grand angle de certains, la tâche d’un parti libéral doit être de « vendre » le libéralisme en petit morceaux à des audiences susceptibles d’être sensibles à son discours sur des sujets précis. Autour de thèmes plus consensuels permettant de rassembler l’ensemble de l’électorat libéral – la pression fiscale par exemple – chaque catégorie de population doit se voir proposer une « solution » à ce qu’elle pense être son « problème. » La promotion – louable et nécessaire – d’un idéal de société ne doit pas faire oublier que pour une grande partie de la population, celle qui n’est pas politisée, la politique est avant tout une réponse à des problèmes particuliers avant d’être un corpus d’idées cohérentes formant une idéologie. Les libéraux, si prompts à analyser le fonctionnement de la démocratie représentative pour en critiquer les dérives, seraient-ils incapables d’en utiliser les mécanismes pour parvenir à leurs fins électorales ?

La reconquête des déçus de la droite et des électeurs peu politisés ne peut se faire sans conservatisme social et culturel : le libéralisme ne doit pas en priorité proposer un modèle de société clé en main, avec de la croissance et des lendemains qui chantent, mais au contraire jouer sur les passions et les craintes légitimes qui animent l’électorat potentiellement libéral : le parti libéral gagne des voix en éloignant le bureaucrate de la famille et le fonctionnaire de l’Église, en dénonçant le big business et la gabegie des collectivités territoriales, en exaltant ce qu’on appelle communément les « corps intermédiaires ». Le PS est un parti d’élite, le parti libéral doit être un parti populaire : la clé du succès du Parti du Progrès réside dans le fait que les idées qu’il défend mettent des mots sur les intuitions des classes laborieuses – quitte à faire quelques concessions – à tel point que les média sociaux-démocrates et les autres partis le qualifient de « populiste », alors qu’il n’est que populaire.

La France n’est bien entendu pas la Norvège, et la comparaison entre les deux pays trouve très vite de sérieuses limites. La droite républicaine, en France, est depuis toujours dirigiste et centralisatrice, ce qui permet de prendre la mesure de la tâche qu’il reste à effectuer en matière de propagande et de vulgarisation. Le dirigisme, le centralisme, le jacobinisme ne se sont cependant qu’imparfaitement diffusés dans le corps électoral, car la compréhension des enjeux qui leurs sont liés requiert un intérêt marqué pour la politique. Il en résulte que les individus peu politisés ou peu formés à la politique demeurent naturellement méfiant à l’égard du pouvoir et conservent des réflexes que d’aucuns pourraient qualifier de « libéraux ». En ces temps de désaveux massif des élites politiques par le public, la brèche est béante pour faire du libéralisme une politique populaire. Pour y parvenir, le libéralisme doit être territorialisé : il ne doit pas se contenter d’être juste et utile, il doit aussi trouver une justification historique et culturelle spécifiquement française, il doit s’inventer une tradition. Or, la troisième voie et l’alter-centrisme nous mènent dans la direction opposée.

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Addendum : Sur un sujet autant débattu que celui-ci, Contrepoints devrait publier prochainement un/des articles proposant des opinions différentes. 

Contrepoints ne privilégie aucune des approches possibles et ne s’inscrit pas dans une logique politique. Comme nous l’écrivions dans notre droit de réponse à Libération qui nous classait dans la « droitosphère »: 

Le libéralisme est, à tort, réduit uniquement en France à sa dimension économique, alors qu’il vise à la primauté de l’individu en tout. Ainsi, les libéraux défendent tant les valeurs de la liberté individuelle, chère à la gauche, que de la liberté économique, chère aux conservateurs.

Historiquement, le libéralisme a toujours été entre droite et gauche, ni d’un camp ni de l’autre mais toujours du côté de la liberté. Faut-il vous rappeler que Frédéric Bastiat, un des plus grands libéraux du XIXe siècle, siégeait à gauche à l’assemblée ? La rédaction de Libération est-elle à ce point indigente qu’il faille lui expliquer que ce sont bien des travaillistes qui firent de la Nouvelle-Zélande un des pays les plus libéraux du monde ?

Par quelle honteuse torture du sens des mots arrivez-vous à faire passer une droite française, étatiste et autoritaire pour libérale ? Même Bertrand Delanoë, que vous admettez socialiste dans vos propres colonnes, reconnaît cet état de fait en écrivant « Le sarkozysme, ce bonapartisme, est profondément antilibéral ».

Dans la lignée des idées libérales dont nous nous revendiquons, nous avons fait de Contrepoints.org un site qui ne soit aligné sur aucun parti mais soit toujours fidèle aux valeurs de liberté et de responsabilité, dans tous les champs de la vie humaine. Partant, et même si cela vous paraît relever de la science-fiction, Contrepoints.org est aussi tendre avec l’UMP que Libération peut l’être. Nous plaçons en premier la défense de la liberté, et sommes contre l’étatisme tant conservateur que « progressiste ».