Un homme libre contre un tyran

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Un homme libre contre un tyran

Publié le 1 août 2011
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Dans le cadre de la version estivale de Contrepoints, nous vous invitons à lire ce texte rédigé par Alain en 1934, dans l’ouvrage, jamais réédité, intitulé Propos de politique (1934). Vous pourrez télécharger ce dernier sur le site de l’Université de Québec à Chicoutimi (UQAC). 

Un homme libre contre un tyran, telle est la cellule politique ; et cela est abstrait, comme la politique elle-même. Si chaque homme libre avait charge d’un tyran, qu’il tiendrait sous son regard, on arriverait à une sorte d’équilibre ; il suffirait de contredire, de raisonner, quelquefois de se moquer, et toujours de faire jouer la puissante amitié humaine. Dans le fait, les tyrans se réunissent autant qu’ils peuvent et réchauffent leurs maximes ; et les hommes libres, de même, forment des assemblées où les tyrans sont durement secoués ; mais les tyrans n’en savent rien. Toutefois, cet autre tableau politique est lui-même abstrait. On trouve les deux espèces d’hommes dans tous les partis, et presque dans toutes les places. L’affaire Dreyfus, qui rompit les partis, fit apparaître de ces antagonismes intimes. D’officier à officier, de bureaucrate à bureaucrate, de chrétien à chrétien, d’incrédule à incrédule, on discutait les yeux dans les yeux ; et c’était la bonne manière. On sait qu’il se forma à la fin une opposition de droite et de gauche parmi les amis de la justice. C’est que les uns aiment la justice tyranniquement et les autres démocratiquement ; ou, pour parler autrement, les uns se poussent vers le haut avec la résolution d’être de bons rois ; les autres se défient de la justice royale, et résistent tant qu’ils peuvent, tirant la barbe à toute majesté.

 

Qu’il y ait des tyrans socialistes, syndicalistes, communistes, on le sait. Un prolétaire qui voudrait bien n’être ni tyran ni esclave ne cesse d’admirer ces petits rois qui posent la question de confiance et invoquent la raison d’État. Les chefs radicaux ont leur couronne aussi, et leurs dogmes, et leurs mouvements d’impatience royale. Et, au rebours, parmi les modérés et même parmi les bonapartistes, boulangistes, royalistes, autant que ces mots ont encore un sens, il y a des ferments de liberté ; non pas tant dans les chefs, qui sont comme tous les chefs, mais dans les troupes électorales, souvent portées de ce côté-là par le bonheur de s’opposer aux pouvoirs existants. On a joué sur le mot liberté ; mais il ne faudrait pas croire que ceux qui sont partis en croisade pour la liberté religieuse sont tous des hypocrites. Le parti catholique se divise maintenant explicitement en un parti peuple et un parti noble ; mais toujours on y a trouvé janséniste contre jésuite ; et l’affinité des grands chefs catholiques avec tous les pouvoirs forts se marque quelquefois en traits qui font caricature, comme évêques décorés et choses de ce genre.

 

L’union sacrée est le paradis des tyrans mais que signifie l’union sacrée, sinon un oubli des fins politiques qui ne sont pas le renforcement et la consécration de tous les pouvoirs ? Tous ceux qui aiment le pouvoir, même en imagination seulement, se serrent alors en phalange. Et les hommes libres se mettent en rangs aussi. Car les hommes libres, extrêmes mis à part, savent aussi le prix de l’ordre. Ils voudraient seulement qu’on n’abuse pas des occasions pour mettre tout le monde au pas militaire. Et ils savent bien que tout pouvoir, abuse et abusera. D’où une opposition diffuse, infatigable et souvent de bonne humeur, qui ne construit pas, qui ne propose rien, qui n’a pas de plan pour sauver les finances, ni pour sauver la paix, mais qui se méfie des sauveurs. On a souvent remarqué que tout est négatif dans les thèses fameuses que résument les mots Liberté, Égalité, Fraternité ; mais c’est qu’en effet on ne peut fonder ni maintenir aucun ordre d’après ces énergiques sentiments. Toute police les nie ; et il faut une police. Et les tyrans de toute espèce sont parfaitement à leur place sur les sommets de l’ordre. Ils ont les vertus de l’emploi, qui ne sont pas petites ; et ils y trouvent les plaisirs de l’ambition, sans lesquels le métier de régner serait parfaitement ennuyeux. L’homme libre se range et s’efface ; l’ambitieux se pousse. Il ne peut en être autrement ; un socialisme aura toujours un préfet de police, un général, un grand juge, qui marcheront allègement sur les libertés, si on les laisse faire ; et les sous-ordres imiteront les grands chefs, comme on voit partout ; l’espoir de gouverner ne va jamais sans une sorte de religion à l’égard de ceux qui gouvernent. Et cette procession chante conquête, gloire et massacre ; on ne le sait que trop ; elle nous le crie aux oreilles. Que prospère et s’assure de soi la bienfaisante race des hommes libres qui refusent pouvoir ! Si elle fait seulement équilibre, homme contre homme, ce sera déjà beau.

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