L’économie ne ment pas

L'économie ne ment pas, par Guy Sorman (Crédits Fayard, tous droits réservés)

L’économie n’est plus une opinion, c’est une science. Les percées théoriques et leur application politique ont transformé la condition humaine

Retour sur l’ouvrage de Guy Sorman publié en 2008. Pour les lecteurs de Contrepoints, Copeau en présente ici les idées clés.


L’économie n’est plus une opinion, c’est une science. Les percées théoriques et leur application politique ont, depuis trente ans, transformé la condition humaine : le monde est entré dans une phase de développement sans précédent. Il n’existe plus désormais qu’un seul système économique : le marché mondialisé. Fondé sur l’innovation incessante et l’esprit d’entreprise, ce système est progressiste et imparfait : il exige des critiques, à condition qu’elles soient scientifiques, et des corrections politiques, à condition qu’elles ne détruisent pas le système lui-même. Cette économie moderne n’est pas à l’abri des fluctuations, mais le temps des grandes crises semble passé : les nations qui appliquent les enseignements de la science économique connaissent la croissance la plus forte, les mauvais élèves payent par leur stagnation. Ici, Guy Sorman rencontre les grands théoriciens de notre temps et les praticiens ; il montre comment les découvertes théoriques expliquent les succès et les échecs du développement au sein de toutes les civilisations. Ce livre est un état de la connaissance économique à travers le monde.

Acheter sur Amazon

 

La nouvelle économie

Edward C. Prescott (prix Nobel d’économie 2004) affirme que sur plus d’un siècle, la croissance suit un trend de 2%, qui traduit le progrès constant de l’efficacité économique aux États-Unis. Sur le long terme, le trend du pays leader n’est pas dépassable, à moins que le leadership ne change. Dans l’attente, une économie qui croît à moins de 2% par an vit en dessous de ses capacités ; elle est en crise virtuelle. Et cette crise, selon Prescott, est toujours provoquée par une mauvaise politique économique. Dans le modèle de Prescott, la croissance résulte de la combinaison du travail, du capital et de l’efficacité. En Occident, la productivité est homogène, de même que la répartition des capitaux ; c’est donc la quantité de travail et elle seule qui fait la différence et explique les réels écarts de croissance.

Depuis les années 1980, à efficacité comparable, les Américains travaillent plus et s’enrichissent plus, tandis que les autres travaillent moins et s’appauvrissent relativement.

Pourquoi, à partir des années 1980, les Américains ont-ils « choisi » collectivement de travailler plus, tandis que les Européens opéraient le choix inverse ? Le motif, c’est l’impôt. En 1980, les Américains et les Européens travaillaient autant, et le niveau de l’impôt sur le travail était identique. Maintenant que les Américains produisent 40% de plus que les Européens, il se trouve que les impôts en Europe, en moyenne, sur un gain de 100 confisquent 60 ; aux États-Unis, le prélèvement est de 40. Il s’agit là d’un taux marginal : un Américain, en travaillant plus, conserve 60% de ce qu’il gagne, contre 40% en Europe.

Seule l’augmentation du travail par l’offre conduit à une augmentation de la production ; la nouvelle croissance ainsi induite permet à l’État de prélever des impôts à un taux plus faible, mais sur une richesse accrue. L’État y gagne autant que les travailleurs.

Des expressions comme « relance de l’économie » ou « ralentir la surchauffe » n’ont aucun sens : les agents économiques savent que les signaux ne sont que des signaux, et non des changements réels ; ils déjouent donc les politiques en anticipant sur les effets artificiels que les gouvernements en attendent.

En cas de baisse du trend, il ne faut rien faire, dit encore Prescott. Le cycle de l’innovation durant environ 42 mois, il y a des creux. Inévitablement, ces ruptures provoquent des protestations chez les victimes. Mais l’intervention des gouvernements peut transformer un cycle naturel en crise majeure, jusqu’à casser durablement le trend de croissance. C’est le cas, par exemple, de la politique engagée durant le New Deal, par Franklin Roosevelt [1]. De la même manière, le gouvernement de Léon Blum a prolongé la crise en réduisant le temps de travail tout en augmentant les salaires [2].

Pourquoi l’Occident est-elle en avance, et comment imaginer une éventuelle réplicabilité ? Selon la Banque mondiale, le Saint Graal réside dans les « bonnes institutions » [3]. Un état de droit, une justice authentique, des banques et des entreprises indépendantes, le respect de la parole donnée et des contrats en constituent le fondement. Il est indéniable que ces institutions sont nées en Europe, et qu’elles y ont précédé l’État.

Pour expliquer ce parcours historique, deux conceptions s’opposent. Une culturaliste, et l’autre économiste.

La conception culturaliste est incarnée par Avner Greif, pour qui les valeurs religieuses déterminent le choix des bonnes institutions. En Méditerranée (en particulier à Gênes et Venise), se noua par le commerce international une révolution économique médiévale : la pérennité des Génois vint de leur aptitude à créer la plupart des institutions économiques modernes (banque, traite, lettre de crédit, société par action). A contrario, les réseaux maghrébins, partis de Bagdad et ayant Le Caire pour base, étaient fondés sur la famille, les solidarités communautaires et les engagements personnels. Là où à Gênes, on traitait entre individus, et où on s’engageait par contrat écrit, au Caire on traitait entre communautés. Pour faire régner entre eux un état de droit, les Génois créèrent un pouvoir politique, faible et choisi par eux, la Cité-État, sans équivalent ailleurs. A Gênes, les familles étaient restreintes, nucléaires. Chez les Maghrébins, l’individu n’existait pas en dehors de la communauté. La conception économiste est défendue a contrario par Daron Acemoglu, Arménien de Turquie. Pour lui, les individus sont mus essentiellement par la recherche de leurs intérêts matériels. Les idées ne gouvernent pas le monde, les intérêts seuls sont le moteur de l’histoire : l’économie agit comme infrastructure, les idéologies comme superstructures. Pour bâtir son modèle, Acemoglu a recours au Rasoir d’Occam : les élites détienne de facto le pouvoir ou la richesse (et généralement les deux). Dans les démocraties, c’est le peuple qui décide ; dans les « non-démocraties », ce sont les élites. Les élites s’opposent donc à la démocratie lorsqu’elles ont tout à y perdre ; les peuples s’accommodent de la « non-démocratie » dans des sociétés stables qui ne croissent pas, parce que les injustices y sont supportables. Mais, en période de croissance, les rapports de force et les exigences se modifient. Ainsi, les élites cèdent lorsque le coût de la démocratie leur paraît moindre que celui de la résistance à celle-ci. Aucune démocratie ne pourra donc être instaurée ni devenir stable, si elle n’est pas fondée sur la nécessité économique d’un partage entre les élites et le peuple.

Dès lors, doit-on estimer que le despotisme est indispensable au décollage économique, et un passage obligé avant l’avènement de la démocratie ? Dani Rodick réfute cette thèse. En effet, il y a trois « impacts » économiques à la démocratie. Tout d’abord, elle permet une redistribution plus égalitaire. Ensuite, il est plus difficile d’imposer des réformes en démocratie, même des réformes bénéfiques, car nul n’est capable de déterminer à l’avance qui seront les gagnants d’une économie en croissance, tandis que les perdants, eux, sont connus : ce sont les bureaucrates, les monopoles et les titulaires d’une rente de situation. Dans ce jeu asymétrique, le statu quo va l’emporter. Enfin, la démocratie permet de surmonter les crises. Elle permet de négocier avec les partenaires concernés une nouvelle distribution des charges qui est la condition de la sortie de crise. Les démocraties survivent aux crises économiques, les dictatures rarement. Elles agissent donc comme des réducteurs d’incertitude.

Selon la Banque Mondiale, l’état de droit représente 57% du capital d’une nation, et l’éducation 36%. Les richesses naturelles ne représenteraient en réalité que de 1 à 3% du capital des nations. Ainsi en est-il des Argentins : ils sont entreprenants, éduqués, ouverts sur le monde, mais leur puissance économique est passée du cinquième rang mondial au milieu du peloton, du fait de l’érosion du capital immatériel argentin. La dégradation constante des institutions politiques et financières, le caractère fantasque, imprévisible de l’État argentin, en réduisant le capital immatériel, ont miné la productivité du pays, diminuant l’investissement et le retour sur investissement. Enfin, n’oublions pas que plus une économie se développe, plus elle requiert une puissance publique indépendante ; et celle-ci a un revers : elle est coûteuse.

La monnaie vraie

Alors que quelques charlatans défendaient et justifiaient l’inflation, le monde est fort heureusement sorti, à quelques exceptions près, de cette maladie. Les monnaies sont stables et les prix prévisibles. Nous devons beaucoup à Milton Friedman : il a démontré que l’inflation n’est pas la conséquence de la hausse des prix, c’est l’inverse qui est vrai. La hausse des prix vient toujours de l’excès de monnaie fabriquée par les États. Elle ne « relance » jamais la demande. Robert Lucas a expliqué pourquoi : l’anticipation rationnelle des agents économiques. La création de monnaie ne sert qu’à financer les dépenses publiques en prélevant un impôt invisible sur le peuple ; cette hausse des prix pèse, à leur insu, sur les plus pauvres. L’État seul en tire des bénéfices, et aussi les privilégiés qui vivent avec des monnaies non nationales comme l’or ou le dollar. Pour en finir avec l’inflation, il suffit d’éliminer le déficit public et de ne pas mettre en circulation plus de monnaie que nécessaire. On peut même mettre les monnaies en concurrence, pour que les cours cessent d’être artificiellement déterminés par les États qui les émettent.

Kenneth Rogoff, économiste en chef du FMI de 2001 à 2005, donne un exemple très explicite. Le FMI a souvent accordé des prêts politiques dans l’espoir de sauver des régimes en place. Ces prêts à fonds perdus ont permis aux dirigeants de différer les réformes qui auraient été indispensables au développement. Les dettes de ces pays, tant décriées dans les médias, ne sont en tout état de cause jamais honorées par les pays pauvres ; mais, pour les pays riches, annuler la dette ne coûte rien, procure bonne conscience, et laisse croire que la dette est l’origine de la pauvreté. L’annulation des dettes perpétue aussi la pratique du détournement des fonds.

Selon Rogoff, c’est la mondialisation plus que la BCE qui garantit la stabilité des prix. L’accumulation des dollars, le désir qu’en ont les non-Américains, permettent aux États-Unis d’emprunter et d’investir à des taux plus bas que tout autre pays au monde. Ce gain par rapport à l’Europe est de 1% de croissance supplémentaire par an. Sachant que la croissance annuelle dans les pays riches gravite autour de 2%, l’avantage dollar représenterait la moitié de cette croissance ; l’ambition européenne de remplacer le dollar par l’euro est donc justifiée.

Mais l’erreur européenne, dit Rogoff, est de croire qu’il suffit de créer l’euro pour obtenir l’équivalent du dollar. Or il est bien trop tôt pour anticiper la gestion future de l’euro par la BCE, et ceci sera déterminant.

L’Argentine, là encore, est exemplaire de cette contradiction entre l’intérêt général à long terme, qui requiert la création d’une nouvelle monnaie stable, et les mafias politiques qui gèrent ce pays. Il eût été possible pour l’Argentine d’adopter le dollar comme monnaie nationale. Domingo Cavallo opta pour une solution qui parut géniale et se révéla fatale : il fixa la valeur du peso à un dollar américain, garantie par des réserves en dollars. C’est aussi en dollars que la Banque centrale argentine s’endettait pour garantir la parité du peso. Si bien que d’un côté, Cavallo stabilisait la monnaie avec succès ; de l’autre, le président de la République Carlos Menem dépensait à tout va l’argent public. Les prêts octroyés au pays se firent de plus en plus onéreux. Les successeurs de Menem choisirent en 2001 de se mettre en faillite, de ne pas rembourser, et à la dévaluation ils ajoutèrent le stratagème dit de la pésofication : les dollars déposés dans les banques par les Argentins furent considérés comme des pesos « nouveaux » à la valeur fixée à 33% du cours ancien. Autrement dit, tous les titulaires de comptes en pesos qui avaient accordé leur confiance à la nouvelle monnaie furent dépouillés des deux tiers de leur patrimoine. Mais quelle aubaine pour les débiteurs ! Leur dette fut réduite des deux tiers. Ce coup d’État économique a été prémédité : les débiteurs étaient essentiellement de très grandes entreprises, et les gouvernements locaux ; les victimes furent les prêteurs. La conséquence la plus significative en fut le ralentissement des investissements nationaux et étrangers.

La bonne mondialisation

On est frappé par le nombre de chercheurs et d’enseignants européens qui passent, sans trop en faire état, de l’autre côté de l’Atlantique. Jagdish Bhagwati nous donne une explication convaincante du paradoxe suivant. La baisse de salaires dans les pays riches en raison des importations en provenance des pays bon marché ne devrait-elle pas être une conséquence logique de la mondialisation ? En réalité, ces pays fortement importateurs ne connaissent pas de baisse des salaires. Bhagwati explique que, dans un produit importé, par exemple de Chine, le salaire ne représente qu’une part modeste du prix (de l’ordre de 10%). La concurrence joue donc peu sur les salaires. Par ailleurs, un emploi supprimé par suite d’une délocalisation sera presque toujours remplacé par un autre emploi. Ce nouvel emploi est généralement plus rémunérateur car plus qualifié ; la mondialisation tire donc toutes les économies vers le haut.

Il n’empêche, c’est vrai, que certains salaires baissent réellement dans les pays occidentaux exposés à la mondialisation. Mais celle-ci n’y est pour rien.

Dans les périodes de transition, d’un mode de production à un autre, les salariés subissent une baisse de revenus, avant de rebondir vers des métiers plus rémunérateurs. Mais ce rebondissement, à la sortie du creux, n’est vrai qu’en moyenne. Cela signifie que si la mondialisation est bonne pour la croissance globale, ses effets pervers doivent être traités par ailleurs.

Prenons l’exemple du protectionnisme agricole. La facture de cette erreur est payée deux fois : une fois par les contribuables et les consommateurs des pays riches, une fois par les pays pauvres dont les exportations sont écartées. Le protectionnisme agricole, dit Bhagwati, ralentit les progrès techniques, puisqu’ils ne sont plus nécessaires pour gagner des marchés ; il détruit l’esprit d’entreprendre parce qu’il ne sert à rien dans un secteur protégé ; il prive les nations des avantages comparatifs qu’elles gagneraient à échanger. Il appartient à un gouvernement démocratique, ajoute-il, de protéger telle ou telle catégorie de population ; c’est son choix. Mais il est d’intérêt général que ce choix n’interrompe pas le libre-échange et la mondialisation. Bhagwati accepte qu’un État subventionne les agriculteurs à titre personnel, à condition que les obstacles au libre-échange des produits soient levés.

Il n’existe pas un seul exemple répertorié où la protection accordée à une entreprise incapable de résister à la concurrence internationale soit parvenue, à terme, ni à sauver cette entreprise, ni à faire progresser l’économie nationale.

Même les économistes les plus critiques à l’encontre de la mondialisation (Dani Rodrik, Joseph Stiglitz), ne doutent pas de l’intérêt général de la mondialisation comme arme absolue contre la pauvreté. Le désaccord, qui n’est pas doctrinal, porte sur les modalités de l’exercice.

Enfin, il ne faut pas omettre que, sur le marché mondial, ce ne sont plus des produits que l’on échange, mais des tâches. L’entreprise est devenue un concepteur, distributeur, rassembleur de tâches qui aboutissent à un produit ou à un service finis. La nationalité de ce produit ou de ce service ne fait plus sens.

L’entreprise éducation

Caroline Hoxby considère que l’école est une entreprise comme les autres. Et elle se demande si cette entreprise est rentable. Dès l’instant où les fonds investis dans l’éducation sont considérables, l’interrogation n’est pas illégitime. Pour calculer l’investissement dans le système éducatif, il faut partir du point d’entrée (l’argent qu’on y met) et viser le point de sortie (le capital humain produit). Le capital humain est décisif, puisque le taux de croissance est indexé sur son évolution. On observe que le niveau baisse quand l’école baisse ; cela est vrai en moyenne sans l’être nécessairement pour un individu particulier. Il existe donc de mauvaises écoles, mal gérées, et de mauvais enseignants.

Pour rendre les high schools productives, Milton Friedman a inventé le principe des chèques éducation (vouchers), qui s’inscrit à l’intérieur de l’enseignement public, et ne cherche pas à le privatiser. L’État ou les collectivités locales attribuent, dans le système des vouchers, à chaque famille et pour chaque enfant, sans tenir compte des revenus, un chèque-éducation valable pour n’importe quelle école publique ou privée sous contrat. On attend ainsi que les intéressés sélectionnent les meilleurs établissements. Pour les établissements, le chèque-éducation représente tout ou partie de leurs ressources budgétaires. Les établissements entrent alors en compétition pour attirer les élèves. Pour y parvenir, il leur faut recruter les meilleurs enseignants, et les rémunérer en fonction de leur qualité.

Le cas de la Floride, explique Caroline Hoxby, est partiellement convaincant. Le chèque-éducation a été accepté par les républicains comme par les démocrates, mais nul ne l’utilise, car il ne représente qu’une infime fraction des budgets des écoles. L’expérience de Milwaukee est plus persuasive : il y avait là-bas une forte minorité hispanique dont les résultats scolaires étaient médiocres. Avant le chèque-éducation, ces élèves étaient assignés, par une carte scolaire contraignante, à des écoles de quartier « ghettoïsées ». Depuis le chèque-éducation, on observe une amélioration variant entre 5 et 10% pour l’ensemble des élèves de Milwaukee, avec une progression plus importante pour les enfants hispaniques que pour la population d’origine locale.

On peut citer aussi l’exemple du Chili, où les résultats du chèque-éducation sont médiocres parce que les gouvernements (de gauche depuis le départ de Pinochet en 1990) refusent de financer les chèques à un niveau suffisant pour accéder aux écoles privées, plus onéreuses que les écoles publiques ; de plus, au sein même de l’enseignement public, les directeurs d’école refusent de publier leurs résultats.

Caroline Hoxby évoque une autre expérience, encore marginale mais digne d’espoir : les charters schools, écoles sous contrat. Ce sont des établissements secondaires créés par une entreprise privée, ou par une fondation. Ces entreprises passent avec les autorités locales un contrat détaillé sur le contenu de leur enseignement, leurs méthodes pédagogiques et leur mode de gestion. Ces établissements reviennent moins cher à la collectivité ; pour les enfants, l’école est gratuite ; il ne s’agit pas d’établissements confessionnels ; pour les managers et les enseignants, il est possible de faire carrière à l’intérieur de la chaîne.

Les limites de la raison pure

A l’opposé de la théorie de l’action rationnelle de Gary Becker, deux conceptions tentent de la réfuter : la première porte sur la spéculation, qui semble la moins rationnelle des activités économiques ; la seconde, sur l’économie comportementale, et va jusqu’à contester la capacité des individus à faire preuve de rationalité.

José Scheinkman, économiste brésilien, étudie le cas de la spéculation et des bulles financières. Il note qu’au départ de ces phénomènes (un des exemples les plus connus, n’est pas lié à l’actualité du moment, mais à la bulle des bulbes de tulipes au XVIIe siècle), il y a toujours un fait réel, une innovation. Intervient alors un personnage tiers qui va engendrer la passion : le « conseiller ». Dès qu’il a repéré ou cru repérer l’innovation, il va en exagérer la portée au mieux de ses intérêts. Cet excès même contribue à sa réputation d’expertise et lui attire de nouveaux clients.

Ce qui caractérise la bulle, c’est, outre son rythme, la disparition de toute relation entre la valeur d’acquisition et la valeur de l’entreprise ou les bénéfices que l’on peut en attendre. L’acquéreur serait-il devenu irrationnel ? pas totalement, car le spéculateur n’achète pas dans l’attente de dividendes ; il achète avec l’espoir que la spéculation se poursuivra et qu’il pourra revendre à un cours supérieur. Par conséquent, le spéculateur est affecté d’un trait psychologique banal : l’excès de confiance en soi.

Enfin, Scheinkman s’interroge sur les conditions et les raisons qui font qu’une bulle crève. Si l’échéance en est imprévisible, les raisons en sont triviales : le marché s’effondre quand les offres dépassent en nombre la demande. Les valeurs baissent jusqu’à refléter le prix réel (ou nul) des entreprises ou des objets qui avaient suscité la spéculation. En attendant bien sûr la prochaine frénésie et la répétition à l’identique du modèle de Scheinkman.

David Laibson, Amos Tversky et Daniel Kahneman soutiennent, quant à eux, que les modèles classiques fondés sur des ensembles statistiques, à la Gary Becker, ne rendent pas compte de la manière dont les individus exercent leurs choix économiques. Nous sommes divisés entre des exigences et des pulsions contradictoires dans l’instant, et plus encore dans le temps. Le moi instantané est plusieurs. Si l’on s’inscrit dans la durée, tous les « moi » qui sont en moi divergent encore plus. Le cas des dépendances (au tabac, à la drogue), illustre bien cet état de fait. Ces économistes en tirent une courbe d’inconséquence temporelle, qui reflète que nous sommes parfois amenés à faire des choix irrationnels qui nous sont défavorables. Cet écart entre l’optimum théorique et la réalité traduit nos inconséquences temporelles : plus l’avenir est éloigné, plus le moi présent entre en conflit économique avec le moi futur.

Allons encore un peu plus loin. Si on se rallie à David Laibson, il conviendrait d’interdire les offres irrésistibles, trop alléchantes pour être vraies. L’économie comportementale dénonce ainsi l’irrationalité de tous les acteurs économiques, l’État inclus. Les acteurs étatiques, dit Laibson, manifestent aussi une préférence (électorale) pour la gratification immédiate, et minorent le long terme ; cette irrationalité de l’État étant plus dangereuse que celle des individus en raison de son pouvoir plus considérable, mieux vaut limiter le pouvoir de l’État puisqu’il est, lui aussi, irrationnel.

On trouve cette même invitation chez George Akerlof : lorsqu’un marchand de voitures d’occasion propose une affaire à un client, le marchand dispose d’informations que le client n’a pas : leur information est asymétrique. Autre exemple, les agents immobiliers acquièrent leur propre logement à un prix moyen inférieur au prix du marché ; ils ne peuvent pas exploiter leur information asymétrique contre eux-mêmes. Akerlof en conclut que le marché doit obligatoirement être surveillé par un tiers. Mais ce tiers n’est pas nécessairement l’État ; une marque ou un label peuvent aussi bien rétablir l’équité des informations.

La grande transition

Le Hongrois Janos Kornai rappelle que le gouvernement socialiste autorisait le travail au noir et les petites entreprises privées ; les entreprises publiques, par exemple, fabriquaient des bouteilles de bière qui ne s’ouvraient pas, permettant à des entrepreneurs privés de prospérer dans la fabrication de décapsuleurs. Pour lui, il n’y a pas de troisième voie (qui serait par exemple un « socialisme de marché ») : si l’on quitte le socialisme, on le quitte pour de bon pour entrer dans le capitalisme. Kornai a théorisé le socialisme comme système. Dans un système clos, aucun élément ne peut être modifié ou soustrait sans que le système entier s’effondre.

Si le socialisme n’innova jamais, c’est parce qu’il n’existait, dans le système, aucune incitation à innover. Tout, dans l’économie socialiste, était copié sur le capitalisme, ou dérobé. L’État faisait semblant de vous payer, et les travailleurs faisaient semblant de travailler. Du reste, comme le dit Hayek, un État central qui entend fixer les prix supposerait une connaissance parfaite des désirs et des comportements de tous les individus à un moment donné, et devrait anticiper sur leurs comportements et désirs à venir. Ce qui est impossible. Le système socialiste, ajoute Kornai, remplissait les fonctions végétatives de l’économie ; la répression était un élément essentiel. Ce n’étaient pas Staline ou Mao qui pervertissaient le bon système communiste ; au contraire, la tyrannie y était intrinsèque, car sans une discipline militaire, une économie socialiste ne peut fonctionner.

Dans les années 1980, l’esprit de réforme s’empara des dirigeants socialistes. De nombreux théoriciens avaient préconisé d’introduire dans le système socialiste les mécanismes du marché, sans renoncer à la propriété publique. Ce qui supposait, dit Kornai, que l’économie soit une galerie marchande où l’on pourrait sélectionner les produits les plus avantageux. Mais l’économie n’est pas un supermarché.

Gorbatchev a ainsi commis deux erreurs irréparables. La première fut de libérer l’information et les prisonniers. La seconde, de croire que le marché et la propriété publique étaient compatibles. Or, la propriété publique interdit de fait la destruction créatrice, dont Joseph Schumpeter a pourtant démontré qu’elle est le moteur de l’efficacité capitaliste.

On observe de nos jours que le concept de « socialisme de marché » n’a pas totalement disparu. Il s’est réfugié dans des niches : la santé et l’éducation. Les conséquences de cette tentative de concilier l’inconciliable, c’est évidemment que la santé et l’éducation ressemblent à l’ancien système socialiste : une productivité médiocre, la pénurie, la queue et les passe-droits.

Qu’en est-il en Chine ? Si l’on entend par économie capitaliste, la domination de la propriété privée, la fixation des prix par le marché et la concurrence, le parti communiste chinois s’est clairement rallié au capitalisme. On aimerait qu’il existe une relation certaine entre capitalisme et démocratie, mais cela n’est pas empiriquement démontrable. Tandis que la tyrannie est indispensable au système socialiste, la démocratie ne semble pas inhérente au système capitaliste, du moins dans le court terme.

Dans les années 1930, lorsque le capitalisme fut en crise, l’économie soviétique était réellement efficace, à condition de s’en tenir au seul critère de la croissance. Les Occidentaux, béats, qui confondaient le visible et le réel, ne comprenant pas le caractère systémique du socialisme, imputaient aux aberrations personnelles de Staline ou de Mao les dérives d’une économie qu’ils estimaient essentiellement juste. Le plein emploi, l’égalité, le pouvoir des travailleurs : ces trois qualités, selon Kornai, étaient réelles. L’intelligentsia occidentale estimait (et estime toujours) que l’économie capitaliste récompense mal ses talents ; le système socialiste, à l’inverse, reconnaissait aux intellectuels des privilèges de classe. A condition bien sûr qu’ils servent le régime.

Comment passer du socialisme au capitalisme ? En 1990, la méthode n’existait tout simplement pas. Deux écoles se sont alors affrontées. Les gradualistes d’une part, conduits par Kornai, qui suggéraient une vente aux enchères progressive du secteur d’État aux investisseurs privés. C’est ce qui se passa en Hongrie. Hors de ce pays, l’école gradualiste fut supplantée par les tenants de la thérapie de choc, emmenés par le tchèque Vaclav Klaus. Il fut l’instigateur des vouchers (ou bons d’achat), qui partaient du principe que toutes les entreprises revenaient de droit aux citoyens. Chacun devait donc recevoir un bon d’achat qu’il pouvait utiliser pour acquérir des parts ou la totalité des entreprises privatisées. Cette méthode n’a pas vraiment marché, car Klaus a sous-estimé le faible désir des citoyens de devenir actionnaires. La plupart revendront leurs vouchers à des fonds de placement créés par d’anciens nomenklaturistes, qui s’approprièrent ainsi à bas prix tout l’ancien appareil de production.

En réponse à ces objections, Egor Gaïdar, auteur de la privatisation instantanée en Russie, justifie son choix d’alors par la nécessité de remettre en route les usines arrêtées : les nouveaux patrons étaient peut-être des voleurs, mais c’étaient des patrons. L’industrie redémarra grâce à ces « oligarques », ainsi qu’on les appelle.

La grande transition qui, vue de l’Ouest, nous paraît un miracle historique, à l’Est suscite bizarrement une certaine déception. Il est clair que dans le nouveau système, les perdants se manifestent plus bruyamment que les gagnants. Si nul ne conteste que nombre de nomenklaturistes se soient reconvertis dans le capitalisme, Kornai juge qu’il n’y a pas eu un complot communiste pour faciliter délibérément la reconversion de la Nomenklatura, comme on l’entend parfois.

L’Europe vue des États-Unis

Selon Alberto Alesina, un Italien parti aux États-Unis, l’Europe est tombée en panne. Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le modèle européen était considéré comme exemplaire par sa productivité et la cohésion sociale que faisait régner l’État-providence. Aujourd’hui, par comparaison avec les États-Unis, on peut parler de déclin – certes relatif, mais déclin tout de même – de l’Europe.

Dans les économies industrielles, il est plus facile d’imiter que d’innover ; les Européens se contentèrent ainsi de répliquer les méthodes américaines (modes de production, techniques de management, …). A court terme, les entreprises européennes ont plus gagné que les américaines à automatiser. Mais à plus long terme, en raison même du rattrapage, les avantages relatifs de l’Europe se sont épuisés : quand on ne peut plus imiter, il faut innover. Pour innover, le modèle européen se révèle inefficace.

Edmund Phelps considère que le décrochage est avant tout culturel et qu’il s’est produit dès les années 1920-1930, lorsque le capitalisme américain adopta la tournure qu’il a depuis lors conservé. Aux USA, c’est sans états d’âme que les activités anciennes sont abandonnées, fermées ou délocalisées ; le processus de destruction créatrice conceptualisé par Joseph Schumpeter joue à plein. Aux États-Unis, les rentes de situation, les avantages acquis sont pris sous le feu de l’État et des tribunaux : ce que l’on appelle politique économique consiste par priorité à accélérer la concurrence. Les Européens, eux, ne sont pas des partisans de l’économie de marché pris en otages par des politiciens interventionnistes ; les prélèvements publics en Europe sont passés de 30% en moyenne dans les années 1960 à 50% dans les années 2000. En l’absence de croissance suffisante, la dépense et l’endettement publics ont dû progresser à un niveau suffisant pour maintenir les avantages de l’État-providence : la stagnation suscite la dette qui aggrave la stagnation.

Alesina ajoute que les priorités, en Europe, sont dictées par deux traditions : le christianisme et le marxisme. L’un comme l’autre récusent le profit. Aux États-Unis, l’inégalité est mieux tolérée qu’en Europe, y compris par les plus démunis : elle est considérée comme une sorte de destin auquel chacun devrait échapper par le travail. Aux États-Unis, l’impôt favorisera donc l’entrepreneur pour l’inciter à devenir créatif, tandis qu’en Europe la fiscalité sera redistributive.

N’est-il pas étonnant, demande Alesina, que la pauvreté ne disparaisse pas en Europe alors que les allocations publiques sont massives ? C’est qu’en Europe, la compassion l’emporte sur l’efficacité, et qu’on attache plus d’importance aux procédures qu’au résultat. Aux États-Unis, ce sont les résultats que l’on mesure, tandis qu’en Europe, ce sont les intentions qui comptent.

La tyrannie du statu quo, déjà dénoncée par Milton Friedman, domine l’Europe : les corps de métiers qui ont avantage à ce que rien ne change ont une grande capacité à bloquer toute innovation. Et ceux qui trouveraient avantage au changement, les jeunes, les entreprenants, les créateurs, sont dispersés, inorganisés. Pour faire accepter les changements, observe Alesina, il convient que la croissance soit rapide, comme aux USA, ce qui permet un reclassement instantané des salariés évincés des secteurs archaïques, ou bien que la stagnation soit si évidente qu’une mutation s’impose. L’Europe continentale végétant dans un entre-deux, ni croissance ni récession, la passivité des dirigeants politiques comme de l’opinion en résulte ; cet entre-deux explique pourquoi le déclin, si évident dans les statistiques, ne suscite pas d’appel majeur au changement.

En Europe, le marché est perçu comme une idéologie, tandis que pour les économistes il est un mécanisme. Le choix qui s’impose à l’Europe n’est pas entre le marché et la solidarité. Si les gouvernements européens laissaient fonctionner les marchés, les salariés retrouveraient rapidement un emploi et celui-ci serait mieux rémunéré. Le rôle de l’État ne disparaît pas, mais il change : il lui revient de gérer la transition des hommes plutôt que celle des entreprises.

 

Acheter sur Amazon

Retrouvez Guy Sorman sur Contrepoints

————————-

[1] Voir bien évidemment Murray Rothbard, America’s Great Depression, 1963 ; et aussi « The Hoover Myth », J. Weinstein et D. W. Eakins ed., For a New America : Essays in History and Politics from Studies on the Left, 1959-1967, et « Herbert Hoover and the mythology of Laissez-faire », A New History of Leviathan, codirigé avec R. Radosh en 1972.

[2] A l’exception de Jacques Rueff, peu ont fait preuve de clairvoyance, non seulement pendant, mais encore après ces événements.

[3] Après avoir milité pour les équipements structurants, la privatisation, la bonne gouvernance et des administrations non corrompues, ou encore l’aide internationale…