Peut-on pisser sur Dieu ?

L’État ne laisse pas le choix aux contribuables : il leur impose le choix et la facture

La question vous choque ? Pourtant, deux événements montrent qu’il y a bien une discrimination dans le traitement des divinités (ou, pour les monothéistes, du même dieu unique selon le nom employé) victimes d’assauts urinaires. Un jeune idiot s’est filmé brûlant un coran avant d’éteindre les flammes en pissant dessus. Diffusé sur Internet, son auteur s’est rapidement retrouvé au tribunal pour son acte provocateur, poursuivi par la Licra et le délégué de la grande mosquée de Strasbourg (qui fait son job). Le parquet a requis contre ce trentenaire inconséquent trois mois de prison avec sursis et €1.000 d’amende : « Il incite à la haine à l’égard des musulmans, car tout le monde sait que le World Trade Center a été attaqué par des extrémistes musulmans […] Et en urinant sur le Coran […] c’est une incitation à la haine des musulmans contre les non-musulmans. » Jugement le 9 mai. Comme l’avocat de la grande mosquée nous le rappelle, la liberté d’expression est limitée dans notre pays : « Aux États-Unis on peut le faire, car la liberté d’expression est un absolu. En France non, la liberté d’expression est enserrée dans des règles. » Nous qui pensions que « depuis 1789 le blasphème n’existe plus » , comme l’a rappelé l’avocat de l’arroseur, quel rappel à la dure réalité !

Parallèlement, un Christ plongé dans l’urine et le sang reçoit au contraire tous les honneurs depuis décembre. C’est l’œuvre phare de l’exposition « Je crois aux miracles ». Évidemment, c’est une œuvre d’art, pas une simple vidéo d’amateur. C’est sans doute ce qui justifie un soutien officiel du ministère de la culture, de la région et de la ville d’Avignon. Soutien non seulement moral mais financier. Le prestigieux galeriste Yvon Lambert bénéficie, pour exposer sa collection privée remarquable, de subventions publiques de la mairie (UMP) de €440.000 (+€45,000 cette année), sans parler des €135.000 de l’État (et autant de la région ?) chaque année, en plus de la mise à disposition gracieuse d’un bel hôtel particulier classé par la ville d’Avignon. Dans son rôle, l’évêque d’Avignon s’est exprimé pour défendre sa foi : « Devant le côté odieux de ce cliché, tout croyant est atteint au plus profond de sa foi. » Mais ici, les autorités publiques lui rient au nez et refusent de retirer cette photo blasphématoire malgré son caractère insultant.

(Dessin de presse : René Le Honzec)

La provocation a toujours été l’un des éléments constitutifs de l’art. Quoi qu’on pense de cette dimension de la création (j’avoue l’apprécier à titre personnel), nous touchons ici à la limite de l’action publique culturelle. L’argent public n’a aucune raison de financer des œuvres qui insultent les croyances et les convictions de nombreux citoyens. En revanche, libre aux entreprises privées de communiquer autour de ces opérations. Elles mettent leur image en jeu avec l’argent des actionnaires, qui peuvent s’y opposer ou se retirer, et avec celui des clients. Ces derniers ont la possibilité de boycotter une marque pour exprimer leur désapprobation, au moins peuvent-ils ne pas contribuer financièrement à un tel événement. L’État, comme les monopoles publics, ne laisse pas le choix aux contribuables : il leur impose le choix et la facture.

L’État ne doit pas pour autant interdire ces œuvres, pas plus qu’il ne devrait brider la liberté d’expression comme il le fait de plus en plus largement. Victimisation et stigmatisation entretiennent une confusion dont il ressort, à observer ces traitements discriminants, qu’il y a bien deux poids, deux mesures. Il vaut mieux être musulman ou juif que chrétien. Ne pratiquant aucune religion, je ne me sens concerné que par le sentiment d’injustice qui ressort de ces traitements inéquitables.

Je ne nie pas le risque qu’engendrent les provocations. Suite au coran brûlé par le pasteur illuminé Terry Jones, 24 personnes sont mortes en Afghanistan, assassinées par des terroristes islamistes ou dans des manifestations violentes contre cet acte stupide. Devons-nous restreindre la liberté d’expression des citoyens en vue d’éviter de tels actes de représailles, imprévisibles et incontrôlables, ou bien afficher une fermeté sans faille contre les violences déclenchées par de telles provocations ? La première solution tend à légitimer les violences que pourrait susciter la liberté d’expression. Après tout, c’est en son nom qu’on interdit d’exprimer des opinions ou d’exhiber des œuvres provocantes, perçues comme insultantes. Cette approche liberticide, déresponsabilisante, c’est celle de la France à mon grand regret. Mais il faut alors traiter sur un pied d’égalité l’ensemble des religions, et donc interdire l’exposition Yvon Lambert à Avignon. Lorsqu’on refuse le choix de la liberté, il faut en assumer les conséquences.