L’Égypte entre Facebook et les mosquées

Voici Rifaa de retour en Égypte, à la fois sa mémoire et son présent

Huit ans après avoir publié la biographie de Rifaa el Tahtawi, homme de lettres et homme d’État égyptien (Les Enfants de Rifaa, Musulmans et modernes), il m’a enfin été possible d’en parler publiquement au Caire et à Alexandrie. Au temps de la dictature de Moubarak, la répression intellectuelle ne l’avait pas permis : Rifaa, depuis la dictature de Nasser, avait été évacué de tous les livres d’histoire parce qu’il avait été à l’école de la France (en 1830 !), donc du côté des colonisateurs, qu’il fut favorable à une constitution limitant les pouvoirs de l’État (limite inacceptable pour Nasser ou Moubarak, comme elle l’avait été à Méhemet Ali au 19e siècle), qu’il fut favorable à un islam modéré (donc apostat pour les barbus de Al Azhar, le siège des conservateurs). Voici Rifaa de retour en Égypte, à la fois sa mémoire et son présent puisque son descendant, Mohamed Rifaa, ancien ambassadeur en Libye a rallié la révolution ! Oui, un Rifaa place Tahrir. Il s’est donc bien passé « quelque chose », le 25 janvier 2011, au Caire, puis dans les autres métropoles, Alexandrie en particulier. Mais que s’est-il passé au juste ?

« Avons-nous fait une révolution, ou non ? », telle a été la question qui m’aura été le plus souvent posée au terme de mes conférences. Les Égyptiens voudraient être certains que ce fut bien une révolution et qu’ils sont entrés dans une ère nouvelle de liberté politique, d’équité sociale, d’interruption des violences policières et de progrès économique. Certains commentateurs cyniques ou dépassés, entre autres l’ambassadeur de France, estiment qu’il n’y a pas eu de révolution populaire mais seulement une révolution de palais qui permet aux militaires de conserver leur pouvoir effectif et leur fortune mal acquise. Certes, l’armée est présente et visible. Comme la police honnie a déserté l’espace public, les militaires lourdement équipés et leurs chars (de fabrication israélienne, dit-on) occupent les carrefours stratégiques du Caire et d’Alexandrie. Quand, le 8 avril, des manifestants au Caire ont réclamé une transition plus rapide du pouvoir militaire à un gouvernement civil, le remplacement des bureaucrates de l’ancien régime et le jugement des anciens dirigeants les plus corrompus, l’armée a frappé ces Républicains avec une extrême violence.

Il n’empêche que la révolution est une révolution parce qu’elle a changé la société égyptienne de manière irréversible. Le soulèvement populaire a révélé que les Égyptiens n’étaient pas et ne seront plus jamais un peuple de moutons terrorisés par un despote : la liberté de parole qu’ils ont conquise, ils ne la restitueront jamais. Pour les faire taire, il faudrait les frapper et cela même ne suffirait plus. Le peuple égyptien s’est débarrassé, par lui-même, des stéréotypes de passivité que voulurent lui accoler aussi bien ses dirigeants que la diplomatie occidentale. Les despotes égyptiens – et c’est le cas général dans le monde arabe – voulaient croire que le peuple aimait le despotisme. En France, un certain relativisme culturel (un racisme de fait rebaptisé « respect de la diversité culturelle ») laissait aussi entendre que le despotisme répondait aux attentes du monde arabe. Cet « orientalisme », avatar du néocolonianisme, justement dénoncé par le philosophe palestinien Edward Saïd, a vécu et ne ressuscitera pas, quelle que soit la forme des régimes politiques à venir. Il flotte clairement dans l’atmosphère égyptienne et sur les visages, une sorte de bonheur rafraîchissant, celui que confère la dignité retrouvée. C’est cela la révolution arabe.

Les gouvernements occidentaux, la France en particulier, devront donc renoncer à leur Realpolitik, à mes yeux, honteuse, qui ne dialoguait qu’avec les tyrans, comme si les peuples n’existaient pas : une certaine politique arabe de la France est à refonder totalement, là où la révolution est faite et partout où, inévitablement, elle se fera.

Pourquoi l’aveuglement ? Comme en Tunisie, le berceau de ce « printemps arabe », en Egypte, les puissants n’ont rien vu venir. Sans doute, la complicité politique et l’affairisme à l’intérieur des cercles du pouvoir, rendent-ils stupides. Et l’obsession de l’islamisme, entretenue des deux côtés de la Méditerranée, interdisait-elle de voir combien le peuple n’était pas plus épris d’islamisme que de tyrannie. La levée d’une nouvelle génération, occidentalisée, pour ne pas dire américanisée, était passée inaperçue tout comme l’apparition des médias sociaux, dont un Moubarak ou les diplomates occidentaux devaient à peine soupçonner l’existence.

À vrai dire, les étudiants du Caire qui se donnèrent rendez-vous le 25 janvier place Tahrir au Caire, par l’intermédiaire de Facebook, ne s’attendaient guère à se retrouver à plus de quelques centaines pour manifester leur soutien à la révolution tunisienne. Ils furent les premiers surpris par l’effet de masse de cette mobilisation « virtuelle » et plus encore par le soutien populaire qui appuya et fit triompher leur mouvement. Quand le gouvernement Moubarak n’imagina pas mieux que de dépêcher des chameliers armés de gourdins pour disperser les manifestants, ce n’était plus deux Égypte qui s’entrechoquèrent mais deux époques : le tyran et ses chameaux, contre les internautes. Comme nous tous, les Égyptiens ne sont plus seulement égyptiens : ils sont de leur lieu mais aussi citoyens de leur temps. Descendus de leurs chameaux, les Égyptiens ont rejoint le temps et le monde : le nôtre.

(Dessin de presse : René Le Honzec)

Dans cette révolution, l’islam n’a pas joué le rôle que certains en Égypte et en Occident craignaient ou espéraient : mais l’islam n’a pas été absent non plus. Au Caire, les manifestants furent mobilisés par Facebook, mais à Alexandrie, ils ont initialement répondu aux convocations des Frères musulmans et aux prêches des imams dans les mosquées. On assista même à Alexandrie à un affrontement entre plusieurs islams, rappelant combien cette religion est diverse : les Frères musulmans hostiles au régime appelèrent au renversement du régime, tandis que les mosquées d’obédience soufie, plutôt choyées par Moubarak, restèrent silencieuses. À Alexandrie, les soufis se joignèrent à la révolution après qu’il devint clair que cette révolution était populaire.

La révolution est donc faite, acquise, pour partie irréversible : la société nouvelle reste à inventer. Elle ne sera pas d’emblée aussi républicaine que l’espèrent les révolutionnaires : les militaires ne rentreront pas tous dans leurs casernes. Mais le prochain régime ressemblera certainement à une république plus authentique avec un État plus limité, des partis véritables et une justice plus indépendante. Les procès en corruption intentés aux dirigeants d’hier en témoignent déjà. L’économie sera certainement plus libérale car l’unanimité règne chez les révolutionnaires sur l’efficacité du marché et la nécessité de mettre un terme au « capitalisme des copains » qui caractérisait le régime déchu. Les monopoles d’État et les prébendes reculeront pour faire place à de nouveaux véritables entrepreneurs : ces entrepreneurs du futur, qui sortiront l’Égypte de la pauvreté, étaient nombreux place Tahrir. Il deviendra possible de devenir boulanger au Caire sans plus attendre deux ans ni avoir payé, comme c’était la règle d’innombrables bakchichs à des bureaucrates corrompus : ces réformes exigeront du temps mais telle sera la tendance et en économie, c’est le « trend » qui importe, celui qui donne le goût d’investir et instaure l’espérance. Les Égyptiens sont tous favorables à l’économie libre, m’a dit Hisham Mourad, directeur du magazine El Abram Hebdo, parce que « le commerce est ancré dans la civilisation arabo-musulmane ». Le socialisme ? Il est, me dit-il, « assimilé à l’athéisme : pour la plupart des Égyptiens, il est donc inacceptable ».

L’islam politique ? Il inquiète moins en Égypte qu’en Europe. Les islamistes ont joué un rôle mineur dans la révolution, ce qui a témoigné de leur « retard » sur la société égyptienne. Le mouvement des Frères musulmans apparaît comme archaïque, toujours ancré dans les années 1920 et ses origines qui furent fascistes (les statuts du mouvement furent copiés sur ceux du fascisme italien qui, en son temps, paraissait progressiste et efficace). Ces Frères musulmans sont divisés entre une vieille garde qui souhaite encore « islamiser » la société et une jeune génération qui se réclame du libéralisme économique : le programme économique des Frères, rédigé par Sameh Al-Barqui, paraît tout droit sorti de l’université de Chicago, assorti de considérations pieuses sur l’importance de la justice sociale en islam. Probablement, le parti que créeront les Frères musulmans obtiendra-t-il une représentation significative dans le futur parlement : pourquoi pas et qu’importe si la république est dotée d’institutions solides ? L’islamisation de la société, qui au surplus compte 10% de chrétiens, n’est pas l’aspiration dominante des Égyptiens qui font globalement le partage entre vie publique et religion privée. On envisagera que le modèle qui inspirera le ou les partis musulmans sera l’AKP turc : l’AKP au pouvoir gère plutôt bien l’économie turque, tout en aspirant à rejoindre l’Union européenne.

Dans un scénario optimiste mais à ce jour réaliste, la future république égyptienne restituera au peuple égyptien la dignité et la prospérité : elle servira de modèle au monde arabe et elle dispersera les peurs infondées que les Européens entretiennent sur l’Islam. L’alliance de Facebook et de la mosquée laïque est le visage futur du monde arabo-musulman.

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