L’Europe devant ses choix

Si j’ai une certitude, c’est que l’euro va aller de crises en crises

Comme certains lecteurs le savent sans doute, j’ai toujours été un robuste “eurosceptique”. Dans mon premier livre, Des lions menés par des ânes, j’expliquais que l’euro était un Frankenstein financier, qui allait amener vers trop de maisons en Espagne, trop d’usines en Allemagne et trop de fonctionnaires en France (chacun se spécialisant là où il a un avantage comparatif).

La réalité a dépassé mes craintes les plus extrêmes. Non seulement mes trois prévisions se sont réalisées, mais en plus nous avons trois États européens en faillite (Grèce, Irlande, Portugal) tandis que trois autres vacillent au bord du trou noir de la faillite (Espagne, Italie, France). Devant un tel désastre, la technocratie triomphante et non élue qui l’a organisé pourrait se dire : « J’ai fait une énorme boulette. Le mieux serait d’arrêter les frais et de ramener les pendules là où nous étions dans les années ’90 en recréant les monnaies nationales et en essayant de limiter les dégâts de la nouvelle période d’ajustement…» Hélas, chacun sait qu’il n’en sera rien…

Comme cette classe technocratique ne brille ni par sa compétence économique, ni par sa connaissance des marchés et qu’elle pense fondamentalement que le politique l’emporte sur l’économique (comme les grands frères en Union soviétique tant admirés par nos technocrates dans leur jeunesse), la probabilité d’un tel dénouement heureux apparait comme absolument nulle.

Si j’ai une certitude, c’est donc que l’euro va aller de crises en crises, chacune plus grave que la précédente, jusqu’au jour où l’économique l’emportera comme toujours sur le politique, comme en Union soviétique d’ailleurs.

Ce que nous avons donc à décrire aujourd’hui, ce sont les plans que ces braves gens vont suivre pour prolonger l’agonie le plus longtemps possible, au moins jusqu’au moment où ils auront pris leurs retraites pour servir dans les conseils d’administration des banques mises en faillite par leurs actions et qu’ils auront sauvées avec l’argent des contribuables.

Il y en a deux.

Le premier, qui est celui de ceux que de Gaulle appelait « des cabris sautant sur leurs chaises» est de nature fédérale et peut se résumer en une phrase : « L’Allemagne paiera. »

Outre que cette phrase a déjà été utilisée dans l’histoire sans beaucoup de succès, elle fait fi d’une réalité toute simple : l’Allemagne n’a pas la moindre intention de payer, pas plus d’ailleurs que la Finlande, l’Autriche ou la Hollande. D’après les tenants de cette solution, il faudrait émettre des obligations garanties par tous les pays européens de concert. Comme chacun le sait, ou devrait le savoir, donner sa caution à un prodigue est la façon la plus rapide de se ruiner et de l’empêcher de faire des efforts, comme l’Italie du sud qui vit aux crochets de l’Italie du nord le démontre depuis cent ans. Bref, ce plan ne pourrait pas marcher dans la réalité et, politiquement, il est inacceptable pour les pays vertueux : pas de raison que les Allemands prennent leurs retraites à 68 ans pour permettre aux Grecs de la prendre à 60.

Le deuxième plan est de transformer tous les citoyens européens en Allemands en forçant ces pays à se réformer et en les contraignant à privatiser férocement pour faire reculer la fonction publique partout. Nul doute que si on y arrive, et si tout le monde se met à être vertueux en Euroland, alors le problème de l’euro est résolu. C’est ce plan que poussent les autorités allemandes en disant qu’elles garantissent « inconditionnellement » l’euro, mais que leur soutien à chaque pays est «conditionnel», c’est-à-dire qu’il dépendra de la volonté que chaque pays mettra à se réformer. Comme c’est le seul plan qui bénéficie du soutien de l’Allemagne, c’est celui qui va l’emporter, mais il faut bien se rendre compte qu’il s’agit là d’une perte totale de souveraineté pour chacun des pays qui vont devoir s’y soumettre et que tous ces pays rentrent de facto et de jure sous protectorat allemand. Par exemple, nous avons des élections en France dans un peu plus d’un an et il est tout à fait évident que dans la réalité le pouvoir de décision de ceux qui vont être élus va être circonscrit à la capacité que chacun aura d’obtenir des concessions plus ou moins fortes de Berlin. Voila qui nous ramène quelques années en arrière…

(Illustration René Le Honzec)

Qui plus est, si par hasard le pétrole passait à $200/bb, la politique de déflation à la Laval qui nous sera imposée n’a pour ainsi dire aucune chance d’être couronnée de succès, surtout si l’euro continue à être aussi surévalué qu’il l’est aujourd’hui… Économiquement et politiquement, la réussite est loin d’être assurée. Étant d’un naturel optimiste, je veux croire que ces plans de remise en ordre de nos États – qui sont absolument nécessaires – vont réussir.

Étant par conviction démocrate, j’aurais préféré qu’ils fussent choisis librement par l’électorat – de façon libre comme cela est le cas en Grande-Bretagne. Mais il faut bien se rendre compte d’une chose : le délabrement de nos finances publiques est tel que le choix réel est entre un plan imposé par l’Allemagne dans le cadre institutionnel de l’Europe, ou un plan imposé par le FMI d’ici deux ans à notre pauvre pays. Dans tous les cas de figure, nous perdons notre souveraineté, mais au fond de moi-même et parce que j’aime passionnément mon pays, je préfère et de loin la première solution.

Je n’y crois pas trop, mais j’espère de tout mon cœur que le plan allemand va marcher…