Le retour triomphant de Hayek

Article paru dans le magazine Newsweek le 28 novembre 2010

Traduction d’un article paru dans le magazine Newsweek le 28 novembre 2010. Sachant que Newsweek est un journal plutôt conformiste, cet article laisse supposer une évolution de la perspective des médias conventionnels américains en faveur de l’approche autrichienne ou, tout au moins, en faveur d’un vrai pluralisme. Sans doute faut-il y voir l’influence et le succès grandissants du Mises Institute comme des nombreux think tanks qui diffusent infatigablement les idées de Bastiat, de Hayek et de Mises.

L’année dernière, de l’opinion générale nous étions « tous keynésiens ». Dans le monde des commentateurs presque tous croyaient que la solution de John Maynard Keynes pour la crise de 1929 (augmenter les dépenses de l’Etat pour relancer l’économie) était également la réponse à la crise mondiale d’aujourd’hui.

Les premières fissures dans le consensus sont apparues avec le déclenchement de la crise financière en Grèce cette année. Partout dans le monde développé, des critiques ont commencé à affirmer que les dépenses publiques avaient désormais des rendements décroissants, et qu’elles produisaient une reprise anémique qui avait profité principalement à des groupes d’intérêts particuliers. Et l’électorat a écouté : en Europe comme aux États-Unis, alors que les électeurs avaient commencé à récompenser les candidats promettant plus de discipline budgétaire et moins d’intervention étatique, le keynésianisme tombait rapidement en disgrâce.

Exception notable : le président de la Réserve Fédérale américaine Ben Bernanke. Insatisfait d’une reprise poussive et d’un taux de chômage élevé, il fit savoir qu’il pensait qu’il fallait plus de relance. Quand il réalisa que ce n’était pas dans les projets du Congrès, il décida de monter l’activisme monétaire d’un cran en affichant l’engagement à durée indéterminée de pomper autant d’argent qu’il faudrait dans le système pour répondre au double mandat de la Fed : plein-emploi et stabilité des prix. C’était la première fois qu’un président de la Fed déclarait explicitement que la politique monétaire pouvait entrainer une reprise économique. Bernanke ajouta qu’il faisait tout ce que Milton Friedman aurait voulu que la Fed fasse. Friedman, le père du monétarisme, a soutenu que la crise de 1929 a été en grande partie le résultat d’une contraction importante de l’offre de monnaie, et qu’un tel résultat économique grave aurait pu être évité si la Fed avait gardé l’offre de monnaie stable.

Mais l’opinion n’y croit pas. Il y a un refus grandissant de l’activisme monétaire de la Fed, et ce pour deux raisons. Premièrement il est de plus en plus clair que la Fed peut imprimer toute la monnaie qu’elle veut, mais qu’elle n’a aucun contrôle sur la destination de cette monnaie. Dès que la Fed a commencé à parler cet été de « quantitative easing », la perspective d’argent facile a provoqué une hausse des prix des matières premières et des actions des pays émergents, et tout Wall Street ne parle que de la bulle suivante.

Deuxièmement, l’activisme monétaire souffre du même défaut fondamental que le keynésianisme : il protège ceux qui ont fait des erreurs au lieu de propulser de nouveaux acteurs plus vigoureux dans l’économie. Dans une déclaration révélant la pensée de la Fed, un membre de la Fed de New York, Brian Slack, expliqua récemment qu’avec de la chance, le quantitative easing maintiendra « le prix des actifs supérieur à ce qu’il devrait être», puisque cela augmente la richesse des ménages. C’est précisément pourquoi le stimulus monétaire est si impopulaire: il bénéficie souvent aux riches (qui possèdent une part disproportionnée d’actifs gonflés par l’inflation comme les actions) au détriment des pauvres (qui sont les plus touchés par la hausse des prix alimentaires et de l’énergie).

Comme un signe des temps, quelques-unes des vidéos les plus populaires sur YouTube cette année sont des satires sur la politique économique ; la dernière se moque de la Fed alors qu’un sentiment croissant est que dans leur gestion du cycle économique les décideurs commettent ce que l’économiste Friedrich Hayek appelle la «présomption fatale». Hayek détestait toutes les sortes de politiques interventionnistes.

Keynes, Friedman, Hayek étaient chacun les phares des trois écoles les plus influentes de la pensée économique du siècle dernier. Hayek a été associé à l’école autrichienne, influente au 19e et début du 20ème siècle, qui a fait valoir que le secteur privé doit être laissé libre de mener à bien le réajustement dans une récession. La foi en la puissance de purge du marché a bien servi les États-Unis au 19ème siècle, dont l’économie sortait plus forte après chaque récession. Mais les Etats-Unis ont été trop loin dans le mélange entre politique de resserrement monétaire et augmentation des impôts, qui ont conduit à la crise de 1929 et à la montée des keynésiens.

Le keynésianisme et le monétarisme subissent maintenant une distorsion similaire. Keynes n’aurait sans doute jamais cautionné les déficits publics pendant les périodes de prospérité, comme ceux qui ont conduit à notre actuelle crise de la dette. De même, Friedman n’aurait sans doute pas soutenu le nouvel emploi de la politique monétaire de la Fed comme outil pour créer une expansion plutôt que de simplement atténuer les difficultés en période de récession.

La perversion systématique de Keynes et de la pensée de Friedman se traduit aujourd’hui par une baisse de leur fortune, laissant triomphant Hayek, une fois de plus.

Auteur : Ruchir Sharma est à la tête du département Marchés Emergents chez Morgan Stanley Investment Management.

Source : Newsweek le 28 novembre 2010 http://www.newsweek.com/2010/11/28/a-return-to-economist-friedrich-hayek-s-ideas.html#

Traduction : Jan Laarman