Splendeur et décadence de la première économie globale

La Première Guerre mondiale fut le produit des idées hostiles à la globalisation

Selon la vision conventionnelle, la Première Guerre mondiale fut un tragique accident. En réalité, elle fut le produit des idées hostiles à la globalisation : centralisation qui se transforma en étatisme, qui, à son tour, se transforma en nationalisme agressif, qui amena les plans de conquête militaire. La première économie globale fut détruite par l’anti-thèse du libéralisme économique, à savoir l’utopie de la planification centralisée et de l’ingénierie sociale.

En décembre 2001, Brink Lindsey, vice-président du Cato Institute, écrivait pour Reason « The decline and fall of the first global economy », un article adapté de son livre Against the Dead Hand : The Uncertain Struggle for Global Capitalism sur ce que nous appellerions aujourd’hui la « globalisation » du 19e siècle et du début du 20e. Le principal enseignement que l’on peut en retirer est que ces phénomènes ne peuvent jamais être considérés comme définitivement acquis, imparables ou permanents. Au final, tout dépend de la mentalité des gens et de ses changements.

La globalisation était en pleine forme il y a un siècle. En 1913, le commerce des marchandises représentait 12% du PIB des pays industrialisés. On ne retrouva ce taux qu’en 1970 [1]. Cette première globalisation fut rendue possible par le développement des chemins de fer et des navires transocéaniques. Ainsi commença la première division globale du travail. Certains pays se spécialisaient dans la manufacture, d’autres dans les matières premières. Entre 1870 et 1913, les exportations, en pourcentage du revenu national, doublèrent en Inde et en Indonésie et triplèrent en Chine et en Thaïlande. Après 1858, en seulement 15 années, les exportations du Japon atteignirent 7% du PIB.

Mais cette globalisation n’allait pas durer. Elle fut balayée par les grandes catastrophes du 20e siècle : les deux Guerres mondiales, la grande dépression des années ’30 et les dictatures totalitaires. Pour certains critiques du libre commerce, cela révèle les dangers des marchés non réglementés. D’autres, comme Greider ou Polanyi, affirment que ces catastrophes résultèrent des « maux » du libéralisme. Ces arguments sont contraires à la réalité. Les tragédies du 20e siècle ne furent pas dus à un excès des marchés, mais bien à la perte de confiance en eux et au développement de l’idée de leur contrôle par les gouvernements.

Au milieu du 19e siècle, le credo libéral de cosmopolitisme, de libre commerce et de paix semblait augurer d’un brillant futur pour l’Humanité. La Grande-Bretagne était la pionnière. Richard Cobden et John Brigth obtinrent une grande victoire en 1846 avec l’élimination de la loi sur les grains et sur les droits de douane afférents. Le libre commerce commença à s’étendre à l’Europe continentale. Le traité Cobden-Chevalier de 1860 entre la Grande-Bretagne et la France fut un événement important : au milieu des années 1870, le taux moyen des frais de douane avaient baissé jusqu’à 9% sur le continent, alors qu’ils s’élevaient à 50% ou plus après les guerres napoléoniennes. Les champions libéraux du libre commerce ne voyaient pas celui-ci comme une simple affaire commerciale, mais bien comme quelque chose qui avait de profondes implications dans un ordonnancement pacifique des relations internationales. Mais cette vision commença à s’estomper vers la fin du 19e siècle, quand commença à prendre forme ce que Brink Lindsey appelle la « contre-révolution industrielle », qui, d’une certaine manière, représentait un retour à l’époque du mercantilisme.

Ce revirement cherchait l’expansion de l’État national et la planification économique nationale. Les conséquences étaient claires : si la planification centralisée était plus efficace que le marché, pourquoi conserver les marchés internationaux ? Ainsi naquirent les arguments collectivistes pour le protectionnisme. Par exemple, Edward Bellamy affirmait :

« A nation simply does not import what its government does not think requisite for the general interest. Each nation has a bureau of foreign exchange, which manages its trading. For example, the American bureau, estimating such and such quantities of French goods necessary to America for a given year, sends the order to the French bureau, which in turn sends its order to our bureau. The same is done mutually by all the nations. »

C’est ainsi que, vers la fin du siècle, le protectionnisme devint intellectuellement respectable. Les barrières douanières commencèrent à monter en Europe, aux États-Unis, en Amérique latine et dans le reste du monde. Toutefois, peu avant la Première Guerre mondiale, les taux restaient relativement bas : 10% en France, en Allemagne et en Grande-Bretagne, entre 10 et 20% en Italie, entre 20 et 30% aux États-Unis, entre 20 et 40% en Russie et en Amérique latine. De sorte que les mesures protectionnistes ralentirent le rythme de la globalisation, mais ne l’interrompirent pas. Néanmoins, le protectionnisme contribua grandement à susciter une atmosphère de conflit et de tension. Le libre commerce fait en sorte que la guerre devienne économiquement irrationnelle. Le protectionnisme, poussé à son extrême, produit l’effet inverse. Ceux qui développèrent le plus cette logique furent les socialistes allemands. Pour Gustav Schmoller, la sphère internationale était une zone de conflit inévitable et interminable. Selon Adolf Wagner, le fait décisif dans les relations internationales était le principe de pouvoir, la force, et le droit de conquête. Tous deux défendaient un programme agressif d’extension territoriale de l’Empire allemand qui, selon eux, nécessitait de plus d’espace. Cette vision suscita des imitateurs dans d’autres pays. Ainsi, en Grande-Bretagne, l’Empire britannique commença à être considéré comme une question de vie ou de mort.

Selon la vision conventionnelle, la Première Guerre mondiale fut un tragique accident. En réalité, elle fut le produit des idées hostiles à la globalisation : centralisation qui se transforma en étatisme, qui, à son tour, se transforma en nationalisme agressif, qui amena les plans de conquête militaire. La première économie globale fut détruite par l’anti-thèse du libéralisme économique, à savoir l’utopie de la planification centralisée et de l’ingénierie sociale. Ces deux dernières décennies, la globalisation renaît. Mais le passé collectiviste projette de grandes ombres. La transition vers un nouvel ordonnancement de politiques plus libérales eurent lieu au milieu des ruines fumantes de l’ancien ordre. Mais la transition n’est pas complète. Encore, on ressent le poids des vieux systèmes discrédités, qui rendent difficile le présent et obscur le futur.

Note :

[1] Pour Suzanne Berger, le taux d’ouverture des marchés mondiaux de 1914 n’aurait été retrouvé qu’à la toute fin des années 1980.