Prix Nobel de la paix : pourquoi les Colombiens boudent l’accord conclu avec les FARC

Publié Par Juan Carlos Hidalgo, le dans Amérique latine

Par Juan Carlos Hidalgo.

Prix Nobel de la paix : pourquoi les Colombiens boudent l'accord conclu avec les FARC

Juan Manuel Santos By: Ministerio TIC ColombiaCC BY 2.0

Le président colombien Juan Manuel Santos a remporté le prix Nobel de la paix vendredi, en récompense de ses efforts pour parvenir à un accord de paix en Colombie avec la guérilla des FARC, bien que l’accord ait été rejeté par une faible majorité des électeurs dimanche dernier. Le résultat de ce référendum a étonné tous les observateurs. Personne ne l’avait vu venir, pas même le plus ardent opposant à l’accord. Mais un examen plus approfondi du processus de négociations de paix révèle que tout était écrit d’avance.

Les médias et l’État payent pour leur comportement

Si personne ne s’attendait à ce que le « non » l’emporte, c’est principalement en raison du traitement médiatique extrêmement partial de l’accord de paix par la presse colombienne, largement repris par les médias internationaux. Depuis plusieurs années, les plus importants relais d’information de Colombie, sous influence étatique, ont minimisé la ligne dure adoptée par les FARC au cours des négociations et dépeint les adversaires de l’accord comme étant d’« extrême-droite » ou « ennemis de la paix ». Il y a eu peu d’échos de la faible popularité du président Juan Manuel Santos et des réels reproches qu’un nombre important de Colombiens ont exprimés à l’encontre des concessions accordées aux FARC.

Outre la couverture médiatique biaisée, l’État a dépensé des millions d’euros en publicité et dans ce que les Colombiens appellent communément « mermelada » (l’utilisation pure et simple des fonds publics pour obtenir des votes en graissant la patte et par clientélisme électoral) — une pratique que Santos apprécie beaucoup, semble-t-il. De plus, la campagne du « oui » bénéficiait de l’appui des acteurs internationaux, des gouvernements de Cuba et des États-Unis au sein des Nations Unies. Même le Pape François avait promis de se rendre en Colombie si l’accord recevait le soutien des électeurs.

En dépit de tous ces bons auspices, 50,24% de ceux qui se sont déplacés dans l’isoloir ont dit « non » à la question biaisée « Soutenez-vous l’accord qui met fin au conflit armé et bâtit une paix stable et durable ? ». Pourquoi ?

Les FARC ont terrorisé le peuple

Depuis le début des négociations à La Havane en 2012, les sondages montrent les uns après les autres que, même si la majorité des Colombiens souhaitent la réussite du processus de paix, ils ne sont pas disposés à accorder des concessions importantes aux FARC. On ne peut pas les blâmer. Depuis plus de 50 ans, la guérilla marxiste a terrorisé le peuple colombien, en se livrant à des crimes contre l’humanité et en commettant des exactions atroces qui ne ciblaient pas seulement l’État, mais aussi des civils innocents : massacres de paysans, attentats à la voiture piégée, détournements et extorsions de fonds, enlèvements d’enfants, avortements infligés aux femmes soldats, détentions prolongées et traitements inhumains des otages, dont certains ont été privés de liberté durant plus d’une décennie.

Pendant les quatre années de négociations, le commandement des FARC a fait montre de peu de remords pour ses crimes. Lorsque son commandant en chef « Timochenko » s’est officiellement « excusé » auprès du peuple colombien lors de la cérémonie de signature de l’accord de paix, il a déclaré que son organisation était désolée pour toute la douleur qu’elle « avait pu causer » aux victimes du conflit. Ces demi-excuses ne sont pas bien passées auprès de nombreux Colombiens.

Une méfiance vis-à-vis du président Santos

Par ailleurs, les Colombiens se méfient du président Santos. Un sondage en mars a montré que sa popularité se situait à seulement 13%, score le plus bas obtenu par un président de toute l’histoire de la Colombie. Beaucoup ont considéré que Santos était principalement mû par sa vanité et le désir de gagner le prix Nobel de la paix. Raison pour laquelle il aurait été prêt à tous les compromis, bien au-delà de ce qui était acceptable pour beaucoup de ses compatriotes. Les FARC auraient pu se rendre compte de cela. Et ce qui devait être une négociation « de quelques mois et non de plusieurs années » a fini par se prolonger à La Havane durant presque 4 ans. Le commandement des FARC aurait joué au plus fin, sachant que la montre était comptée pour un président dont la seule façon de passer à la postérité dépendait de la signature de l’accord.

Une presse étrangère sourde aux réalités

Se sentant sur la corde raide, Santos a déclaré à plusieurs reprises que la réussite d’un accord avec les FARC nécessitait que le peuple colombien avale quelques pilules amères. Ces pilules amères ont rarement été rapportées par la presse étrangère, tandis que de nombreux Colombiens en avaient bien mesuré l’ampleur :

  • Immunité : comme l’a mis en lumière José Miguel Vivanco de Human Rights Watch, « avec l’accord tel qu’il est rédigé actuellement, « Timochenko » et les combattants de la guérilla sous son commandement pourraient éviter la moindre journée de prison s’ils confessent leurs crimes de guerre. À la place, ils seraient soumis à de courtes et modestes restrictions sur certains droits et contraints de réaliser des services communautaires. » Vivanco décrit l’accord comme « un simulacre de justice qui garantit l’impunité pour les atrocités commises en Colombie ».
  • Pouvoir politique : l’accord permet aux FARC de se transformer en parti politique. Il n’y a rien de mal à ça. D’autres accords de paix ont également permis à d’anciens insurgés de devenir des acteurs politiques. Le problème est que l’accord de La Havane est allé au-delà : il garantit 10 sièges au Congrès (5 à la Chambre des députés, 5 au Sénat) pour deux mandats de 4 ans au parti politique qui naîtra des FARC. À la Chambre des députés, 16 Districts Spéciaux pour la Paix temporaires seront également créés dans les territoires anciennement contrôlés par les FARC et qui ne pouvaient être contestés par les mouvements sociaux. Beaucoup ont considéré que c’était une façon déguisée de garantir 16 sièges supplémentaires aux FARC.
  • Indemnisation des victimes : selon l’accord, l’indemnisation des victimes serait payée par les contribuables colombiens, autrement dit les victimes elles-mêmes, et non par les FARC, dont les actifs sont estimés à une valeur d’environ 10 milliards d’euros. Santos a signalé qu’il pousserait à une augmentation des impôts pour financer cela, une fois l’accord ratifié.
  • Soutien économique généreux à la politique des FARC : comme mon collègue Ian Vásquez l’a fait remarquer dans un article du Cato Institut, « l’accord garantit que le gouvernement apportera un soutien financier au parti politique des FARC et à la diffusion de leurs idées. En outre, l’État va financer un « centre de réflexion et d’éducation politique » des FARC, une chaîne de télévision et 31 stations de radio ». L’ancien ministre de la Justice Rafael Nieto Loaiza a déclaré que le nouveau parti formé à partir des FARC « recevra une contribution annuelle proportionnellement plus élevée que celle des autres partis ».

Le jour où l’accord de paix a été signé à Carthagène, Michael Reid de The Economist a tweeté qu’en 2001, Alfonso Cano, à l’époque l’un des commandants en chef des FARC, lui avait dit que la guérilla ne déposerait jamais les armes en échange de « logements, voitures, bourses d’étude et sièges au Congrès ». Et d’ajouter : « C’est ce qu’ils font désormais. »

Toutefois, en 2001, les FARC étaient une force militaire puissante composée d’environ 16 000 soldats. Elles contrôlaient de larges pans du pays et se trouvaient aux portes des principales villes de Colombie, y compris Bogotá. En 2012, lorsque le processus de paix a commencé, les FARC avaient été décimées et démoralisées. La plupart de ses chefs historiques, Cano inclus, avaient été tués. Le dernier décompte officiel du nombre de troupes des FARC se situait à moins de 5700. De nombreux Colombiens considèrent que les coûteuses concessions accordées aux FARC en matière d’impunité, de pouvoir politique et de soutien économique ne reflètent pas la force relative de la guérilla au moment où elle a décidé d’entamer les négociations de paix.

Au lieu d’accuser ceux qui ont voté « non » d’être des va-t-en-guerre, les observateurs étrangers devraient faire un effort pour comprendre les raisons pour lesquelles de nombreux Colombiens ont rejeté cet accord de paix. Ce n’est pas qu’ils ne souhaitent pas vivre en paix. Ils le souhaitent. Mais ils aspirent aussi à vivre dans un pays où règnent justice et état de droit.


Sur le web. Traduction : Raphaël Marfaux pour Contrepoints.

  1. Merci pour ces éclaircissements que ne m’avait pas du tout donné France Culture dans un émission d’hier matin sur le sujet. Un « spécialiste » bien à gauche était au micro.

  2. Excellent article. Les gens ne se rendent pas compte de ce qu’a vécu le peuple colombien.
    Je remarque que les méthodes des « élites » pour circonscrire le vote démocratique sont les mêmes partout. Il est amusant que les opposants à l’accord soient taxés « d’extrême droite » comme l’était en son temps le président Uribe qui a eu le courage de rétablir un semblant de vie normale dans son pays.

  3. je vais certainement en faire bondir plus d’un Prix Nobel de la Guerre pas de la Paix , le prix Nobel de la paix devrait être attribué a la personne qui fait cesser définitivement les guerres dans ce monde et qui contribue a ce que chaque pays se démocratise nous en sommes très loin puisque chaque pays prêche pour sa chapelle .

  4. Wow. On comprend mieux pourquoi les colombiens n’était pas enchanté par cette accord.
    Le prix Nobel de la paix a vraiment perdu tout son sens depuis des années..

  5. Le prix nobel n’a plus beaucoup de valeur depuis qu’il a été donné à Obama ainsi qu’ au GIEC et à Al Gore

  6. A ceux qui accusent le méchant Uribe cette ordure. Réfléchissez un peu: pourquoi les FARC acceptent de négocier un accord de paix ? Car ils sont affaibli. Qui les a affaibli ? Uribe. Santos lui même a reconnu que c’est l’affaiblissement des FARC qui les a poussé à négocier l’accord. Uribe a été un excellent président c’est lui qui a permis à la Colombie de se développer économiquement, il a fortement diminué l’insécurité.

    Sur les paramilitaires, pourquoi on oublie toujours de dire qu’une bonne partie des paramilitaires venaient des guérillas d’extrême gauche ? Oui dans les années 90, il y a eu des accords de paix avec l’ELP et d’autres guérillas d’extrême gauche. Or, une partie des guérilleros démobilisés ont rejoint les paramilitaires. Autrement dit , les paramilitaires ont été renforcés par ses accords de paix (qui étaient censés amené plus de paix).La gauche dénonce les paramilitaires (à juste titre) en oubliant qu’elle les a renforcé (en faisant tout pour qu’il y ait ses accords de paix).

    La campagne pour le oui était mensongère. En gros, leur argument se résumaient à dire: voter non équivaut à voter à la guerre. voter oui c’est voter la paix. Aujourd’hui, on voit bien que c’est faux vu que les négociations continuent. Si les gens ont votés non ce n’est pas parce qu’ils sont pro guerres mais parce qu’ils sont écoeurés de l’impunité des guérilleros. On offre même des sièges au parlement aux membres des FARC. Est si difficile à comprendre que pour bcp de gens ayant souffert à cause des FARC c’est difficile à accepter ? Manifestement, les gauchistes ne comprennent pas cela.

    Uribe a 70 % de popularité contre 13 % pour Santos

  7. Est ce que l’accord de paix apportera la paix en Colombie ? Absolument pas. Laissez moi vous expliquer.
    En cas d’accord de paix, les FARC les plus radicaux n’abandonneront pas le combat et rejoindront l’ELN. Actuellement, les FARC c’est 7500 combattants contre 5000 pour l’ELN. Tout cela pour dire que la puissance militaire de l’ELN est loin d’être négligeable par rapport aux FARC.
    Quand aux FARC les moins idéologues, ils se lanceront dans une carrière de criminel.
    Il faut être stupide pour croire que des gens qui se battent depuis des années (certains sont combattants depuis leur enfance) deviendront des citoyens modèles. Il suffit de voir ce qui s’est fait par le passé (démobilisation des guérillas communistes dans les années 90 et démobilisation des paramilitaires). Beaucoup d’anciens guérilleros et paramilitaires sont devenus des criminels. Quand on a pratiqué la guerre pendant pratiquement toute sa vie, il est dur d’abandonner la violence et de devenir un citoyen modèle.
    Cet accord de paix n’apportera en rien la paix, il renforcera les narcotrafiquants et l’ELN.

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