L’helicopter money… jusqu’où ira le délire monétaire des banques centrales ?

Publié Par Institut Economique Molinari, le dans Monnaie et finance

Par Cécile Philippe, Gabriel A. Giménez-Roche, Nathalie Janson.

Helicopter By: Tony AlterCC BY 2.0

 

Apparemment l’activisme monétaire ne connaît plus aucune limite et visiblement personne – et surtout pas les dirigeants des banques centrales – ne semble prêt à admettre que la politique monétaire au mieux est inefficace au pire délétère. En effet, ce début d’année très chaotique a redonné du grain à moudre aux interventionnistes de tout poil… en particulier aux artificiers de la politique monétaire. Se discute de plus en plus ouvertement dans les milieux autorisés l’idée de mettre en œuvre le concept d’« helicopter money » (description ici) – jusqu’à Mario Draghi qui a ouvertement admis que le projet était sérieusement discuté au sein de la BCE.

La paternité de l’expression revient à Milton Friedman qui dans son traité sur la monnaie The Optimum Quantity of Money (1969) l’utilise comme métaphore afin d’illustrer l’idée forte de la théorie quantitative de la monnaie, à savoir que l’inflation est avant tout un phénomène monétaire. En effet, si l’ensemble de la population se retrouvait avec une augmentation de leurs avoirs monétaires alors elle dépenserait ce supplément en biens de consommation ce qui conduirait, toutes choses égales par ailleurs – la quantité de production restant inchangée – à une augmentation immédiate et généralisée des prix. Dans l’esprit de Friedman, l’« helicopter money » n’a aucune valeur prescriptive.

Aujourd’hui les plus acharnés activistes de la politique se sont empressés de transformer cette métaphore en recommandation d’action politique. Les frontières de l’illusion monétaire sont repoussées toujours plus loin, aussi bien par les théoriciens de la monnaie que par les politiques très heureux de reprendre cette idée à leur compte.

Plus de limite à la déraison monétaire

Mais pourquoi un tel acharnement à entretenir l’illusion selon laquelle la création de richesses peut se décider par la Banque Centrale ? Comment peut-on imaginer – après ces années d’injection monétaire continue, qu’elle s’appelle Quantitative Easing ou politique monétaire non orthodoxe – que la réponse à la stagnation de la croissance puisse être apportée par une politique monétaire encore plus agressive et interventionniste ? L’absence de résultats de ces dernières années n’inspire donc aucune réflexion sur le constat d’échec. Pire, à l’âne qui ne veut pas boire, on propose désormais de lui mettre un entonnoir pour le forcer à boire. En effet puisque l’activité économique ne veut pas redémarrer, alors donnons de l’argent directement aux consommateurs finaux pour qu’ils puissent le dépenser, cela va bien finir par marcher !

Des erreurs conceptuelles fatales

Cette pensée unique commet plusieurs erreurs théoriques fondamentales. La première est de considérer que la monnaie est créatrice de richesse. La monnaie ne crée rien, la monnaie est un moyen d’échange, elle facilite les transactions économiques. En réalité, la création de richesses émane des entreprises qui investissent. Certes le taux d’intérêt joue un rôle important mais il n’est pas la variable clef surtout dans des périodes de crises et de forte incertitude. L’investissement requiert une confiance dans l’avenir, en particulier cela vaut la peine d’investir si les opportunités de profits dans l’économie sont bonnes. Or c’est là que le bât blesse et cela pour au moins deux raisons. La première est que justement les perspectives de profit sont faibles dans nos pays développés dans la mesure où le fardeau réglementaire et fiscal qui pèse sur les entreprises est devenu trop lourd. La seconde – et sans doute la plus importante aujourd’hui – est que nous sommes entrés dans une période de désendettement net des entreprises.

Ce phénomène, décrit par l’économiste Richard C. Koo, est contraire au fonctionnement normal des entreprises qui généralement s’endettent pour investir. Il est néanmoins la conséquence normale d’un surendettement massif au cours des dernières décennies qu’il faut maintenant épurer. Nombre d’entreprises ont réalisé que la valeur de leurs actifs était surévaluée, elles ont vu leurs profits diminuer et dans la mesure où elles sont encore capables de fonctionner, elles préfèrent se désendetter plutôt que de repartir à l’aventure. Ce désendettement caractérise l’économie japonaise depuis maintenant 25 ans. La zone euro est maintenant dans la même phase et les États-Unis sont en passe de l’être.

Donc quand bien même les banques voudraient octroyer des prêts, la demande pour ces derniers n’est tout simplement pas suffisante par manque d’appétence des entreprises. Ajoutons à cela qu’elles font face à de nouvelles contraintes réglementaires qui peuvent entraver l’octroi de prêt.

En bout de ligne, les grands bénéficiaires de la politique monétaire ultra-accommodante sont les acteurs du marché financier et bien sûr les gouvernements qui peuvent s’endetter à moindre frais et qui de fait se substituent aux acteurs privés. Une autre erreur est de croire que les injections massives de monnaie n’ont pas d’impact, la preuve étant qu’il n’y a pas d’inflation. Nous faisons face ici à une contradiction : les activistes monétaires partent du principe que la monnaie n’est pas neutre. Or s’ils concluent que les injections monétaires n’ont pas d’impact sur l’économie, c’est qu’implicitement ils supposent une forme de neutralité. La neutralité est ou n’est pas, il faut choisir ! Quant à la soi-disant disparition de l’inflation, rien n’est moins sûr. Cette conclusion découle d’une analyse très superficielle et simpliste de l’inflation.

L’inflation, l’Arlésienne

L’inflation s’observe à travers la hausse généralisée des prix mais quid de l’inflation, résultat de la non-déflation ou inflation négative ? En effet, ce thème n’est jamais abordé par les spécialistes, pourtant il mériterait qu’on y accorde une attention particulière. Les politiques monétaires de Quantitative Easing ont eu comme principal résultat d’empêcher la baisse massive du prix des actifs sous-jacents à la crise des subprimes et par conséquent de limiter la baisse du niveau général des prix atténuant la gravité de la récession. En effet, au regard de la sévérité de la crise, la déflation n’a presque pas eu lieu aux États-Unis. Le soutien artificiel apporté par ces politiques n’a pas permis « la purge » de l’économie US. Le problème est que des ressources « mal employées » le sont restées au lieu d’être libérées pour d’autres utilisations. De même, le maintien de la politique de Quantitative Easing a aggravé la mauvaise allocation des ressources puisqu’elle maintient le taux d’intérêt à des niveaux artificiellement bas et le prix des actifs artificiellement élevés. Le processus de désendettement à l’œuvre aujourd’hui est justement une tentative graduelle des entreprises d’assainir leurs bilans qu’elles savent surévalués du fait de la politique monétaire.

La mise en œuvre de l’« helicopter money » ne ferait qu’aggraver davantage la mauvaise allocation des ressources et ferait pour le coup apparaître une réelle augmentation généralisée des prix des biens de consommation courante. Aujourd’hui, tous les experts semblent d’accord pour faire le constat que l’inflation aurait disparu. Seulement, ils oublient de prendre en compte le fait que les prix des actifs auraient dû chuter et surtout qu’elle est bel et bien à l’œuvre dans certains secteurs, en particulier les marchés financiers. Si elle n’apparaît pas aujourd’hui dans le prix des biens à la consommation, c’est que les entreprises nettoient actuellement les désastres d’un surendettement passé. L’« helicopter money », dans l’hypothèse où les consommateurs se montreraient plus confiants que les entreprises, pourrait provoquer l’inflation voire l’hyperinflation du prix des biens avec son lot d’effets pervers.

La politique monétaire impuissante… changeons de modèle !

Si le constat d’impuissance est partagé, la solution ne se trouve pas dans la mise en œuvre de l’« helicopter money ». Il serait bienvenu que Mario Draghi se serve de son pouvoir pour forcer les gouvernements à faire les réformes structurelles qu’ils tardent à faire. Il pourrait inviter un Quantitative Easing où le montant de la dette publique achetée serait fonction de la mise en œuvre de réformes structurelles. Quitte à être créatif, autant mettre sa créativité au service d’une politique qui serve les intérêts de tous !

Sur le web

  1. Des points non abordés :

    La déflation est à l’oeuvre depuis une bonne dizaine d’années mais elle est masquée par les taxes et impôts : un bon exemple le prix des carburants où il aura fallu une chute des 2/3 du prix du pétrole pour voir une chute de 15% du prix des carburants à la pompe et là il n’y a pas eu de rétention de baisse par les pétroliers. Si la chute des prix du pétrole avait été de 10% on ne l’aurait pas vu. Mais ce même phénomène se retrouve dans le prix des biens et services à cause de l’augmentation des charges et de la réglementation.

    L’hélicoptère va créer une inflation c’est certain mais elle va surtout toucher les produits de base car le signal va encore renforcer la volonté d’épargner (ou économiser) de toutes les catégories qui vont donc se replier sur ses produits de base. Cela va appauvrir encore plus les pauvres, créer du chômage (produits à moindre valeur ajoutée). De plus cela va créer une mauvaise allocation des ressources et réduire l’investissement… alors que c’était l’inverse qui était recherché. Gros LOL.

    Si cette mesure n’est pas pérenne elle va créer une récession quand elle ne sera plus appliquée. En fait ce sera pire qu’avant.

  2. donner de l’argent directement au peuple….ma foi , on distribue bien de l’argent aux parlementaires …. » parfum de scandale chez les parlementaires  » , ça vient de sortir aux actu …..

  3. je déteste l’idée d’helicopter money, mais franchement, comme entre ça et les LTRO et autres QE, pour moi le choix est vite fait : l’helicopter money descend jusqu’au peuple, les QE sont captés par les gouvernements et banksters

    1. Raisonnement digne d’une carpe devant un ver bien gras qui descend du ciel…

  4. J’aimerais l’avis de l’auteur sur la forme que pourrait prendre cette distribution. En effet si c’est du cash, comme on donne les allocs ou diverses primes de rentrée scolaire, c’est utilisé pour des biens de consommation qui ne sont pas produits dans le pays; ou alors ça part direct à l’étranger. Que se passe t il si la distribution (de l’argent des autres) se fait sous la forme de bons d’achats très spécifiques (biens culturels, nourriture, services de proximité, etc.)?

    1. Biens culturels, nourriture, services de proximité : quelle est l’offre, quelle est sa qualité par rapport à l’offre étrangère, en quoi est-elle un facteur soudain de production efficace de biens et de services compétitifs là où il n’y en avait pas ?
      Si vous pensez résoudre le problème des mauvaises herbes en multipliant les limaces et en les obligeant à les manger, vous n’avez jamais été jardinier !

    2. Ah un intermittent du pestacle…

  5. « Il serait bienvenu que Mario Draghi se serve de son pouvoir pour forcer les gouvernements à faire les réformes structurelles qu’ils tardent à faire. »
    Bon ben on n’attends plus que l’Insttut Molinari nous dise ce que devraient etre ces réformes.
    Cet article a un gout inachevé.

    « d’une politique qui serve les intérêts de tous ! »
    Là ca pue la naiveté à plein nez.

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